Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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L'héritage napoléonien dans la société néerlandaise
compte rendu
Histoire

L'héritage napoléonien dans la société néerlandaise

Il y a deux cents ans, le 5 mai 1821, mourait Napoléon Bonaparte. Sous le règne de ce général et empereur français, une large partie de ce qui constitue de nos jours les Pays-Bas se retrouva en territoire français. L’ouvrage Napoleons nalatenschap. Sporen in de Nederlandse samenleving (L’héritage de Napoléon. Traces dans la société néerlandaise) montre comment cette présence française a laissé des traces durables dans la société néerlandaise en matière de politique, de droit, d'éducation, de gestion de l'eau et de culture.

D’abord «République sœur», puis Royaume (1806-1810) avec pour souverain Louis Bonaparte, et enfin annexée purement et simplement à l’Empire, la Hollande aura connu et parfois subi une influence française qui par certains aspects perdurera tout au long du dix-neuvième siècle.

La directrice du recueil, Lotte Jensen, avait déjà analysé avec pertinence dans un précédent ouvrage (Lotte Jensen, Verzet tegen Napoleon. Nijmegen, Vantilt, 2013) le rôle joué par les forces résistantes à la conquête française qui servirent d’aiguillon à une prise de conscience nationale aux Pays-Bas. Les seize auteurs qui se sont joints ici à elle sont tous des universitaires ou des chercheurs qui, grâce à leurs différentes expertises, offrent à la curiosité du lecteur un panorama fort complet d’une société en pleine mutation.

Quatre thèmes sont abordés, formant quatre parties qui s’attardent respectivement sur les traces matérielles laissées par Napoléon et son administration, sur les empreintes artistiques et culturelles, sur des aspects concernant le droit, l’infrastructure et l’éveil de la conscience nationale et enfin sur l’armée et la sécurité.

À travers les contributions, il apparaît d’emblée que Louis Bonaparte, placé par son frère sur le trône de Hollande comme une sorte de «préfet couronné», se métamorphosa bien vite en Lodewijk Napoleon. Durant son court règne qui ne dura guère que quatre ans, il prit avec discernement fait et cause pour son royaume, dont il défendit tant bien que mal les intérêts, même quand ceux-ci, au grand dam de l’empereur, contrevenaient aux décisions prises à Paris.

Napoléon réforma ainsi la législation et les institutions en renforçant le rôle de l’État. Il introduisit le Code civil en veillant à y intégrer des règlements hollandais existants, instaura un ministère de la gestion des eaux (Waterstaat), institua un conseil permanent contrôlant les digues et les ponts et chaussées et œuvra à la mise en place d’institutions qui existent encore aujourd’hui, comme les archives nationales, la bibliothèque royale ou encore l’institut néerlandais des sciences, des lettres et des beaux-arts, directement inspiré par l’Institut de France.

Si ses interventions personnelles et les visites qu’il effectua lors de catastrophes le rendirent populaire, comme après l’explosion d’un navire à poudre à Leyde en 1807 ou les inondations de 1809 en Zélande, son goût du faste et du luxe, en revanche, scandalisa l’esprit économe de ses sujets, d’autant que bon nombre d’entre eux vivaient dans la pauvreté. Il fit transformer l’hôtel de ville d’Amsterdam en palais royal et garnit de 2000 meubles de style empire le palais Het Loo à Apeldoorn.

Le blocus continental décrété par l’empereur pour isoler l’Angleterre exacerba les dissensions entre les deux frères, car Louis n’appliqua que mollement les décrets interdisant le commerce avec l’ennemi anglais. Il refusa aussi d’introduire la conscription. Ce n’est que suite au rattachement à l’empire que 28000 hommes furent enrôlés dans les armées impériales, mesure impopulaire qui décupla l’acrimonie à l’égard de l’occupant.

Les articles démontrent comment à partir de 1810 l’annexion à la France et la mise à l’écart de Louis changea la donne. L’objectif principal était de rendre le blocus efficace et de mettre radicalement fin à la contrebande de marchandises venant et partant de l’Angleterre. Les territoires hollandais étaient désormais gérés sur le modèle centralisateur français, avec une forte immixtion de l’État en matière de droit, de justice, de sûreté publique ou de contrôle de la presse.

À l’automne 1811, Napoléon parcourut durant un bon mois les Pays-Bas avec Marie-Louise, inspecta les fortifications et les troupes et distribua avec générosité cadeaux et gratifications. Parmi les quelques témoignages oculaires qui nous sont parvenus, on citera le portrait concis que fit un pasteur de Leyde dans son journal, où il qualifie l’empereur de «vir quadratus», d’homme trapu.

L’installation du télégraphe optique de Chappe et le prolongement de la route impériale entre Anvers et Amsterdam resserrèrent les liens de communication avec Paris. Mais les substantielles pertes économiques en raison du blocus et la loi sur le service militaire entré en vigueur en 1811 attisèrent un désir d’indépendance nationale qui irait en s’amplifiant après la débâcle de Russie, où les régiments néerlandais incorporés à l’armée impériale subirent d’énormes pertes.

Une fois hissé sur le nouveau trône néerlandais, Guillaume Ier n’hésitera pas à consolider sur le modèle français les structures d’un État unitaire

Après le départ des Français se substitua au stathoudérat de l’ancienne république une monarchie constitutionnelle qui restaura les états généraux et provinciaux, mais qui préserva les prérogatives d’un exécutif fort héritées de la période française. Les orangistes mirent à profit la résistance à l’occupant en l’associant à la maison de Nassau et, à son retour d’exil en Angleterre, une fois hissé sur le nouveau trône néerlandais, Guillaume Ier n’hésitera pas à consolider sur le modèle français les structures d’un État unitaire, agrandi après 1815 des territoires belges.

L’ouvrage fourmille de faits et de détails sur les influences politiques, culturelles et idéologiques qui, après le départ des Français, laissèrent leur empreinte sur les Pays-Bas tout au long du dix-neuvième siècle et au-delà. L’état civil, le cadastre, le droit des personnes, la loi sur le divorce, l’organisation militaire sont autant de domaines où l’on retrouve le sceau du passage des Français.

Selon ses intérêts et sa curiosité, le lecteur glanera des informations qui approfondiront ses connaissances historiques ou découvrira des anecdotes peu connues ou inattendues. Il apprendra ainsi les mésaventures de Johannes Horn, qui fut un cocher de Napoléon, saura que le 18 juin commémorant la bataille de Waterloo sera durant un temps jour de fête nationale avec prières et actions de grâce ou verra comment les voiliers faisant cap vers les Indes néerlandaises s’arrêtaient à l’île de Sainte-Hélène devenue un arrêt touristique obligé avant le creusement du canal de Suez.

L’image de l’empereur variera selon les époques et au gré de la sensibilité des auteurs néerlandais des dix-neuvième et vingtième siècles. L’écrivain Eduard Douwes Dekker visita Longwood, le lieu d’exil de Napoléon sur Sainte-Hélène, qu’il jugea «misérable». L’auteur de Max Havelaar voyait en Napoléon un visionnaire dont il admirait la «grandeur d’âme». Un Willem Kloos à la fin du siècle parla de l’empereur en termes d’élan vital où s’exprimait la beauté.

Les livres pour la jeunesse en revanche véhiculèrent longtemps un message nationaliste, tantôt en glorifiant la présence du prince héritier et futur Guillaume II blessé à Waterloo, tantôt en racontant l’histoire de héros qui résistèrent au tyran étranger, cherchant à échapper à l’enrôlement dans la Grande Armée. Au lendemain des événements sanglants de la Seconde Guerre mondiale, l’historien néerlandais Jacques Presser fit paraître une captivante et volumineuse biographie, qui brossait le portrait d’un Napoléon nihiliste, non dépourvu de traits de génie, mais se conduisant comme l’acteur de sa propre vie.

Le présent volume, édité avec soin et abondamment illustré, en traitant avec la distance scientifique nécessaire un large éventail de domaines, permet de se faire une idée nuancée sur l’héritage laissé par l’ère napoléonienne aux Pays-Bas.

Lotte Jensen (dir.), Napoleons nalatenschap. Sporen in de Nederlandse samenleving. (L’héritage de Napoléon. Traces dans la société néerlandaise), Amsterdam, De Bezige Bij, 2020, 272 p.
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