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«Un éléphant en savon» de Thomas Verbogt
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Littérature

«Un éléphant en savon» de Thomas Verbogt

Le Nouveau centre néerlandais organise chaque année un atelier de traduction littéraire sous la direction d'Isabelle Rosselin. Celui qui s'est tenu en 2020 dans les locaux de l'Atelier néerlandais a rassemblé Ahmed Khelaf, Alexia Dessain, Jennifer Dufraisse, Marcel Harmignies, Marjon Barrière et Sofiane Boussahel. Ensemble, ils ont traduit des extraits choisis de recueils de nouvelles de Franca Treur et de Thomas Verbogt.

Dans cette deuxième et dernière livraison, nous vous présentons leur traduction de «Un éléphant en savon», la nouvelle qui donne son titre au recueil Olifant van zeep, verhalen de Thomas Verbogt.

Un éléphant en savon

L’émission est à peine terminée que son ex l’appelle. Il aurait dû s’en douter. Simone est son ex depuis très longtemps, mais elle est restée dans sa vie. Elle trouve cela agréable, et lui aussi. C’est le mot: agréable. Par contre, il estime que «ex» ne veut rien dire. Mais bon, «la femme avec qui j’ai vécu pendant dix ans», c’est tellement théâtral. Ex-femme ne lui convient pas non plus. On croirait qu’elle a changé de sexe. Ex-épouse, non, pitié!

Lorsqu’il est devenu son ex et elle le sien, ils se sont laissés tranquilles un petit moment. Ils se sont dit que c’était mieux. Il ne se rappelait plus pourquoi ils avaient pris cette décision. Pendant cette période, il n’avait pas eu trop envie de la revoir, et elle lui avait dit qu’elle non plus. Lorsqu’il lui avait demandé pourquoi dans ce cas ils étaient restés ensemble plus de dix ans, elle l’avait mal pris. «Je refuse qu’on tire un trait sur dix ans de ma vie», s’était-elle écriée.

Ensuite, ils étaient restés à nouveau quelques mois sans se voir, mais tout d’un coup il leur avait paru important de se revoir et de trouver cela agréable. Quand il l’avait appelée à ce sujet, elle avait dit qu’elle avait le téléphone en main et s’apprêtait à composer son numéro. Ils avaient ri, attendris. Tout comme ils avaient ri le dernier jour de leur vie commune, quand ils s’étaient rendu compte que cela faisait bien longtemps qu’ils n’éprouvaient plus aucun plaisir à être ensemble, ou à partager quoi que ce soit de semblable. Ils en avaient parlé un peu et pour finir, il avait conclu: «Incompatibilité d’humeur. Voilà. On en est là.»

Elle avait hoché la tête et repris l’expression en bredouillant nerveusement; et là encore, ils avaient ri, attendris. «La flamme entre nous s’est éteinte», avait-elle dit.

Cela arrive à beaucoup de gens: soudain, la flamme s’éteint.

Cela fait trente ans maintenant. Il avait vingt-neuf ans. Simone, un an de moins.

Il écrit presque toutes les semaines dans le supplément du week-end d’un quotidien national un article sur une question d’actualité. Ses chroniques font autorité. On l’apprécie pour sa clairvoyance, son humour et son agilité d’esprit. Quand un sujet divise nettement l’opinion, on le sollicite toujours pour participer à une émission de radio ou de télévision afin d’élever le débat. Cette compétence, ce n’est pas lui qui se l’est attribuée, mais les réalisateurs de ces émissions. Il décline systématiquement. Il veut se limiter à la presse, cette publicité lui suffit, il ne veut pas devenir un visage connu. Une telle exclusivité l’amuse. Il déteste la suffisance de nombreuses personnalités publiques, leur sourire en coin.

Chaque fois que Simone lit son article, elle l’appelle. Elle est souvent d’accord avec lui, et elle a presque toujours une remarque sur une formulation. C’est une déformation professionnelle, elle est éditrice dans une maison spécialisée dans les ouvrages juridiques.

Aujourd’hui, on n’est pas samedi, mais lundi soir.

«Tu t’es vraiment donné en spectacle, Johan Winters!»

Quand elle l’appelle par son prénom et son nom, il sait qu’il doit être sur ses gardes. C’est du sérieux.

«C’est con ce que tu as fait, poursuit-elle. Maintenant, tout le monde sait qui tu es. Tout le monde va connaître ta tête, quoi. Fini l’anonymat!

­

— Je ne pense pas que les gens qui regardent cette émission lisent mes articles.

— En tout cas, demain, tout le monde sera au courant! Et qu’est-ce qui t’a pris de raconter cette histoire tordue!

— Comment ça, tordue… j’étais perdu dans mes pensées, j’étais un peu ailleurs. Je me suis lancé dans cette histoire sans m’en rendre compte. J’ai trouvé que ce serait un peu cavalier de m’arrêter.

— Mais tu n’as pas reconnu cette femme?

— Celle qui me parlait? Non. En plus, j’étais complètement aveuglé par les spots.

— Babs Krachers! Tout le monde connaît Babs Krachers! C’est la femme la plus célèbre des Pays-Bas!

— Je pensais que c’était la reine», lâche-t-il. Il regrette aussitôt sa remarque un peu bête.

Bien sûr qu’il a entendu parler de Babs Krachers et lu à son sujet. Il est souvent question d’elle dans les journaux, même dans ceux qu’il lit. En plus d’être la créatrice et l’animatrice de nombreuses émissions de télévision, elle est également propriétaire d’une chaîne hôtelière présente presque partout dans le monde et célèbre pour ses immenses salles de bain. Elle est aussi la mère adoptive de quatre enfants et jette son dévolu à tout bout de champ sur un homme avec qui elle n’aura bientôt plus «aucune histoire». Il ignore pourquoi il lit tout cela, mais il le lit. D’ailleurs, il tombe régulièrement sur une photo de la tête de Babs Krachers. Il la trouve sympathique, cette tête, voire attirante, elle a même quelque chose de radieux; pourtant, il l’oublie chaque fois.

Cet après-midi aussi, il a dû s’y prendre à deux reprises.

Ça le distrait d’aller au supermarché, non pas pour le supermarché, mais pour changer d’air. Il passe une grande partie de la journée à lire et à étudier, c’est ce qu’il aime par-dessus tout, mais, parfois, il aspire à des activités pratiques. Nettoyer un peu chez lui. Ou bien, effectivement, sortir faire des courses. Il n’aime pas faire le plein une fois par semaine, non, il veut chaque jour prendre des décisions concernant les denrées alimentaires. En plus, il a l’impression que ces promenades vers le supermarché et dans les rayonnages lui permettent de rester alerte. Quand on fait partie d’une communauté, il peut être utile de s’y mêler de temps à autre.

Cet après-midi, il veut échanger deux denrées alimentaires. Quand il est rentré à la maison hier, il a trouvé parmi ses courses deux souris d’agneau dans un emballage de Noël, qui étaient arrivées par accident dans son chariot et qu’il avait payées et emportées par inadvertance. Il n’aime pas ce genre de viande, il a voulu la jeter, mais il a trouvé ce comportement irresponsable et a donc décidé de l’échanger, sans savoir contre quoi, mais il verrait bien.

C’est un après-midi au ciel sombre et encrassé. Tout le monde est pressé et énervé.

«Vous avez gardé le ticket de caisse?» demande la femme derrière le comptoir.

Il secoue la tête et se donne un air timide et coupable. Il ne prend jamais le ticket de caisse au supermarché. Pour quoi faire? Pour vérifier tous ses achats au calme chez lui? La femme acquiesce calmement. Elle a une énorme tête d’où explosent des cheveux de clown comme un bouquet d’oyats. Il est clair qu’elle aime bien hocher la tête, c’est probablement pour cette raison qu’elle gère le service client.

«Vous vous souvenez de la caisse où vous avez payé vos souris d’agneau?»

Quand il était enfant, il trouvait ce mot ridicule, souris d’agneau. Il pensait que c’était le nom d’un seul et même animal, comme un poulet. Ou une limande. Il ne pouvait pas se représenter une souris d’agneau. Un animal au museau pointu et au poil laineux? Une souris d’agneau! Et verte, forcément verte, qu’on attrape par la queue et qu’on montre à ces messieurs!

Il ne sait plus à quelle caisse il est passé hier. En plus, c’est le genre de circonstance qu’il ne mémorise pas, qu’il ne souhaite pas mémoriser. Ce n’est pas comme s’il choisissait automatiquement ce qu’il retient ou ce qu’il oublie. Peut-être que c’est comme ça que tout le monde fonctionne, mais il a le sentiment que chez lui, à cet égard, le processus est plus radical.

«Vous savez pas, c’est ça?» dit la femme du service client. Elle prononce ces mots gentiment, comme si elle voulait lui faire comprendre que ça lui est égal s’il ne se souvient pas de tout. Elle parle aussi un peu plus fort et plus lentement, comme certains lorsqu’ils s’adressent à des personnes handicapées ou des touristes étrangers qui demandent leur chemin.

L’idée qu’il est important de savoir à quelle caisse il a payé ces souris d’agneau l’angoisse. Il y a le logo du supermarché sur l’emballage. Évidemment, il aurait pu les acheter dans une autre filiale, mais qu’est-ce que ça peut faire? Tous ces supermarchés forment en fait une seule et même grande enseigne.

La femme se penche vers lui. Elle porte un pendentif qui indique un nom: Bettina. C’est probablement son prénom, mais pourquoi le porterait-elle autour du cou? Pour autant, il ne se sent pas autorisé à l’appeler Bettina. Aurait-elle peur d’oublier son prénom?

«Vous savez encore qui est la fille?» demande la femme.

Cette question le perturbe. Non pas parce qu’elle est grammaticalement bancale. C’est son contenu, comme s’il y avait plus que ce que la femme cherche à savoir, un verdict. Vous savez encore qui est la fille? Il comprend ce qu’elle veut dire et se retourne. Il y a huit caisses et, devant, huit filles. Il ne les voit que de dos. Hier, la fille que la femme lui demande de reconnaître, il la voyait évidemment de face. Il se souvient vaguement de son visage, il voit des yeux doux, mais à quel dos appartiennent ces yeux doux?

«Je pense qu’elle est à la caisse n°2», dit-il. Une fille aux cheveux noirs et brillants et aux épaules timides.

«Fati! Tourne-toi! Ce monsieur, là…»

Il voit immédiatement que ce n’est pas Fati qui a encaissé son règlement hier. La fille ne portait pas de lunettes, contrairement à Fati.

La situation commence à lui taper sur les nerfs.

«Je ne sais plus qui est la fille.» Il s’entend prononcer la phrase.

Un silence s’établit entre lui et la femme derrière le comptoir, un silence pendant lequel il cherche du regard quelqu’un qui aurait les conseils, les mots appropriés, un geste fort et éloquent.

«Vous savez plus qui est la fille, dit la femme après quelques secondes furtives.

— Non», dit-il.

Il a l’impression de tomber dans un puits sans fond, bien loin de tout ce qui donne du sens à sa vie et la rend pétillante.

«Vous savez quoi? dit la femme. Je vous crois. On va vous rembourser.»

Mais qu’est-ce qu’elle croit? Il ne veut pas être remboursé. Il est même prêt à payer une amende, parce qu’il ne sait plus qui est la fille. Pour lui, le problème est justement de ne plus savoir qui est la fille. Il se sent vieux, un fou coupé du monde. Voilà ce qui arrive quand on parle à tort et à travers. Que reste-t-il de vous, après?

Sans vous en apercevoir, vous êtes fini, à mille lieues de toutes les filles possibles et imaginables. Vous savez un tas de choses, mais vous ne savez plus qui est la moindre fille.

Sans s’en rendre compte, il fait ses courses dans le supermarché. Je ne sais plus qui est la fille. Ces mots chantent une triste chanson dans ses pensées. Il en est donc là.

Quand il règle ses achats, il regarde bien la fille à la caisse. Peut-être ne la verra-t-il plus jamais, peut-être ne jouera-t-elle plus jamais un rôle dans ses souvenirs, mais il veut continuer de savoir qui elle est, cherche quelque chose dans son visage qui puisse l’y aider.

«Bonne fin de journée, dit-elle.

— À vous aussi», dit-il.

Tandis qu’il se dirige vers la sortie, une jeune femme qui tient un bloc-notes à pince l’aborde.

«Vous voyez un inconvénient à ce que je vous pose une question?»

Il ne veut pas faire d’histoires, la vie est une aventure qu’on choisit, mais qui n’est possible que si on accepte que l’aventure vous choisisse aussi.

«Tant qu’il ne s’agit pas de religion, dit-il. Et je ne veux pas non plus d’abonnement. Il n’est pas question d’organiser quoi que ce soit pour mes funérailles ou mon incinération. Et je n’ai pas besoin de chaînes de télévision supplémentaires.»

La femme sourit. Elle dit: «Non, ça va beaucoup vous amuser.»

Elle l’attrape doucement par le bras. Il voit un peu plus loin des spots aveuglants et agressifs. La femme l’entraîne dans cette direction. Une autre femme sort de la lumière, bronzée, blonde, pleine de dents, vêtue d’argent, elle lui tend une main qui papillonne, comme si elle voulait le toucher d’une curieuse manière.

«Sympa de votre part de vouloir participer.» Elle a une voix rieuse.

«Participer à quoi? demande-t-il.

— Vous connaissez sûrement notre émission Entre nous.»

Elle se tient juste devant lui avec un gros micro. Elle sent le bonbon, un plein magasin.

«Non, je ne connais pas», doit-il avouer. Il devine que sa réponse risque de la décevoir, alors il s’empresse d’ajouter: «Je ne regarde presque jamais la télévision.»

Du dos de la main, la femme lui donne une tape mutine sur le torse et dit: «Ça n’a aucune importance, vraiment aucune. C’est à vous de voir. On ne peut pas tout suivre. C’est vrai, non?»

Il opine.

«Je vous explique brièvement. Ce n’est vraiment pas compliqué. Tout le monde peut comprendre. Vraiment tout le monde. Nous sommes en quête d’histoires. Quand nous trouvons une histoire sympa ou originale, ou bien simplement créative, la personne qui raconte l’histoire reçoit un prix. Et ce prix, nous l’appelons: le Grand Prix de l’Insolite. Dans d’autres émissions, c’est toujours une grosse somme d’argent, et nous avons imaginé autre chose: le Grand Prix de l’Insolite. Le Grand Prix de l’Insolite est toujours une surprise. Vous devez venir la récupérer en personne, c’est à vous de voir, enfin il faut que ça reste dans un délai de dix jours, et nous nous retrouverons pour vous remettre le Grand Prix de l’Insolite. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire que ce soit une histoire. Une simple réaction suffit. Si nous commencions, comme ça vous saurez de vous-même ce que vous avez à faire. Le tout est de ne pas trop réfléchir. Le mieux est de rester spontané.»

Quand la femme a fini de parler, il se sent nostalgique, mais il ne sait ni de quoi ni de qui, un étrange chagrin monte de sa poitrine vers ses yeux. Il opine encore une fois.

«Savez-vous que c’est la semaine des séniors?»

Non, il ne sait pas. Il sait que chaque semaine est la semaine de quelque chose: la Semaine du Goût, la Semaine de l’Argent, et pendant ces semaines, il y a les jours de quelque chose, le Jour des Secrétaires, le Jour de l’Haleine fraîche, il ne sait jamais quoi en faire. Que pourrait-il faire par exemple de la Semaine des Séniors? Vieillir?

Pour la troisième fois, il opine. Maintenant qu’il a dit qu’il ne connaissait pas l’émission et qu’il regarde à peine la télévision, il ne doit pas dire qu’il ne sait pas que c’est la Semaine des Séniors. Il n’est pas inconcevable qu’on l’élimine sur-le-champ.

La femme pose une main sur son épaule et le regarde avec de grands yeux. Elle dit: «Bien évidemment, vous n’êtes pas vieux. Je le vois bien, mais vous êtes assez vieux pour penser parfois à ce que signifie précisément vieillir.»

Il ne comprend pas où la femme veut en venir. Il pense au silence et à l’odeur d’un jardin après le passage d’un long et violent orage. Il n’y a que des petits bonheurs, et ce sont des moments de bonheur intense. C’est ce qu’il vient de ressentir.

Thomas Verbogt, Olifant van zeep, verhalen, Amsterdam, Nieuw Amsterdam, 2019.
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