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Jacques van Marken, entrepreneur en levure et en idéaux

Par Jan van der Mast, traduit par Raphaëlle Foucart
3 avril 2026 10 min. temps de lecture La fibre philanthropique

C’est au XIXe siècle qu’apparaît l’entrepreneur social: un chef d’entreprise qui offre à ses ouvriers logement, éducation, loisirs et soins de santé. Jacques van Marken et son épouse Agneta Matthes comptent parmi les premiers philanthropes industriels des Pays-Bas, sous la devise: «Apporte chaque heure une parole, un acte/qui laisse quelque chose au monde.»

À la fin du XIXe siècle, Jacques van Marken (1845-1906) et sa femme Agneta réveillent la paisible ville de Delft. L’ingénieur ambitieux y fonde en 1869 une usine de levure, puis plus tard Calvé. Deux entreprises qui deviendront des multinationales. C’est ainsi que la révolution industrielle débute à Delft avec l’arrivée de ce couple. Toutefois, ce qui rend Jacques et Agneta uniques, c’est leur conception sociale du rôle d’employeur. Désireux d’améliorer le sort des ouvriers, ils créent 107 dispositifs destinés à leur personnel.

Cela ne se fait pas sans heurts. En 1878, Jacques surprend les actionnaires de son entreprise en proposant un système de retraite: «Je ne veux pas mettre de vieux chevaux à l’écurie sans foin.» Désormais, les ouvriers de la levurerie peuvent prendre leur retraite à 60 ans. Visionnaire, il met en place des dispositifs qui ne deviendront courants aux Pays-Bas que 50 à 80 ans plus tard. En 1884 est inauguré son village ouvrier, l’Agnetapark, financé sur ses fonds propres. Le parc de quatre hectares est conçu par l’architecte paysagiste Louis Paul Zocher; les 78 maisons sont l’œuvre du professeur d’architecture Eugen Gugel. Au centre du parc se dresse la villa Rust Roest, résidence de Jacques et Agneta. Fonctionnant comme un État-providence avant la lettre, le parc inspirera, trente ans plus tard, des entrepreneurs socialement engagés comme Philips et Stork à lancer des initiatives comparables. En 2025, l’Agnetapark est classé monument national et appartient à un promoteur immobilier. La moitié des habitants ont encore un lien avec l’usine (aujourd’hui DSM-Firmenich) et louent leur logement à un prix raisonnable.

Les idées de l’entrepreneur de Delft sont révolutionnaires. En 1879, il fonde à Paris, avec cinq entrepreneurs français et anglais, la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices. Lors des réunions, il rencontre des industriels progressistes tels que le fabricant de pianos Bord, l’éditeur Chaix, le fabricant de coton Engel-Dolfuss, le fabricant de poêles Godin et le fabricant de peintures Leclair. Ce dernier l’inspire pour créer un conseil d’entreprise: De Kern (1878). En 1891, il introduit le «dividende du travail», permettant au personnel de bénéficier, comme les actionnaires, des profits de l’usine de levure. Sa vision entrepreneuriale –«réconcilier le travail et le capital»– assure la prospérité de ses entreprises tout en permettant aux ouvriers et à leurs familles d’en récolter les fruits.

La devise de l’usine de levure des Van Marken est: «L’usine pour tous, tous pour l’usine»

Le fabricant de machines Stork, à Hengelo, est son alter ego néerlandais. Ils s’inspirent mutuellement: un journal d’entreprise (De Fabrieksbode), une école professionnelle permettant aux garçons de suivre les traces de leur père… En Belgique, à la même époque, l’industriel et mécène Ernest Solvay développe également des initiatives visant à améliorer la vie des ouvriers.

La devise de l’usine de levure des Van Marken est: «L’usine pour tous, tous pour l’usine.» Van Marken peut se montrer aussi généreux en tant qu’entrepreneur social parce qu’il est aussi un brillant homme d’affaires et un pionnier de la publicité. Il conquiert par exemple le marché anglais de la levure en offrant à 300 boulangers anglais un voyage d’agrément à Delft –qu’il appelle «un pèlerinage au pays de la levure» (a pilgrimage to yeastland). L’investissement de 10 000 florins est amorti en quelques semaines.

Une vie mouvementée

La vie de Jacques van Marken (1845-1906) ressemble à des montagnes russes. Fils de pasteur, il grandit dans l’aisance à Amsterdam. À 17 ans, il entame des études à l’École polytechnique de Delft (ancêtre de l’actuelle Université technique), mais rêve plutôt de devenir poète. Pendant trois ans, il mène une vie de bohème jusqu’à ce qu’il rencontre, à l’âge de 19 ans, lors d’une soirée musicale à Amsterdam, la jeune Agneta Matthes, alors âgée de 17 ans. Ils se fiancent un an plus tard. Il promet d’abandonner la littérature, se met sérieusement au travail et devient le premier diplômé de la nouvelle filière Technologie, destinée à préparer les ingénieurs à la révolution industrielle alors en cours aux Pays-Bas. Jacques prend conscience de la gravité de la vie. Il veut désormais «se rendre utile à la société» et contribuer à la «question sociale»: le problème des mauvaises conditions de logement et de travail des ouvriers. Agneta, elle aussi issue d’un milieu aisé, promet de l’y aider. Jacques écrit le poème Levensidealen (Idéaux de vie), dans lequel il fixe ses valeurs fondamentales. Le vers final en est:

Breng ieder uur een woord een daad
die voor de wereld iets achterlaat

Apporte chaque heure une parole, un acte
qui laisse quelque chose au monde

En 1869, Jacques et Agneta se marient et fondent à Delft l’Usine néerlandaise de levure et d’alcool (NG&SF pour Nederlandse Gist en Spiritusfabriek), produisant de la levure de boulanger selon un procédé viennois. Avec l’alcool résiduel, Agneta crée la maison de parfums Maison Neuve. Ses eaux parfumées, conditionnées dans des flacons bleu de Delft, remportent des prix lors d’expositions universelles à Paris et en Australie. Elle devient un modèle pour le mouvement féministe. Mais la vie ne l’épargne pas. Après une fausse couche lors de leur première année de mariage, il apparaît qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants. Un an plus tard, son mari met enceinte Maria Eringaard, une jeune fille de Scheveningen, et mène une double vie mouvementée. Maria lui donnera six enfants, dont trois mourront prématurément. Jacques loue une maison à Rotterdam pour sa maîtresse et combine ses visites à la bourse aux grains avec des visites à «sa famille».

En 1885, le couple Van Marken s’installe dans son propre village ouvrier afin de veiller sur les familles ouvrières «comme un père et une mère». Jacques célèbre son anniversaire avec le personnel lors d’une «Journée communautaire», fête spectaculaire débutant par une aubade au directeur. Le plus grand adversaire de Jacques Van Marken est le socialiste Ferdinand Domela Nieuwenhuis. Le chef de la SDB (Sociaal-Democratische Bond – Ligue sociale-démocrate) parle avec ironie de la «République de la levure de Delft» et qualifie Jacques Van Marken de «loup déguisé en agneau», un homme qui paie ses ouvriers légèrement mieux que les autres entrepreneurs afin d’éviter qu’ils ne se révoltent.

Vers 40 ans, Jacques souffre d’un grave surmenage et devient dépendant à la morphine. C’est alors que son épouse découvre sa double vie. Lorsque sa maîtresse meurt de la tuberculose, elle agit avec une grandeur d’âme remarquable et insiste pour accueillir chez elle trois des enfants illégitimes. À 38 ans, elle a enfin le sentiment d’avoir une famille. Dans son testament, elle stipule que ses trois enfants adoptifs hériteront de l’immense fortune du couple.

De Paris à Bruges

Entretemps, Jacques Van Marken est devenu un «industriel modèle» reconnu à l’échelle mondiale. Le président français Carnot l’invite à discuter de la participation aux bénéfices. À l’Exposition universelle de Paris (1889), une gigantesque maquette de l’Agnetapark est présentée comme exemple de la manière dont il convient de construire pour les ouvriers.

Malgré sa forte dépendance à la morphine, Jacques continue d’élaborer d’ambitieux projets d’expansion. Au printemps 1897, lorsqu’il prend connaissance des projets du gouvernement belge visant à augmenter drastiquement les accises sur la levure étrangère, il décide de créer une filiale en Belgique afin d’échapper aux droits d’importation annoncés. Son attention se porte sur une distillerie de genièvre à Bruges. Son propriétaire, Jules Verstraete, gravement malade à ce moment-là, accepte avec satisfaction l’offre de 465 000 florins et cède l’entreprise. La mère Verstraete, surnommée Bonne-Maman, qui avait bâti l’entreprise, peut continuer d’habiter la maison située à côté de l’usine. Le 1er juillet 1897, la reprise de la distillerie brugeoise est officialisée. L’usine, située au ’t Klein Sas le long des canaux, devient officiellement une filiale de la NG&SF. Le problème menaçant des accises est ainsi écarté et la Belgique demeure un important débouché pour la levure Koningsgist.

À l’occasion de la reprise, un «véritable banquet de fraternisation» est organisé le samedi 24 juillet à Bruges. Jacques danse librement avec les ouvrières flamandes, tandis qu’Agneta danse avec les ouvriers. Les invités belges plus distingués assistent à la scène avec désapprobation, mais dans le journal local De Brugse Beiaard, le couple Van Marken est loué pour la manière dont il place bourgeois et ouvriers sur un pied d’égalité et les reçoit avec la même courtoisie. Frans Waller, neveu de Jacques van Marken et son successeur pressenti, qui travaille depuis trois mois déjà à Bruges, s’adresse ce soir-là à la foule en fête en «Vlaomsch». Un peu plus tard, Jacques fait venir sur le devant de la scène «le vieux Verbeecke», un meunier de 75 ans qui a travaillé près d’un demi-siècle pour l’usine. En lui adressant la parole, il détache la croix d’or de Malte de son propre revers et «l’attache sur la poitrine du vieil homme fidèle. Quel cœur aurait pu rester insensible? Tous les yeux étaient humides et faut-il s’étonner que cet instant émouvant, unanimement considéré comme le plus beau de toute la fête, demeure dans toutes les mémoires comme indescriptible et inoubliable?» écrit De Brugse Beiaard.

Frans Waller reste à Bruges –il fait venir sa famille pour six mois– et réorganise l’entreprise en profondeur. Le processus de production est lourdement dépassé; on adopte le modèle de Delft. Il arrive fréquemment à Frans Waller de passer la nuit à l’usine, dormant sur des sacs de grains. Il faudra plusieurs années pour transformer l’usine belge en une entreprise prospère. Entretemps, on met en place pour le personnel brugeois un ensemble unique de dispositifs sociaux. Comme à Delft, Jacques Van Marken attache ici une grande importance au développement et aux loisirs des ouvriers flamands et de leurs familles. L’association chargée de réaliser cet objectif reçoit –comme la villa du village ouvrier néerlandais– le nom de Rust Roest. Très vite voient le jour une section de gymnastique, La Royale (1911), un club de football, De Ster (1911), et une société musicale, Kunst Veredelt (1921). À proximité de l’usine, 26 logements sociaux sont construits pour les ouvriers de la levurerie: la Stokersstraat. L’architecte en est Maurice De Meester, qui concevra également en 1925 le bâtiment administratif de l’usine de levure à la Komvest. Le hall d’accueil, avec sa coupole de verre et ses escaliers en marbre, réalisé dans le style Art déco, constitue un joyau monumental.

La «fraternisation» souhaitée par Jacques Van Marken se poursuit après sa mort en 1906 par l’organisation annuelle d’un match de football entre les ouvriers des levureries de Bruges et de Delft. Ces confrontations passionnées auront lieu jusque dans les années 1970.

Connaisseur et ami des hommes

À la fin de sa vie, Jacques Van Marken dresse un bilan. En 1893, il écrit des articles enflammés dans lesquels il décrit les qualités auxquelles doit répondre l’industriel. Il doit être ingénieur en bâtiment et en mécanique, scientifique, commerçant, administrateur –et aussi connaisseur et ami des hommes. Cela afin de «diriger le travail commun de ses employés et ouvriers de telle sorte que le travail de chacun soit, d’une part, simplifié jusqu’au moindre effort possible et rendu agréable par la plus grande bienveillance et justice dans les relations mutuelles, et enfin récompensé, selon le travail et selon les résultats, de la manière la plus large que permettent et exigent les circonstances temporaires et locales ainsi que la marche des affaires».

Il conclut qu’il n’est pas réaliste d’exiger d’un industriel qu’il soit qualifié pour toutes ces fonctions. Tout homme cultivé possède un esprit qui, selon sa formation ou sa prédilection pour l’un des domaines mentionnés, s’orientera dans une direction particulière. Cela n’est pas un problème, soutient Jacques. Là où ses connaissances ou ses forces font défaut, le fabricant doit chercher appui dans le conseil des autres ou collaborer étroitement avec eux. Ce n’est qu’alors qu’un fabricant peut «s’élever au rang d’industriel». Fait remarquable: les cinq qualités que Jacques énumère sont précisément celles qui se trouvent réunies en lui. Et il ne mentionne même pas une sixième qualification –celle d’écrivain. Grâce à son talent littéraire et à son amour de la langue –il maîtrise également parfaitement le français, l’allemand et l’anglais–, il peut diffuser ses idées et briller sur les tribunes internationales par des conférences marquantes sur la participation aux bénéfices et la forme coopérative. L’industriel et philanthrope William Lever crée, près de Liverpool, son propre village ouvrier, inspiré de l’Agnetapark: Port Sunlight. À Eindhoven, Philips développe également pour son personnel des équipements comparables: Philipsdorp, associations du personnel…

Étonnamment, de nos jours, le couple Van Marken n’est plus aussi connu. Cela s’explique surtout par le fait qu’ils n’ont pas, comme c’est le cas pour Heineken ou Philips, donné leur nom à leurs entreprises. Leur pensée sociale, cependant, demeure d’une grande valeur et reste profondément inspirante. Tout entrepreneur devrait en prendre connaissance.

Jan van der Mast

dramaturge et romancier, il a notamment publié le roman Agneta et la biographie de Jacques van Marken

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