Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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La beauté de la langue jusque dans le chagrin
© Moe Kong / Unsplash
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La beauté de la langue jusque dans le chagrin

Les nuances de la langue néerlandaise sont parfois difficiles à saisir pour les locuteurs non natifs, constate Fieke Van der Gucht. D’autant plus quand il s’agit de mauvaises nouvelles. Mais il naît de ces situations des trouvailles linguistiques inventives. «Je suis fâché à vingt pour cent», par exemple.

Mon conjoint est porteur de mauvaises nouvelles professionnel. Personne ne veut avoir à lui ouvrir la porte au beau milieu de la nuit, car ce qu’il vient annoncer n’est jamais agréable: une fille qui ne rentrera pas de sa soirée, un père ayant mis fin à ses jours. Comme les mauvaises nouvelles ne s’occupent ni de qui nous sommes, ni d’où nous venons, ni de notre langue maternelle, ces conversations peuvent être tantôt limpides, tantôt laborieuses sur le plan langagier – indépendamment bien sûr de leur objet.

Seule notre langue maternelle nous confère l’habileté nécessaire pour annoncer des nouvelles pénibles d’une façon à la fois claire et respectueuse

On se rend compte dans de tels cas à quel point il est commode, lorsque nous manions notre langue maternelle, de pouvoir apporter des nuances à nos paroles: «Votre père est malheureusement décédé hier. Il s’est ôté la vie par pendaison.» Seule notre langue maternelle nous confère l’habileté nécessaire pour annoncer des nouvelles pénibles d’une façon à la fois claire et respectueuse. Certes, la gestuelle est d’un renfort précieux dans des situations quotidiennes (agiter l’index, par exemple, exprime très efficacement l’interdiction), mais elle est terriblement crue s’il s’agit de faire comprendre comment un père s’est donné la mort.

De surcroît, étant donné que des locutions comme «s’ôter la vie» ou «mettre fin à ses jours» peuvent être trop obscures pour des proches ayant une maîtrise limitée de la langue, on finit souvent par recourir à des formules directes et maladroites, du style : «Votre père est mort. Comment? Avec une corde, à l’escalier», en mimant éventuellement un nœud autour du cou. Je me rends bien compte que dans la pratique, c’est souvent inévitable, mais la seule idée me noue le ventre: la gravité du message contraste par trop avec le mode caricatural de son annonce.

Pour remédier au manque de nuance, nombre d’apprentis néerlandophones trouvent d’autres manières merveilleuses de s'exprimer

Au demeurant, il est tout aussi peu aisé pour les destinataires allophones de ces funestes nouvelles d’exprimer par des mots simples l’émoi intense que suscite le message: content, peur, fâché ou triste semblent trop pauvres, trop plats. Mais la beauté de la langue peut se manifester jusque dans le chagrin. Pour remédier au manque de nuance, nombre d’apprentis néerlandophones trouvent d’autres manières merveilleuses de dire: «Je ressens évidemment de la tristesse parce que mon père est mort, mais aussi un soulagement car il était mal en point et buvait trop depuis des années – et pour être honnête, je suis aussi en colère qu’il n’ait jamais voulu accepter notre aide.» Mon compagnon a ainsi constaté qu’un nombre étonnant d’allophones s’aident de pourcentages: «Je suis triste à 70 %, mais aussi content à 20 % et fâché à 10 %» Dans l’attente d’apprendre le mot soulagement, je trouve que content à vingt pour cent est une belle et touchante trouvaille linguistique!

Mais tout ne peut hélas pas être exprimé en pourcentages. Les personnes qui apprennent le néerlandais emploient souvent la forme impérative quand elles souhaitent que quelqu’un fasse quelque chose, ce qui n’a rien d’étonnant car cette forme paraît on ne peut plus simple: dès lors que vous connaissez la racine d’un verbe – généralement l’infinitif amputé du suffixe «-en » –, vous en connaissez aussitôt l’impératif. Par exemple, de l’infinitif zwijgen dérive l’ordre zwijg! qui correspond à la racine verbale zwijg. Et c’est tout.

Il y a cependant une subtilité, car en employant cette forme nue, le locuteur en herbe paraîtra impoli et autoritaire. Pour qu’un ordre devienne acceptable, il convient d’y adjoindre eens, maar, toch, ou une combinaison de ces atténuateurs qui apportent de fines distinctions de sens dont l’allophone doit aussi se rendre maître. Ainsi, kom hier! émet un ordre pur, mais kom maar hier! adresse une aimable invitation, kom toch hier! une incitation impatiente, et kom toch eens hier! une exhortation plus vive encore. De même, doe dat maar sonne bien moins péremptoire que doe dat! – même si la manière de le dire a aussi toute son importance. Allez donc vous y retrouver!

Les néerlandophones de naissance savent intuitivement que les couteaux, cuillères et fourchettes sont couchés dans le tiroir à couverts mais que les verres se trouvent debout sur la table

Et puis ne parlons même pas de ces épouvantables verbes zitten, staan et liggen: être assis, debout ou couché. Les néerlandophones de naissance savent intuitivement que les couteaux, cuillères et fourchettes sont couchés dans le tiroir à couverts mais que les verres se trouvent debout sur la table (à l’exception de ce verre renversé, qui lui est couché). Pour les non-néerlandophones, en revanche, la distinction semble purement arbitraire. On pourrait se dire que ce qui est plus haut que large se trouve debout, et ce qui est plus large que haut couché, mais les assiettes et les poêles sont aussi debout sur la table, en néerlandais, alors qu’elles sont considérablement plus larges que hautes. Un livre peut se trouver couché sur la table de nuit mais debout dans la bibliothèque. Et si celle-ci est pourvue de portes fermées, on peut même dire que nos livres y sont assis.

Voilà que je me perdais dans des articles linguistiques décortiquant la sémantique complexe de zitten, staan et liggen, jusqu’à en oublier complètement que ma moitié m’attendait pour un cinéma. «Désolée… Tu es fâché ?», ai-je demandé en arrivant en retard. «À vingt pour cent», a-t-il évalué.

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