Loterie et charité: jeux de hasard, amour du prochain et motivations croisées
Dès leur apparition au XVe siècle, les loteries dans les Plats Pays se parent d’un objectif charitable. Mais au début des Temps modernes, les gens n’achètent plus seulement des billets pour soutenir de bonnes œuvres. Ils espèrent aussi remporter des lots, s’assurer une place au paradis et… étaler leur générosité.
De nos jours, les entreprises belges et néerlandaises qui proposent des loteries –la Loterie nationale belge, la Nederlandse Loterij ou la Nationale Postcode Loterij – reversent une part substantielle de leurs recettes à tout un éventail d’œuvres caritatives et d’initiatives culturelles et sportives. Cette dimension est d’ailleurs largement mise en avant dans leur marketing. En ce sens, leur action correspond en effet à la définition de «charitable», au sens où l’entend le dictionnaire: «manifester son amour ou sa philanthropie par un soutien matériel». Une autre partie de leurs revenus est destinée à l’État. En Belgique, la Loterie nationale lui verse une rente de monopole, pour être la seule à proposer légalement des produits de loterie.
Amende à payer
Il n’est pas évident de dater avec précision la première loterie caritative de l’histoire Plats Pays. La première a être documentée a été organisée par les autorités brugeoises en 1441; nommée lotene en moyen néerlandais, les participants achètaient de leur plein gré un ou plusieurs billets pour gagner un lot. Les loteries allaient ensuite rapidement se répandre. À Bruges, le premier prix était une scroderie, le produit d’une taxe sur le transport du vin à l’intérieur de la ville, dont la valeur représentait plusieurs années de salaire. Les participants pouvaient acheter les billets en espèces –un billet coûtait l’équivalent de plusieurs jours de salaire– ou en créances sur la ville (que la cité devait à ses citoyens).
Dès l’origine, pouvoirs publics et jeux de hasard étaient déjà imbriqués; difficile, dans ces conditions, de parler de pure philanthropie
Les recettes de cette loterie constituaient près de 5% des recettes annuelles de la ville. Une pomme pour la soif bienvenue pour Bruges qui allait rééditer l’initiative d’année en année. La cité devait en effet s’acquitter d’une amende colossale infligée par le duc Philippe le Bon, courroucé par la révolte de 1436-1438. Deux solutions s’offraient aux autorités brugeoises: augmenter les impôts ou contracter de nouvelles dettes –lesquelles auraient, à terme, dû être remboursées par l’impôt. Or la pression fiscale était précisément l’une des causes de la révolte brugeoise. Il n’est donc guère surprenant que la ville ait cherché une alternative: la loterie. On le voit, dès l’origine, pouvoirs publics et jeux de hasard étaient déjà imbriqués. Difficile, dans ces conditions, de parler de pure philanthropie.
Des recherches menées dans les archives des Plats Pays par mes collègues historiens et moi-même ont permis de recenser 450 loteries organisées entre 1441 et la fin du XVIIe siècle. Il y avait donc en moyenne près de deux loteries par an, et certaines années, jusqu’à 25 tirages différents.
Estampe de loterie pour la Dolhuis à Amsterdam, 1591. Cette estampe annonçait la loterie organisée au profit de l’agrandissement de la maison accueillant les «arme Crancksinnighe Menschen » [pauvres malades d’esprit] sur le canal Kloveniersburgwal, à l’été 1592.© Rijksmuseum, Amsterdam
Au départ, c’étaient surtout les autorités de la ville, comme à Bruges, qui les organisaient. Elles ont été rapidement suivies par les paroisses, les églises, des entrepreneurs privés, les guildes de tir, les chambres de rhétorique, les écoles, les léproseries, les couvents, les hôpitaux, les pèlerins se rendant en Terre sainte et d’autres confréries religieuses, le pouvoir princier (et, dans la République, les États), les tuteurs et les maisons d’orphelins, les hospices pour vieillards, hommes et femmes, ainsi que les institutions pour les malades d’esprit, comme la Dolhuis d’Amsterdam.
On peut considérer les tirages qui n’étaient pas d’initiative publique ou privée comme des loteries de bienfaisance. Les fonds récoltés servaient soit à la construction, à l’agrandissement ou à la restauration de bâtiments, soit à l’apurement de dettes, souvent contractées pour financer des travaux, mais aussi pour faire face à l’augmentation parfois considérable des coûts opérationnels ou à la diminution des revenus, par exemple sous l’effet de la Réforme. En 1525, les marguilliers de l’église Saint-Jacques à Anvers justifiaient ainsi l’organisation d’une loterie par «’t rumoer ende opinie van Lutherus» [le tumulte et l’opinion de Luther], à peine huit ans après la publication de ses 95 thèses. Dans les requêtes que les organisations adressaient aux autorités pour obtenir une autorisation de loterie, elles invoquaient comme motivations l’utilité publique (alors souvent désignée par le terme «orbare» en moyen néerlandais) et l’intérêt général.
Des loteries uniquement caritatives
À plusieurs reprises au cours du XVIᵉ siècle, des limites ont été posées à la prolifération des loteries, privées et non autorisées surtout. Seules les loteries jugées socialement utiles et caritatives étaient tolérées. Les organisateurs privés contournaient ces restrictions en organisant des tirages au nom et en partie au profit, par exemple, du couvent des Sœurs blanches à Anvers. Une requête déposée en 1595 par le marchand d’art et entrepreneur de loterie Pierre Prevost décrit ainsi comment ces religieuses avaient été durement frappées par les guerres civiles et par les faibles revenus de leur institution, au point de vivre dans une extrême modestie, tributaire des aumônes qu’elles recevaient des citoyens anversois.
Le cas des Sœurs blanches à Anvers montre aussi que les dons ne suffisaient plus à assurer la survie des institutions religieuses. Les loteries se révélaient bien plus attractives que le simple geste de charité: elles offraient le plaisir du jeu, le frisson du tirage et, surtout, l’espoir du gain.
Contrairement à aujourd’hui –et à la loterie annuelle de la ville de Bruges au XVe siècle– aucune de ces institutions n’organisait des loteries systématiques. Les autorisations étaient uniquement délivrées pour des finalités précises et non, par exemple, pour un tirage hebdomadaire susceptible d’alimenter durablement le budget des œuvres caritatives. Juan Luis Vives, dans De Subventione pauperum (1526), son traité influent consacré à la réforme de l’assistance aux pauvres, ne fait d’ailleurs aucune mention des loteries comme source de financement, ce qui pourrait suggérer une certaine réserve à l’égard de cet instrument.
Un visuel codifié
Au XVIᵉ siècle, les organisateurs ont très vite compris la nécessité de faire la promotion de leurs loteries. Cela a donné naissance à une astucieuse combinaison: illustrer en une seule image la bonne cause et les lots en jeu. Ainsi, en 1558, une loterie a été organisée pour l’agrandissement de l’Oude Kerk à Amsterdam (la plus vieille église de la capitale). Sur l’estampe en partie conservée, on peut voir les travaux de l’église, saint Nicolas (patron de l’église et de la ville) dans les airs, et en bas, les prix en lice: pièces d’argenterie et sacs de monnaie. L’œil des amateurs était attiré à la fois par l’objectif de bienfaisance et les possibles gains, qui plus est avec la bénédiction de saint Nicolas. Et comme le proclame l’hymne catholique: Ubi caritas et amor, Deus ibi est [Là où sont la charité et l’amour, là est Dieu].
Estampe de loterie pour l’Oude Kerk à Amsterdam, 1558. En bas sont représentés les prix que pouvaient gagner les acheteurs d’un billet © Rijksmuseum, Amsterdam
En 1571, le célèbre peintre brugeois Pieter Pourbus a conçu une carte similaire pour la loterie au profit de l’école des Bogards à Bruges. L’estampe représente les nouvelles constructions et le système d’évacuation des eaux de cette école gérée par les bogards (l’équivalent masculin des béguines, aussi appelé bégards), les garçons nécessiteux et leurs maîtres, et à nouveau, coupes et plats en argenterie, sacs de pièces et nombreuses cuillères en argent en guise de lots de consolation. Dans ce cas précis, les règlements et modalités pratiques de la loterie ont également été conservés.
Pieter Pourbus et Pieter De Clercq, Affiche pour la loterie de l’école des Bogards, 1571. On peut y voir l’école, les garçons nécessiteux et leurs maîtres, mais aussi les lots.© Cedric Verhelst/ Art In Flanders
La même astuce visuelle a été utilisée en 1687 pour la loterie de Durgerdam. Dans la matinée du 6 mai, ce village non loin d’Amsterdam avait été presque littéralement réduit en cendres. Sur l’estampe, on voit la chapelle et les maisons en flammes, les villageois tentant de secourir les victimes à l’aide d’échelles et de sauver leurs biens du brasier. Au pied de l’image apparaissent une nouvelle fois les lots en argenterie.
Comment ne pas faire le rapprochement avec les images diffusées de nos jours à la télévision lors de grandes catastrophes, où défile le numéro de compte des organisations d’aide, et le rappel de la déductibilité fiscale des dons? Ces représentations spécifiques aux loteries se diffuseront depuis les Plats Pays vers l’Angleterre, puis vers les colonies américaines.
Estampe de loterie au profit de Durgerdam après le grand incendie de 1687. En haut, l’incendie ravageant le village, vu depuis l’eau. En bas, les lots en lice.© Rijksmuseum, Amsterdam
On veut gagner
Ceci nous amène à évoquer les motivations qui sous-tendent l’achat d’un billet de loterie. Comme aujourd’hui, il y avait bien sûr l’envie de remporter un prix, tout en acceptant de perdre puisque la mise était destinée à une bonne œuvre. Les loteries des XVe, XVIe et XVIIe siècles offrent un éclairage plus subtil sur ces motifs.
Contrairement aux loteries actuelles basées sur des combinaisons de chiffres, les anciennes prenaient la forme de tirages au sort. Les billets gagnants étaient identifiés par les noms des participants et/ou par leur prose. Il s’agissait d’une courte phrase en vers ou en prose, choisie par le participant, et qui était lue à haute voix après le tirage. Dans les exemples «Pieter Gerrits legt in om sijn gewin» [Pieter Gerrits participe pour remporter son gain] et «Twee ghesusters die hebben te gader ghedaen / En sij soude gheerne tgroot loot ontfaen» [Deux sœurs qui ont agi ensemble/ et qui aimeraient recevoir le gros lot], nul doute que leur motivation était le gain. Un motif récurrent dans les proses. Certains participants indiquaient même précisément le prix qu’ils convoitaient, et ce n’était pas toujours le premier.
Loterie de Grootebroek, 1694. Un homme remet une bouilloire et une lettre scellée aux gagnants de la loterie organisée au profit des victimes d’un grand incendie survenu dans un village près d’Enkhuizen. © Rijksmuseum, Amsterdam
Les annonces mettant en avant les lots convoités ont sans doute fortement parlé à l’imagination des moins nantis des Plats Pays de l’époque. Participer à la loterie était à la portée de toutes les bourses: les acheteurs étaient issus de différentes catégories de revenus, et les organisateurs avaient rapidement saisi que plus le billet était démocratique, plus les recettes étaient généreuses.
Se parer de vertu
Si l’on en croit son billet, Grietien Isbrants van Malsen d’Amsterdam a participé par pure charité à la loterie au profit de la création d’un hospice pour vieillards, l’Oudemannenhuis en 1606 à Haarlem: «leijt in voor de oude mannen ende vrouwen / kreg sij gen prijs tsal haer niet rouwen» [sa mise va aux hommes et aux femmes âgées / si elle ne reçoit aucun prix, elle n’en sera pas affligée]. Dans certains cas, la charité revêt également un caractère transactionnel. Dans les mêmes registres de loterie haarlemois, on peut lire: «Henrick moet rijk zijn na het sterven, daarom heeft hij het hart voor de oude man ingelegd om er een goed lot mee te verwerven» [Henrick doit être riche après le trépas; pour les vieillards il a donc misé avec son cœur en espérant qu’un bon lot il tirera]. Ou encore ce vers d’Alijt Cornelisdochter: «uit liefde is dit gedaan, van God zal ik het loon ontvangen» [Ceci est fait par amour, de Dieu viendra la récompense]. La charité en échange d’un jugement favorable dans l’au-delà.
Jouer à la loterie constituait un mécanisme d’assurance: on donnait dans l’espoir de recevoir soi-même une aide en cas de nécessité
Les participants pouvaient, comme aujourd’hui, s’identifier aux bénéficiaires de la loterie caritative, qu’ils ne connaissaient pas nécessairement. Alidt Jans avait noté: «Wij bennen Oudt wij wellent wel weten / wij willen die Oude mannen niet vergeten» [Nous sommes âgés, nous le savons bien / nous ne voulons pas oublier les anciens]. La bienfaisance exprimée dans le visuel des affiches et dans les proses était censée absoudre la loterie de ses penchants moins honorables: l’appât avide du gain.
Jouer à la loterie constituait également un mécanisme d’assurance: on donnait dans l’espoir de recevoir soi-même une aide en cas de nécessité. La publicité des loteries caritatives et les poèmes des participants délimitaient sans équivoque le groupe des pauvres dignes d’être secourus. Seuls les anciens, frappés par le sort et incapables de travailler, pouvaient bénéficier du soutien des institutions pour personnes âgées, financées par les loteries. La charité était donc sélective et conditionnelle.
Évoquer l’amour du prochain dans son bulletin de loterie permettait aussi d’afficher sa vertu. Si vous achetiez de nombreux billets, votre nom et/ou votre prose étai(en)t fréquemment cité(s), puisque chacun était tiré au sort publiquement. Une occasion rêvée pour l’élite urbaine d’étaler sa générosité. La famille du riche Leydois Claas Van Warmond a acheté pas moins de cinq cents billets lors de la loterie de l’hospice (gasthuis) de Leyde en 1596, soit cinquante et une fois le nombre moyen de billets acquis par ses concitoyens. Sa prose? « Il vit, celui qui donne tout.»





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