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#metoo en Flandre: l’affaire De Pauw et la question des inconduites sexuelles
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Société

#metoo en Flandre: l’affaire De Pauw et la question des inconduites sexuelles

Dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes célébrée le 8 mars chaque année, les plats pays ont demandé à RoSa, le centre d’expertise flamand sur le féminisme et le genre, ce qu’il en est en 2021 des inégalités dans les rapports entre les hommes et les femmes. Quels sont les grands enjeux auxquels il faut prêter attention? Ciska Hoet, co-directrice de RoSa avec Bieke Purnelle, nous parle des comportements sexuellement inappropriés. Ce phénomène encore largement sous-estimé, mis en avant par le mouvement #metoo, secoue en ce moment la Flandre avec l’affaire De Pauw.

L'affaire belge #metoo autour du célèbre réalisateur de télévision Bart De Pauw échauffe les esprits depuis 2017. La manière dont les auteurs et les victimes sont traités dans le débat public est exemplaire de la façon dont nous traitons les comportements sexuellement déplacés dans la société.

L'affaire De Pauw en bref

L’affaire a débuté il y a maintenant plus de trois ans, en novembre 2017, peu de temps après que l'affaire Harvey Weinstein a donné lieu aux actions du mouvement #metoo aux États-Unis. Le populaire producteur de télévision Bart De Pauw (49 ans à l'époque) a publié un message vidéo annonçant que la chaîne publique VRT mettait immédiatement fin à leur collaboration de longue date en raison d'allégations de comportement sexuel inapproprié pesant sur lui. De Pauw y déclarait qu'il ne savait pas qui l'avait accusé et qu'il ne s'agissait pas d'une agression physique, mais de SMS, de flirt, voire «peut-être de harcèlement».

En Flandre, la nouvelle a eu l’effet d’une bombe. Au moment de la sortie de la vidéo, De Pauw était depuis près de 30 ans une personnalité télévisuelle talentueuse connue en tant que concepteur d’émissions, acteur et animateur. La combinaison de son humour et de son espièglerie juvénile ont fait de lui une figure sympathique et familière à laquelle se sont attachés de nombreux Flamands.

Les accusations lancées contre lui se sont heurtées à cette image de sympathique «voisin de palier», si bien qu’après le lancement de sa vidéo il a pu compter sur le soutien d'une partie du public. D'autant plus qu'il ne s'agirait «que» de textos. Est-il juste que sa carrière soit publiquement détruite à cause de cela?

Dans la période qui a suivi, l'affaire est devenue un enchevêtrement de questions juridiques, éthiques, journalistiques et sociales. Les informations divulguées dans le cadre de l'enquête montrent qu'une des victimes a reçu 900 SMS en trois semaines, que De Pauw s'est présenté sans y être invité à la porte d'une autre femme la nuit et que les SMS au contenu pornographique non sollicité étaient monnaie courante.

Un certain nombre de femmes - des actrices connues ainsi que des stagiaires et des employées travaillant dans les coulisses de sa société de production - ont indiqué qu'elles avaient été flattées au départ par le comportement de De Pauw. Certaines d'entre elles avaient par ailleurs d’abord eu une relation consentante avec lui.

Entre-temps, la famille De Pauw réclame une indemnisation de 12 millions d'euros à la VRT parce qu'elle estime qu'il a été licencié injustement. Le diffuseur commercial VTM, le plus grand concurrent de la VRT, a réalisé un reportage à sensation dans lequel il se range clairement du côté du camp De Pauw. Au même moment, des dizaines de collègues des actrices incriminant De Pauw ont lancé une lettre dans laquelle elles indiquaient que quiconque tire la sonnette d’alarme mérite d'être soutenu. Leur hashtag #streepinhetzand (ça s’arrête ici) est vite devenu viral.

En septembre 2020, le ministère public a décidé qu'il y avait suffisamment d'éléments pour que l'affaire soit effectivement portée devant le tribunal pénal. Le procès lui-même commencera probablement en septembre 2021. Si Bart De Pauw est reconnu coupable, il risque une peine maximale de deux ans de prison.

Chiffre noir

L'affaire De Pauw est à plusieurs égards exemplaire de la manière dont nous traitons actuellement les comportements inappropriés et le harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Le problème est encore sous-estimé et les victimes sont souvent laissées pour compte. Il faut dire que la pauvreté du débat social sur le sujet contribue à une culture du silence et au sentiment de honte que ressentent souvent les victimes.

Une étude récente montre qu'en Flandre 24 % des femmes et 18,7 % des hommes sont victimes de comportements inappropriés au travail. 3,9 % des femmes et 0,6 % des hommes font l’expérience d’un comportement sexuel non désiré. Pourtant, la majorité des victimes ne le signalent jamais. C’est dire que toutes les formes de violence sexuelle sont caractérisées par un chiffre noir important, le chiffre noir étant l’ensemble des crimes qui ne sont pas connus faute d’avoir été signalés.

Les victimes sont dans une position subalterne par rapport à l'auteur et redoutent, par exemple, les conséquences qu’une plainte pourrait avoir sur leur carrière

Le manque de signalement est dû à la peur de l'auteur des faits, au manque de confiance des victimes dans la police et les tribunaux ou à la crainte des réactions de l'entourage ou de la société. En général, les victimes sont dans une position subalterne par rapport à l'auteur et redoutent, par exemple, les conséquences qu’une plainte pourrait avoir sur leur carrière. C’est aussi le cas dans l’affaire De Pauw: les victimes étaient au moins partiellement dépendantes de De Pauw pour leurs emplois, leurs salaires et leurs perspectives de carrière dans le monde de la télévision.

Cette affaire montre que les craintes des victimes ne sont pas infondées. Il est révélateur que beaucoup de gens préfèrent exprimer leur soutien au personnage public bien connu plutôt que de montrer de la sympathie pour les femmes qui ont dénoncé son comportement. Les victimes de harcèlement sexuel et de comportements déplacés se retrouvent dans un climat hostile, où l'accent est mis sur leur propre comportement et où l'agresseur reste hors de portée. Dans le débat public comme dans l’affaire De Pauw, les rapports de pouvoir jouent en défaveur des victimes.

La transgression des frontières n'est pas aussi vague qu’on aimerait le croire

Cette affaire démontre aussi de façon non équivoque que le harcèlement sans atteinte physique n'est toujours pas pris au sérieux. Tant qu'aucune frontière physique n'est franchie, il n'est pas question de violence ou d'intimidation, du moins est-ce la teneur générale des discours à ce sujet.

Bien que des recherches aient montré que le harcèlement verbal peut entraîner du stress et de l'anxiété et causer des dommages psychologiques à long terme, beaucoup de gens pensent encore que ce genre de comportement est assez innocent. Dans le débat public autour de l’affaire de Pauw, on a souvent fait valoir qu'il ne s'agissait, après tout, «que» de SMS.

Le fait qu'un certain nombre de victimes avaient d’abord eu une relation consentante avec lui est un autre élément qui symboliserait la zone grise apparente dans laquelle se trouvent beaucoup d'affaires de ce type. La sexualité est souvent un domaine flou où l'ambiguïté semble prévaloir. La transgression des frontières n'est cependant pas aussi vague qu’on aimerait le croire.

D’une part, on oublie souvent dans le débat public que les comportements sexuellement inappropriés et la violence se produisent aussi au sein de couples - chez les femmes, l'auteur de la violence sexuelle est le partenaire ou l'ex-partenaire dans 48 % des cas. Une relation n’est donc pas la garantie d’échapper à la violence sexuelle.

D’autre part, toute ambiguïté disparaît dès que l’une des parties impliquées n'est plus consentante. En d'autres termes, même si vous avez flirté au départ, il est toujours possible de dire «non», tout comme vous pouvez décider de ne pas faire l'amour même si vous êtes déjà nus l'un à côté de l'autre dans le lit.

Deux poids, deux mesures

À la lumière de l'affaire De Pauw, les réactions à la récente affaire de sexting impliquant trois célébrités masculines en Flandre sont également frappantes. À l'automne 2020, les hommes impliqués dans l’affaire ont eux-mêmes fait savoir qu'ils avaient été victimes d'une personne les ayant délibérément séduits en ligne et amenés à prendre des photos sexy. Ces photos ont ensuite été largement diffusées sur les médias sociaux. Dans les médias, il s'en est suivi une vague de sympathie et de compréhension pour les victimes, ainsi que de nombreuses explications et informations de fond sur les sextos et leurs risques.

En soi, on ne peut qu'applaudir, mais le contraste avec les réactions aux victimes de De Pauw est énorme. Nous voyons que lorsque des images de femmes dénudées sont divulguées, les femmes sont généralement blâmées. Elles font plus fréquemment l’objet de slut shaming – le fait de vouloir susciter la honte d’une personne dont le comportement sexuel se trouve exposé sur la place publique – et de victim blaming – qui consiste à dire que la victime est responsable de son agression.

Le débat social sur des questions telles que celles qui entourent l’affaire De Pauw ne peut donc pas être mené sans parler du sexisme sous-jacent de la société. Ces questions sont représentatives de l'inégalité du rapport de force qui existe encore entre les hommes et les femmes. Un comportement comme celui de De Pauw est trop souvent toléré et considéré comme intrinsèquement masculin, voire comme un signe d'appétit sexuel sain.

En outre, le plafond de verre joue également un rôle ici. En effet, dans le monde des médias comme ailleurs dans la société, les hommes occupent les postes de pouvoir. Lorsqu’on se trouve dans une position dominante, il est plus facile d'abuser de ceux qui sont dans une situation de dépendance.

Ce serait bien si #metoo pouvait contribuer à ce que ce genre de cas ne soient plus étouffés. Le fait que neuf victimes féminines aient décidé de sortir de l'anonymat est un signal positif à cet égard. Toutefois, les réactions négatives qu'elles ont rencontrées depuis lors et le fait que leur vie privée a été exposée dans les médias représentent un élément dissuasif majeur pour les personnes qui envisagent de dénoncer leur agresseur. Un débat de société éclairé sur les causes et les solutions structurelles reste donc impératif.

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