Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Femmes peintres: des destinées à arracher de l’oubli
© Rijksmuseum, Amsterdam
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Arts

Femmes peintres: des destinées à arracher de l’oubli

La Galerie d’honneur du Rijksmuseum d’Amsterdam abrite les plus beaux tableaux de maîtres du XVIIe siècle. Comme bon nombre de collections muséales, elle se composait jusqu’à récemment uniquement d’œuvres signées par des artistes masculins. Cette situation a toutefois changé il y a quelques mois. Les visiteurs et visiteuses du Rijksmuseum peuvent désormais également admirer les toiles de trois femmes peintres dans la Galerie d’honneur: Gesina ter Borch, Rachel Ruysch et Judith Leyster.

Rembrandt van Rijn, Frans Hals, Johannes Vermeer, Jan Steen, Albert Cuyp. Je n’ai aucun mal à citer cinq grands hommes qui ont marqué l’histoire de la peinture au Siècle d’or. Mais si vous m’aviez demandé encore tout récemment de nommer une seule femme peintre de cette époque, j’aurais dû vous confesser avec honte n’en connaître aucune. Une ignorance qui touche bon nombre d’habitué·es des musées.

Juste avant la fermeture des musées néerlandais en novembre 2020, je me suis rendue au Rijksmuseum pour en avoir le cœur net. S’il y a bien un endroit où l’on doit trouver des tableaux d’artistes féminines, c’est dans ce musée, qui dispose du plus gros budget d’acquisition d’œuvres aux Pays-Bas. J’ai parcouru lentement l’imposant hall de la Galerie d’honneur, comme dans un lieu sacré, admirant les plus grands chefs-d’œuvre du XVIIe siècle. Arrivée au maître-autel –La Ronde de nuit– j’ai compris la raison de mon ignorance en matière d’artistes féminines. Parmi les cinquante peintres exposés à la Galerie d’honneur, il n’y avait pas une seule femme.

À vrai dire, cela n’aurait pas dû me surprendre. On sait entre-temps que les artistes féminines sont largement sous-représentées dans les musées. En moyenne, 87 % des œuvres d’art exposées dans les musées néerlandais ont été réalisées par des hommes. Les livres d’histoire de l’art regorgent de talents masculins, et même la version originale de History of art de H. W. Janson ne recense aucune femme artiste. Pas une seule! Cet imposant opus de 600 pages sert pourtant d’ouvrage de référence dans de nombreuses écoles et formations artistiques. Dès lors, il est logique que beaucoup d’entre nous ne connaissent aucune femme peintre.

Comment expliquer cette absence des femmes? Voilà une question qui a été posée à maintes reprises depuis l’essor des études de genre et des mouvements d’émancipation dans les années 1970. Toutefois, compte tenu des faits exposés plus haut, une piqûre de rappel n’est sans doute pas inutile. L’historienne de l’art Sophie van Steenderen avance quelques explications. Selon elle, le problème tient en partie au système patriarcal. Pendant des siècles, les normes sociales contraignirent les femmes à rester chez elles pour s’occuper du foyer, ce qui était difficilement conciliable avec une carrière (artistique). Par ailleurs, les femmes n’étaient pas autorisées à fréquenter les académies (d’art). D’une part, en raison du rôle social qui leur était assigné; d’autre part, à cause du programme de ces cours artistiques, relève Van Steenderen: «Dans les académies des Beaux-Arts, les élèves étudiaient l’anatomie en observant des modèles masculins nus. Les femmes ne pouvaient "bien sûr" pas assister à de telles leçons.»

Beaucoup de femmes étaient assez habiles pour rivaliser avec leurs contemporains masculins, mais n’avaient pas la possibilité de développer et d’exhiber leurs talents

Les perspectives ouvertes aux artistes masculins étaient donc bien supérieures à celles qui s’offraient aux femmes. Éducation, guildes, liberté: la réussite étant tributaire de l’accès aux institutions et aux opportunités, les femmes restaient sur la touche. «C’est comme vouloir devenir un patineur de haut niveau en Afrique, compare Van Steenderen. Comment voulez-vous exceller dans une discipline quand vous êtes privé de tous les moyens nécessaires pour y arriver? Beaucoup de femmes étaient assez habiles pour rivaliser avec leurs contemporains masculins, mais n’avaient pas la possibilité de développer et d’exhiber leurs talents.»

J'ai demandé à Van Steenderen s’il existait tout de même des exceptions. «Bien sûr, a-t-elle répondu. Mais c’est surtout une question de persévérance, de hasard et de bonne étoile.» L’une de ces femmes favorisées par la fortune est Judith Leyster.

Née en 1609, Leyster se passionne très tôt pour la peinture. Lorsqu’elle en fait part à son père, celui-ci parvient à lui faire prendre des leçons auprès de Frans Pietersz de Grebber, un célèbre portraitiste de Haarlem. Leyster s’impose comme l’une des peintres les plus talentueuses de son époque et serait, selon certaines sources, la première femme à obtenir le titre de maître peintre. Elle possède même son propre atelier qui emploie des apprentis, un cas tout à fait unique à l’époque. Sa carrière sera de courte durée car –n’oublions pas que nous sommes au XVIIe siècle– elle se marie et doit s’occuper de son foyer. Néanmoins, elle aura connu une brève carrière de peintre des plus brillantes.

C'étaient les historiens, critiques, commissaires et conservateurs masculins qui déterminaient ce qui dans l’art méritait notre attention

Les femmes pouvaient donc bel et bien recevoir une éducation, à condition qu’elle se déroule dans le cadre privé. Et rien n’empêchait non plus les femmes de poursuivre une carrière de peintre, même en tant qu’épouses et mères. Que l’on songe à Rachel Ruysch, qui a donné naissance à dix enfants. Elle n’a jamais abandonné la peinture et a continué à exercer son art jusqu’à la fin de sa vie. Avec de la persévérance et une bonne dose de chance, un petit groupe de femmes peintres a réussi à atteindre le succès.

Néanmoins, il est très peu question de ces rares artistes féminines qui sont parvenues à faire carrière. Et c’est à nouveau la faute de la mentalité patriarcale. L’histoire de l’art est devenue une science officielle au XIXe siècle. Or, la science était la chasse gardée de l’homme blanc occidental. «Le monde de l’art et les institutions ont été dominé·es par les hommes pendant très longtemps, constate Van Steenderen. C'étaient les historiens, critiques, commissaires et conservateurs masculins qui déterminaient ce qui dans l’art méritait notre attention.»

Divers mouvements ont tenté de mettre un terme à cette situation, avec à leur tête l’historienne de l’art Linda Nochlin. En 1971, elle se penche sur la question dans son célèbre essai Why have there been no great women artists? (Pourquoi n’y a-t-il pas de grandes femmes artistes?) Elle constate que même les femmes les plus talentueuses ne sont jamais aussi acclamées que leurs contemporains masculins.

À partir des années 1980, les emblématiques Guerilla Girls prennent d’assaut de nombreux musées américains. Entièrement vêtues de noir et affublées d’un masque de gorille, elles fustigent, par des affiches et actions virulentes, le déséquilibre flagrant en matière de représentation des sexes dans différents musées.

Tout cela provoque une onde de choc dans le monde de l’art. Les musées se mettent fébrilement à proposer des parcours et des expositions autour d’œuvres féminines. Mais ensuite? Plus rien. Ces visites guidées disparaissent à nouveau des programmes, et les femmes, mises à l’honneur un bref instant, retombent dans l’oubli.

Ces expériences nous apprennent qu’il faut plus qu’un parcours spécial ou une exposition temporaire pour donner aux femmes la place qui leur revient dans l’histoire. Lorsque les femmes disparaissent des radars, on a tôt fait de les oublier. C’est aussi la raison pour laquelle j’écris cet article, bien que de nombreuses personnes en aient parlé avant moi. Mais abordons un instant la question sous un autre angle. Que peut-on dire de positif concernant la représentation des femmes? Quelles mesures les musées prennent-ils pour diversifier leurs collections sur le plan du genre? Et observe-t-on déjà certains changements durables?

Le groupe de travail consacré aux «femmes du Rijksmuseum» a pour objectif de donner une meilleure visibilité aux femmes présentes dans le musée

J’ai d’abord eu un entretien avec Jenny Reynaerts, conservatrice du Rijksmuseum. J'étais curieuse de savoir ce qui s’était passé derrière les portes closes du bâtiment réalisé par Pierre Cuypers depuis ma dernière visite, juste avant sa fermeture en raison de la crise sanitaire. Sa réponse a été encourageante. Reynaerts a pris la tête d’un groupe de travail consacré aux «femmes du Rijksmuseum». L’objectif: donner une meilleure visibilité aux femmes présentes dans le musée, que ce soit sur les toiles ou en tant qu’artistes. «Nous nous y sommes pris beaucoup trop tard, reconnaît Reynaerts. Mais un sujet aussi sensible nécessite une approche rigoureuse.» Une telle démarche prend donc du temps.

Dans l’intervalle, la direction a décidé que ce nouvel intérêt pour les femmes ferait l’objet d’un programme de recherche, afin d’éviter que le groupe de travail ne produise que des résultats éphémères. Concrètement, au cours des quatre prochaines années, l’équipe dédiée aux «Femmes du Rijksmuseum» réalisera une étude approfondie sur le rôle des femmes dans l’histoire des Pays-Bas et sur la manière dont ce rôle se reflète au Rijksmuseum. À cette fin, Reynaerts et ses collaborateurs et collaboratrices s’emploieront à répertorier toutes les catégories de femmes présentes dans le musée: des femmes portraiturées aux conservatrices du Rijksmuseum, en passant par les collectionneuses et les artistes. En plus de ce travail d’inventaire, Reynaerts étudiera la façon de mettre ces femmes davantage en valeur.

Cela est une étape importante dans le processus d’émancipation. Néanmoins, le Rijksmuseum a préféré ne pas y donner une trop grande publicité

Je me suis risquée à faire une suggestion: ne serait-il pas temps d’exposer Judith Leyster dans la Galerie d’honneur? «Certainement, a réagi Reynaerts. D’ailleurs, je peux d’ores et déjà vous dévoiler qu’à la réouverture du Rijksmuseum, les visiteurs pourront admirer non pas une, mais trois femmes dans la Galerie d’honneur.» De fait, trois œuvres masculines ont cédé enfin la place aux tableaux suivants: Portrait posthume de Moses ter Borch, une œuvre peinte par Gesina ter Borch avec son frère Gerard, Nature morte aux fleurs dans un vase en verre de Rachel Ruysch et La Sérénade de Judith Leyster. Cela est une étape importante dans le processus d’émancipation. Néanmoins, le Rijksmuseum a préféré ne pas y donner une trop grande publicité. «On peut difficilement se vanter d’avoir attendu si longtemps, estime Reynaerts. Mais notre groupe de travail était résolu à tout mettre en œuvre pour que Judith Leyster soit présente dans la Galerie d’honneur. Et nous sommes fiers et fières d’être parvenu·es à nos fins.»

Le Rijksmuseum est donc sur la bonne voie. Et ce, malgré tous les obstacles historiques qui compliquent la diversification d’une telle collection sur le plan du genre. Mais qu’en est-il de l’art contemporain? N’est-il pas plus facile pour un musée d’art moderne et contemporain de mettre en valeur les femmes artistes au sein de sa collection?

Sophie Van Steenderen en est convaincue, étant donné les opportunités croissantes offertes aux femmes dans le monde de l’art depuis le XIXe siècle, qui ont donné naissance à un plus grand nombre d’œuvres de qualité signées par des artistes féminines. «Au milieu du XIXe siècle, un mouvement d’émancipation des arts émerge timidement, a-t-elle expliqué. De plus en plus de femmes font alors parler d’elles.» Cela s’explique en partie par cet élan émancipateur, mais aussi par des changements au sein même du monde artistique. Auparavant, les élèves des académies possédaient un avantage de poids. En plus d’apprendre comment reproduire le corps humain avec précision, ils étaient formés pour peindre des tableaux historiques, genre jadis considéré comme le plus éminent.

Or l’avènement du réalisme au XIXe siècle lui fit perdre soudain une bonne partie de son intérêt. «Au fur et à mesure que les scènes contemporaines se multiplient en peinture, l’importance du bagage académique diminue. Il n’est plus nécessaire d’avoir suivi une formation pour être en mesure de peindre le monde quotidien.» Le pouvoir des académies décline peu à peu, et l’on va jusqu’à qualifier de rétrogrades les artistes qui en sortent. Les femmes, voyant ainsi disparaître un obstacle de taille, peuvent désormais revendiquer une place plus en vue dans le domaine des arts. Et comme ce mouvement s’est poursuivi au XXe siècle, on peut supposer que les musées d’art moderne et contemporain éprouvent moins de difficultés à garantir une représentation égale des œuvres masculines et féminines. Mais est-ce vraiment le cas?

Le musée dispose désormais de deux fonds spécialement destinés à l’acquisition d’œuvres de femmes artistes

Le Stedelijk Museum d’Amsterdam devrait en savoir quelque chose. J’en ai discuté avec son directeur, Rein Wolfs. S’il s’avère malaisé d’obtenir un meilleur équilibre entre les hommes et les femmes dans la collection historique, qui commence vers 1860, il admet en revanche que les possibilités ne manquent pas dans le domaine de l’art moderne et contemporain. À en juger par les chiffres, il y a toutefois encore un long chemin à parcourir. Seulement 4% des œuvres exposées dans ce musée sont signées par des femmes. «Nous ne sommes pas des précurseurs en la matière, admet Wolfs. Mais en tant que directeur, j’estime qu’il est important d’accorder désormais une plus grande attention à ce sujet.» Le Stedelijk Museum entend attaquer le mal à sa racine. «Il convient d’examiner la façon dont la collection actuelle a vu le jour, explique-t-il. Qu’est-ce qui a motivé sa création? Comment s’est-elle constituée? Sur la base de quelles idées? De cette manière, nous pourrons déterminer les occasions manquées en matière de représentation féminine.» Pour ensuite rectifier le tir, dans la collection contemporaine et, si possible, aussi dans la moderne. Le musée dispose désormais de deux fonds spécialement destinés à l’acquisition d’œuvres de femmes artistes.

Car malgré l’achat récent de nouvelles œuvres de Raquel van Haver, Jacqueline de Jong, Anna Uddenberg, Patricia Kaersenhout et Etel Adnan, entre autres, cela reste une goutte d’eau dans l’océan pour une collection qui compte au total quelque 100 000 œuvres. Néanmoins, aucun quota n’a été fixé en matière d’acquisition d’œuvres féminines. «Je suis d’avis que notre musée a entre-temps pris suffisamment conscience de l’importance d’exposer plus de femmes pour y accorder spontanément une plus grande attention», indique Wolfs.

Continuons à débattre de ce problème, pour éviter que l’attention ne retombe une fois de plus!

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