De l’idiot du village au demi-dieu : les multiples visages de Vincent van Gogh à l’écran
At Eternity’s Gate, du peintre et cinéaste américain Julian Schnabel, propose un énième biopic consacré à Vincent van Gogh (1853-1890). Le long métrage perpétue le mythe de l’artiste à l’esprit troublé, qui continue de fasciner à la fois les cinéastes et le grand public. Quand découvrira-t-on enfin le vrai Van Gogh ?
S’il ne relève pas encore tout à fait du jeu de tir en vue subjective (first-person shooter), où le spectateur tiendrait lui-même le pinceau, le film de Julien Schnabel At Eternity’s Gate, sorti en 2018, est pour l’instant celui qui s’en rapproche le plus. Il permet d’expérimenter ce que Vincent Van Gogh a sans doute ressenti en flânant à travers champs. À cette fin, Schnabel use abondamment de la caméra subjective, qui fait découvrir le monde à travers les yeux du protagoniste.
Le regard de Van Gogh se transforme en lunettes progressives – mi-nettes, mi-floues – dotées qui plus est d’un puissant filtre jaune ou bleu. Van Gogh – the experience.
Whodunit
Un an plus tôt, le film d’animation Loving Vincent (La Passion Van Gogh, 2017) avait déjà permis d’explorer le monde des toiles signées par le peintre. Dans une séquence onirique, le spectateur regardait à travers les yeux de Vincent, pour découvrir cette fois sa plaie saignante au ventre, la question étant de savoir s’il se l’était infligée lui-même ou non. Ce film, basé sur 130 tableaux de Van Gogh, constitue un whodunit qui interroge les circonstances de son suicide. Schnabel va encore plus loin en adoptant sans ambages la thèse du meurtre lancée en 2011, en dépit de la réfutation catégorique du musée Van Gogh à Amsterdam, qui veille sur le patrimoine artistique du peintre.
Dans le présent article, les faits historiques ne jouent qu’un rôle secondaire, étant donné que les conteurs d’histoires sont libres de les (ré)interpréter au service de leur propre vérité. Ou pour reprendre les termes du cinéaste Robert Altman, auteur de Vincent & Theo (Vincent et Théo, 1990): les artistes défendent par définition une vérité différente de la norme communément admise. Par conséquent, nous nous intéressons ici aux portraits de Van Gogh brossés par les cinéastes au fil des ans et aux conclusions que l’on peut en tirer sur le monde qui alimente ces récits. Qu’y a-t-il de si interpellant dans le mythe de ce génie déséquilibré? Et pourquoi rêvons-nous tous d’entrer dans sa peau?
Succès posthume
Van Gogh n’était généralement même pas reconnu comme artiste par ses contemporains. Cette tragédie de l’homme rejeté, ignoré et
ridiculisé par la société a bien sûr quelque chose de réconfortant pour toute personne en mal d’affirmation de soi. La plupart des gens éprouvent par moments des difficultés à trouver leur place dans une société qu’ils n’ont pas forgée eux-mêmes.
Dans cette optique, le suicide de Van Gogh peut être interprété comme l’acte ultime d’autonomie, voire d’anarchie. Qui plus est, son succès posthume génère l’espoir que la situation changera un jour, quand les derniers deviendront les premiers, ne
serait-ce qu’après la mort.
Paradoxalement, l’engouement posthume pour l’artiste rebelle implique aussi sa neutralisation, l’approbation générale étant l’antithèse de la rébellion. Un artiste mort est relativement inoffensif, car chacun peut interpréter et mythifier son héritage à sa guise. Mais le mythe laisse-t-il encore transparaître l’homme et son œuvre? Ou seulement un travestissement, qui en dit plus sur nous-mêmes et nos besoins que sur le personnage réel?
Un artiste à l’esprit troublé
Le premier film consacré à Van Gogh, sorti peu après le centenaire du peintre, se penche sur le processus créatif de ses œuvres les plus célèbres. La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956) de Vincente Minnelli s’inspire du best-seller du même titre, publié par Irving Stone en 1934 (sous le titre original Lust for Life). Comme dans bon nombre de romans biographiques de l’époque, l’esprit troublé de l’artiste joue un rôle central.
Il s’agit là d’un héritage du romantisme, où des héros tragiques, tel le jeune Werther de Goethe, préfèrent mourir honorablement pour leur idéal personnel plutôt que de se plier à une morale bourgeoise imposée par la société et qui leur est tout
à fait étrangère. Dans les décennies suivantes, cet idéal individualiste fut adopté principalement par des artistes, dont le propre est de questionner et réinventer la réalité, de remettre en cause et transgresser les règles en vigueur. Tout artiste digne de ce nom et en avance sur son temps est par définition un rebelle incompris.
Un héros tragique
La Vie passionnée de Vincent Van Gogh est un mélodrame hollywoodien à succès dont le rôle principal est interprété par Kirk Douglas, tandis qu’Anthony Quinn incarne Gauguin, un second rôle qui lui vaudra un Oscar. Van Gogh apparaît
ici comme un idéaliste passionné, appelé à devenir un héros tragique. Cet homme du peuple s’identifie aux mineurs exploités du Borinage en Belgique.
Comme eux, il vit dans une masure et dort dans un lit de paille, au grand dam de ses confrères prédicateurs de la haute bourgeoisie. Tandis que le drame s’ajoute au drame, avec le travail des enfants et les accidents miniers, Vincent prête mainforte là où il peut. L’orchestration dramatique de la bande sonore est aussi épique et héroïque que dans Ben Hur, qui sortira trois ans plus tard. L’impuissance, la frustration et le doute en ses propres capacités sont les forces qui poussent Van Gogh à l’action.
Un Messie des temps modernes
Ses crises psychiques sont dépeintes de façon théâtrale et avec un penchant pour l’hystérie. Au fur et à mesure que l’histoire progresse, la distance s’accroît entre le monde «ordinaire» et son interprétation par Van Gogh, comme l’illustre un plan réaliste
d’une lampe, contrastant avec l’impression prononcée qu’en livre Van Gogh sur la toile. Nous voyons cet homme tourmenté se couper l’oreille devant la glace, un acte qui le réduit définitivement au rang d’idiot du village.
Toutefois, son suicide n’est pas interprété comme un choix idéaliste ou une défaite tragique, mais comme l’assouvissement d’un désir de longue date, un retour à la patrie sous la forme d’un champ de blé ensoleillé aux allures élyséennes, tel qu’il l’a peint dans Champ de blé avec une faucheuse. Un homme qui aimait la vie, mais n’était pas fait pour elle. Un travailleur acharné que Dieu récompense pour ses efforts. La Vie passionnée de Vincent Van Gogh est un Jeu de la Passion qui met en scène un Christ séculier, un Messie des temps modernes. Une lecture sans aucun doute controversée dans les années 1950, où le suicide était considéré comme inacceptable par les croyants.
Vincent van Gogh, «Champ de blé avec une faucheuse», 1889.© musée Van Gogh, Amsterdam.
Singulièrement, le film s’ouvre sur une longue liste de remerciements aux musées ayant autorisé la photographie des œuvres en leur possession. Si le musée Van Gogh d’Amsterdam n’existait pas encore à l’époque, la renommée de l’artiste est toutefois allée croissant dans les années 1950 et 1960, en partie grâce à la collection itinérante qui a parcouru le monde avant d’être hébergée en 1973 par le nouveau musée amstellodamois.
L’industrie Van Gogh
Trois décennies plus tard, lors des célébrations du centenaire de la mort de Van Gogh en 1990, la situation a changé du tout au tout, car ses œuvres comptent désormais parmi les plus chères au monde. Les nouveaux films consacrés à l’artiste adoptent un point de vue très critique à l’égard de la popularité de Van Gogh. Dans un recueil d’essais publié à cette époque sous le titre The Mythology of Vincent Van Gogh (Japon, 1992), on trouve un chapitre consacré à «l’industrie Van Gogh», alors en plein ssor. Un entrepreneur néerlandais est par exemple devenu multimillionnaire en faisant enregistrer Vincent Van Gogh en tant que marque déposée dans soixante pays, où il touche des royalties sur chaque t-shirt, parfum ou cravate vendus sous ce nom. L’auteur du chapitre constate toutefois avec satisfaction que le musée Van Gogh, confronté à la kitschisation débridée à des fins commerciales, «résiste courageusement» en se limitant, «au nom de l’art», à la vente de livres, catalogues, cartes postales et affiches.
Un anarchiste
En 1990, le film Vincent & Theo, du réalisateur américain Robert Altman, sort dans les salles. L’intrigue éclaire les rapports entre l’artiste intransigeant et son frère marchand d’art, qui tente en vain de vendre les toiles de Vincent à un public non intéressé.
Le film porte sur l’incompréhension envers l’art et dénonce l’hypocrisie du grand public, qui n’a pas perçu la valeur des frères en leur temps, mais les a encensés après leur mort. Le film d’Altman commence par des images documentaires de la vente aux enchères des Tournesols par Sotheby’s en 1987 et s’achève sur une scène où l’on voit Théo, nu dans la cave d’un asile d’aliénés, hurler de désespoir: «Vincent, où es-tu?» pendant qu’il fixe la caméra. Le Van Gogh d’Altman (Tim Roth) a des dents pourries et devient de plus en plus maculé de peinture – puis de sang. Altman le représente sous les traits d’un anarchiste et met dans la bouche de Gauguin une déclaration solidaire: «Tous les artistes sont cinglés.»
Refus de la glorification
Un an plus tard, on peut voir au cinéma le film Van Gogh (1991) de Maurice Pialat, où le peintre est incarné par Jacques Dutronc, qui a dû perdre dix kilos pour pouvoir interpréter ce rôle. Pialat, qui était peintre avant de devenir cinéaste, utilise également on film pour prendre position contre la tendance antérieure à la mythification et à la glorification de l’artiste. Il montre un Van Gogh bien de ce monde, qu’il suit pendant les 67 derniers jours de sa vie. Son personnage a les épaules voûtées et les yeux las, c’est un homme banal et simple. Le film s’intéresse peu aux tableaux, ignore les événements dramatiques ou les évoque presque incidemment.
L’oreille de Vincent est tout au plus éraflée, non coupée. Van Gogh est présenté comme un marginal qui se mêle certes à la société, mais qui ne recherche pas l’estime d’autrui. Il vit entièrement pour son travail et reste méconnu de tous. Les relations entre les frères sont beaucoup moins harmonieuses que chez Altman. Pialat conclut par un plan de Marguerite, la fille du Dr Gachet, médecin traitant de Van Gogh, qui marche constamment sur les talons du peintre sans que celui-ci lui prête la moindre attention. Lorsqu’elle déclare après la mort du peintre: «C’était mon ami», on a plutôt du mal à la croire.
Un Van Gogh libre
Tous ceux qui parlent de Van Gogh s’approprient le personnage. C’est pourquoi le réalisateur japonais Akira Kurosawa souligne que le narrateur utilise toujours ce qui lui convient pour son interprétation de Van Gogh. Le cinquième volet ludique de son cycle de courts métrages de fiction Rêves (1990) est consacré au maître néerlandais. On y voit un jeune artiste contempler différentes toiles de Van Gogh dans un musée. Soudain, il entre en rêve dans l’une des œuvres et rencontre le peintre, avant de sillonner plusieurs de ses toiles. La rencontre avec le maître – interprété par le réalisateur américain Martin Scorsese, coiffé d’un chapeau de paille et l’oreille bandée – a lieu dans l’inévitable champ de blé. Mais le maître obsédé par le soleil n’a pas de temps à perdre avec l’intrus; il veut poursuivre son travail.
Alexandra London et Jacques Dutronc dans «Van Gogh» de Maurice Pialat, 1991.Kurosawa montre des images en noir et blanc des roues en mouvement d’une locomotive à vapeur, dont on entend retentir le sifflet. Lorsque l’étudiant lui demande s’il s’est blessé, Van Gogh répond par une explication fictive que l’on trouve dans un roman publié précédemment: «Hier, je travaillais à un autoportrait. Comme je n’arrivais pas à rendre convenablement l’oreille, je l’ai coupée et jetée!» Tandis que le rêveur cherche Van Gogh dans ses tableaux, ce dernier disparaît derrière l’horizon de son Champ de blé aux corbeaux. Le sifflet de la locomotive retentit une nouvelle fois, en guise de commentaire cocasse. Le charme est alors rompu et l’admirateur se retrouve dans le musée, où il ôte son chapeau devant la toile, en signe de respect pour le maître. Kurosawa nous offre sans doute la plus belle allégorie: l’homme Van Gogh reste insaisissable, il faut se contenter d’admirer ses tableaux, sur lesquels nous ne pouvons que projeter notre propre imagination. Kurosawa cherche Van Gogh, mais ne le retient pas.
Une âme illuminée
Après une interruption d’une vingtaine d’années, on assiste ces derniers temps à une troisième vague de films, qui semblent motivés par les doutes émis sur le suicide de Van Gogh depuis 2011. Deux nouveaux longs métrages sont sortis jusqu’à présent: le film d’animation Loving Vincent (2017), déjà brièvement évoqué plus haut, de même qu’At Eternity’s Gate (2018), de Schnabel. Alors que Loving Vincent s’interroge sur la fiabilité tant du narrateur que des nombreux témoignages – dont ceux de commères patentées et d’une Marguerite taciturne – Schnabel invite pour sa part le public à s’identifier au peintre. D’une certaine manière, il revient à la mythification de l’époque de La Vie passionnée de Vincent Van Gogh. Il «corrige» cette histoire en s’appuyant sur la théorie controversée du meurtre et sur un carnet de croquis retrouvé en 2016, dont l’authenticité est douteuse. Mais Schnabel élève lui aussi Van Gogh, l’artiste fou, au rang d’homme à la vie éternelle, qui telle une âme illuminée se détache de la terre pour s’absorber dans son travail. Contrairement à La Vie passionnée de Vincent Van Gogh de Minnelli, le style de Schnabel est subjectif: il convie le spectateur à faire lui-même l’expérience de la manière dont un génie incompris perd la notion du temps et de l’espace.
L’identification romantique de Schnabel avec Van Gogh sert peut-être aussi à redorer quelque peu son propre blason (et le nôtre) de «génie rebelle». Schnabel – lui-même un peintre renommé – passe certes pour un artiste farfelu, mais il n’a jamais ouffert de l’incompréhension: l’Encyclopaedia Brittannica évoque son «succès instantané dans le monde de l’art lorsque la jeune galeriste new-yorkaise Mary Boon l’a pris sous son aile». Les platitudes pathétiques et prétentieuses qu’il met dans la bouche de Van Gogh confinent à l’exaltation: «Je fais voir à mes frères et sœurs ce qui reste invisible à leurs yeux, leur procurant espoir et réconfort.» Une lumière vibrante inonde l’écran à tout bout de champ.
Le club des 27
Schnabel avait déjà réalisé un biopic sur «un Van Gogh contemporain» : son ami Jean-Michel Basquiat, disparu prématurément. Ce gamin des rues devenu artiste s’est forgé une renommée mondiale avant de succomber à une overdose de drogue à l’âge de 27 ans. D’autres stars à l’esprit troublé jouissent pratiquement du statut de demi-dieu en raison de leur mort prématurée. Citons Ian Curtis (23 ans, suicide), Kurt Cobain (27 ans, suicide) et Amy Winehouse (27 ans, intoxication alcoolique). Leur estinée diffère néanmoins sur un point important de celle de Van Gogh: alors que leur «jeunesse éternelle» semblait être le résultat d’une incapacité à assumer leur gloire terrestre, Van Gogh souffrait, lui, d’un manque de reconnaissance et de la solitude.
Kitschisation
En 019, on semble s’intéresser davantage au succès posthume de Van Gogh qu’à son génie méconnu. L’âme solitaire qui tournait le dos au monde est devenue l’ami universel, vénéré comme le fils d’un dieu, le champion des ventes aux enchères. Van Gogh est passé dans le domaine public, tout le monde peut décorer sa cheminée d’une de ses reliques. D’ailleurs, le musée Van Gogh s’empresse d’exaucer ce souhait en menant une politique active de «kitschisation» des œuvres du peintre.
Ainsi, a boutique en ligne a engagé un partenariat avec un magazine féminin pour proposer notamment «un joli vase pliable» ou encore «un service coloré s’inspirant des coups de pinceau rustiques de Van Gogh». Pour accrocher un tirage sur toile dans on salon, il suffit de débourser 50 euros. Et ceux qui cherchent «une proximité encore plus grande avec Van Gogh» peuvent acquérir pour 6 000 euros les fac-similés de ses carnets de croquis, mis en vente en série limitée et présentés dans un élégant coffret en noyer.
Lors d’une entrevue accordée au quotidien NRC Handelsblad à l’occasion de ses adieux, l’ancien directeur du musée Van Gogh qualifiait l’institution d’«entreprise de premier plan». La persévérance et la vision de Van Gogh sont citées comme des motifs de fierté nationale: «ce sentiment que la ténacité vainc tous les obstacles». Car, c’est bien cela qui importe dans notre société actuelle: il faut vaincre. Dès lors, qui s’étonnera encore que le musée Van Gogh ait érigé au rang d’artistes ces autres demi-dieux et gros salaires négociables que sont les footballeurs professionnels? «Van Gogh acclame les nouveaux maîtres hollandais», pouvait-on lire en grosses lettres sur la façade de la Museumplein à Amsterdam, le 16 mai 2019, pour célébrer Ajax qui venait de remporter le championnat des Pays-Bas. L’autoportrait de l’affiche tranchait étrangement avec la liesse générale par son calme stoïque. Aujourd’hui, c’est le public qui détermine ce qu’il convient d’appeler art et la valeur qu’il faut lui attribuer. Or, Van Gogh a un vaste public. Par conséquent, nous pouvons être certains que nos Van Gogh contemporains et «originaux» – les fous incompris qui créent à contre-courant et refusent de courber l’échine devant les exigences populaires – passeront de nouveau inaperçus.




