Du charbon au chardonnay: la revanche des terrils
Longtemps symboles d’une région noire et sinistrée, les dizaines de terrils qui subsistent dans le Nord et le Pas-de-Calais connaissent une seconde vie inimaginable il y a encore trente ans.
À quelques encablures de Douai, Rieulay est un modeste bourg de 1200 habitants. Depuis une décennie, la commune accueille de nouveaux administrés… à quatre pattes. Une cinquantaine de chèvres ont élu domicile sur le terril des Argales. Des biquettes sur un terril? Une question d’opportunité pour Julien Graf, l’éleveur. «Quand on n’est pas issu d’une famille d’agriculteurs, il est difficile de trouver du foncier. Je cherchais donc des terrains publics, des réserves naturelles, car les chèvres sont de très bonnes débroussailleuses. De fil en aiguille, les collectivités m’ont proposé de m’installer ici».
Les terrils sont un marqueur de l’ex-Bassin minier. On en compte encore 200, 78 sont désormais classés.© Nicolas Montard
Et c’est un succès. Le mercredi matin de notre passage, les clients défilent dans la boutique pour acheter du fromage made in terril. Pendant que dans la bergerie, Olivier, le frère de Julien, se prépare au service! Car depuis 2018, on peut prendre un verre ou un repas confortablement installé au milieu des chèvres. À la carte? Des produits à base de chèvre, mais aussi du poulet au maroilles, de la carbonade flamande, etc. «À l’origine, ce bar-restaurant Agri’Cool était éphémère, mais ça a tout de suite pris. Nous sommes ouverts dix mois par an. Ça attire toujours du monde».
Sauver les terrils
Un restaurant et une chèvrerie sur un terril… Évoquer un tel projet devant les habitants du Bassin Minier il y a quarante ans vous aurait valu de passer pour fou. C’est dire le chemin parcouru depuis la fermeture des mines entre des années 1960 et la dernière remontée de gaillette à la fosse 9-9 bis de Oignies en décembre 1990. À l’époque, les terrils, amas de résidus miniers, sont encore considérés comme des déchets. Certains sont exploités, la matière réemployée en remblais d’autoroutes, cheminements pour parcs paysagers, etc. Une partie des 360 terrils du Bassin minier disparaît.
«Mais l’idée émerge d’en garder quelques-uns, à l’image de ceux de Wingles, où on installe une zone de loisirs et de promenade dès les années 1970, rappelle Sandrine Belland, chargée de mission à la Mission Bassin Minier, organisme qui travaille sur la restructuration du Bassin minier. En 1992, une charte est signée entre les services de l’État, les collectivités, l’association La Chaîne des Terrils et les Charbonnages de France. Est alors établie une liste de terrils qui peuvent devenir des espaces de nature, de loisirs, d’autres qui peuvent être exploités».
La nature a gagné certains de ces terrils, comme celui de Pinchonvalles, à Avion.© Nicolas Montard
C’est le début d’un vaste mouvement de reconversion. Parmi les précurseurs, le terril 42 Nœux-les-Mines. Celui-ci, que les enfants de mineurs avaient l’habitude de descendre sur des couvercles de lessiveuse, a été transformé en piste de ski artificielle dès l’année 1996! On y dévale toujours les 300 mètres de piste depuis les 129 mètres d’altitude.
A Nœux-les-Mines, depuis 1996, on peut skier sur un terril, une expérience unique dans la région.© Nicolas Montard
Cette même année, le site minier de Chabaud-Latour, à Condé-sur-l’Escaut, recevait un «Arbre d’argent public», trophée qui récompense les plus beaux espaces paysagers de France. Ce site, composé d’anciens terrils et d’étangs issus d’affaissements miniers, est devenu une base de loisirs aux trente-quatre kilomètres de cheminements où on peut pratiquer VTT, cheval, mais aussi voile, paddle, canoë-kayak, pédalo, tout en observant les oiseaux… Vocation similaire au fameux terril des Argales à Rieulay, mais on peut en plus se baigner dans le lac.
Étonnamment, au fil du temps, ces terrils sont devenus de véritables espaces naturels où faune et flore ont peu à peu trouvé leur place. Le terril de Pinchonvalles, à Avion, est l’un de ces beaux exemples: canche printanière, pavot-cornet jaune, crapaud calamite, grillon des bois, il abrite plus de deux cents espèces végétales et animales. À Raismes, c’est la forêt environnante qui a colonisé les pentes et une partie du plateau du terril.
© Nicolas Montard
Si d’autres terrils, en général coniques, arborent encore fièrement leur noirceur sommitale, ils n’en sont pas moins des niches écologiques aussi. À l’instar des deux terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, les plus hauts d’Europe avec 186 mètres, les cousins jumeaux d’Haillicourt ou encore celui du 9/9 bis à Oignies. Aménagés pour la balade, leur ascension est devenue un must pour qui se promène dans l’ex-Bassin minier. Depuis les sommets, de splendides vues permettent d’appréhender la région à 360 degrés. Les visites «nature» sont désormais des classiques (via Eden 62, La Chaîne des Terrils ou les offices de tourisme locaux par exemple).
Vignoble ou piste d’entraînement de trail
Au-delà de la nature et de la balade, à l’instar de la piste de ski de Nœux-les-Mines, une poignée de terrils a connu des reconversions plus étonnantes. Exit le projet de zoo qui avait été évoqué il y a quelques années, le comble de l’originalité revient certainement au terril n°9 d’Haillicourt, désormais planté de vignes. Une initiative menée par deux vignerons charentais, qui ont eu l’idée d’exploiter la face sud idéalement ensoleillée grâce à la pente et ce sol schisteux retenant la chaleur. Depuis 2013, des vendanges ont lieu chaque mois d’octobre et le vin, un «Charbonnay» est désormais commercialisé. Prix relevé chez un caviste lillois: 67 euros la bouteille!
Julien Graf a installé ses chèvres sur le terril des Argales. Depuis, son frère, Olivier, l’a rejoint pour développer un bar-restaurant dans la chèvrerie. Une destination originale!© Nicolas Montard
Un peu plus récemment, c’est un autre terril qui s’est trouvé une destination surprenante… Celui de Noyelles-sous-Lens désormais connu sous le nom d’Arena Terril Trail. Ici, dans un décor lunaire propre à ces amas de résidus miniers, on peut s’entrainer au trail avec des successions de marches de différentes tailles, des piliers, un espace fitness et cross-fit. Une école de trail y a même élu domicile. «Le terril avait été plébiscité par le public lors d’une édition du Trail des Pyramides noires [une course de 110 kilomètres et 22 terrils à franchir], explicite Laurent Lempereur, responsable de cette école. Il a été réaménagé en ce sens, et on y apprend la technique de course le renforcement musculaire, la technicité, etc.» Une affaire qui roule: entre enfants et adultes, l’école compte déjà soixante-dix adhérents et «notre ambition est bien d’être la plus grosse école de trail au nord de Paris». Et la seule sur un terril, accessible à tout un chacun en dehors de l’école.
Les sommets du Bassin minier invitent à la promenade, d’autres ont été transformés en piste d’entrainement pour le trail. Les sports nature sont l’une des pistes envisagées pour l’avenir des terrils.© Nicolas Montard
Cette vocation de sport nature, l’avenir des terrils? Une étude menée par Mission Bassin Minier a identifié le potentiel sportif des montagnes noires dans une région urbanisée et plutôt pauvre en reliefs. Le vélo de descente a été retenu comme une piste intéressante. Un bike park a même été envisagé sur le terril 58 de Grenay-Mazingarbe, mais il n’a pas abouti. Le vol libre, en profitant des courants ascendants, est une autre possibilité.
Des activités qui auraient le mérite de s’accorder avec la nouvelle spécificité des terrils. En 2016, soixante-dix huit d’entre eux ont été classés au titre de la loi du 2 mai 1930 pour leur valeur historique et pittoresque. On ne peut plus les dénaturer ou attenter à la perception paysagère générale. Comprendre qu’il ne serait désormais plus possible d’y installer une piste de ski, même si ceux qui ne sont pas classés restent plus facilement exploitables: des fournisseurs d’énergie s’y penchent d’ailleurs pour installer des panneaux photovoltaïques.
Sur ce terril d’Haillicourt, chaque année, on vendange! Le Charbonnay est le premier vin des terrils.© Nicolas Montard
La seconde vie des terrils, dont certains accueillent aussi désormais des séances de yoga, devrait également passer par une mise en réseau de plus en plus poussée. «Nous collaborons avec la Belgique dans le cadre d’un projet INTERREG pour travailler sur l’itinérance touristique entre les terrils, avec les cafés, les lieux d’hébergement, les stations vélos et également faire la continuité du GR412 qui commence en Belgique qui continuerait en France», reprend Sandrine Belland à la Mission Bassin Minier. Des créations artistiques de plein air, comme du land art, sont envisagées. Preuve que ces terrils, de plus en plus fréquentés par les Nordistes et les touristes, n’ont vraiment pas dit leur dernier mot.






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