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Traverser la Gaule belgique sur la Via Belgica: de Coriovallum à Colonia Agrippina
© Saskia Dendooven
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Via Belgica
Histoire

Traverser la Gaule belgique sur la Via Belgica: de Coriovallum à Colonia Agrippina

Wieland De Hoon explore l'ancienne voie romaine de Boulogne à Cologne en quatre étapes. La Via Belgica, 450 kilomètres à travers le nord de la France, la Flandre, la Wallonie et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Cette semaine : le quatrième et dernier voyage de Coriovallum à Colonia Agrippina.

Km 403 – Heerlen (Coriovallum)

Nous devrions très bientôt apercevoir le Rhin. À partir du terril Carl-Alexander. Cette colline artificielle boisée de 200 mètres de haut, après la frontière néerlando-allemande, posséderait une Via Belgicaturm et un panorama sur la Via belgica. Comme à partir de Castellum Menapiorum (Cassel) lors de l’étape 1. Si ce n’est qu’il fait 35 degrés et que nous n’en pouvons plus . Nous préférons donc ne pas monter.

L’ancien terril est un repère attrayant dans ce paysage plat. «L’exploitation du lignite est une bénédiction pour les recherches archéologiques de ce secteur», indique Christoph Fischer (musée de la Citadelle de Juliers). «Il y a maintenant trois mines à ciel ouvert dans lesquelles des fouilles sont effectuées, comme le gigantesque site de Hambach.» Des villages entiers ont été évacués, mais un grand nombre de découvertes ont été faites. On a même reconstitué une tour de guet romaine au sommet du terril le plus élevé, la Sophienhöhe (302 m), située juste après Juliers. Paysage étrange ! La Via Belgica romaine se trouve sous des centaines de mètres de déchets de lignite. Au milieu de champs d’éoliennes bien tristes, des collines annoncent l’Eiffel qui se profile au sud, à l’horizon.

Alors que cette partie de la Rhénanie-du-Nord doit son caractère industriel à la houille brune (lignite), c’est la houille noire (charbon) qui régnait, dans le sud du Limbourg, sur l’ancienne ville minière de Heerlen, Coriovallum dans l’Antiquité. Point de départ, ce matin, de notre dernière étape. À Coriovallum, les Romains ont bâti des thermes de grandes dimensions. La ville était un important carrefour : des voies menaient non seulement à Tongres et à Cologne mais aussi à Xanten (place forte de Castra Vetera) et Trêves (Augusta Treverorum), des avant-postes pour les invasions romaines, à chaque fois infructueuses, de la Germania Magna, celle des Germains chevelus et non civilisés de la rive droite du Rhin.

L’itinéraire cyclable de la Via Belgica entre Heerlen et la frontière allemande nous déçoit

Coriovallum a dû voir passer d’innombrables convois militaires. « Les légionnaires de la Ve Légion ont construit cet établissement de bains », explique Karen Jeneson, la conservatrice du Thermenmuseum, le musée des Thermes qui abrite les ruines romaines les plus importantes des Pays-Bas. « Les bains étaient utilisés avant tout par les officiers. » Cet établissement thermal ingénieux , comportant laconicum (sauna), tepidarium (salle des bains tièdes) et caldarium (salle des bains chauds), chauffé par un hypocaustum (chambre de chauffage souterraine), est entièrement protégé par une toiture. À travers la prestigieuse rénovation du musée, l’ancienne cité minière de Heerlen veut mettre en avant son passé romain.

«Au XIXe siècle, les passionnés d’archéologie étaient surtout des miniers fortunés ou des prêtres », rappelle Jeneson, qui a elle-même parcouru pendant cinq jours la Via belgica de Tongres à Cologne pour son doctorat. « En 1877, un chapelain a mis au jour une déesse sculptée, de facture indigène, sans aucun doute. Je trouve que la Minerve de Heerlen est l’une de nos pièces les plus intéressantes. Autrefois, de tels objets allaient directement au Musée national des antiquités à Leyde, mais depuis 1975 nous avons notre propre musée à Heerlen et nous pouvons mettre en avant la romanité de notre ville. » Avec la complicité des chefs d’entreprise sud-limbourgeois, qui n’hésitent pas à prendre le carrum en marche pour assurer la promotion gallo-romaine de leur ville. Made in Coriovallum rapporte ici un centime. L’exemple du projet VIA montre comment populariser ici l’archéologie à travers le tourisme, la restauration (« Découvrez nos crêpes à l’épeautre romaines »), mais aussi la culture, la technologie, le design et l’agriculture familiale.

L’itinéraire cyclable de la Via Belgica entre Heerlen et la frontière allemande nous déçoit. A vrai dire, c’est déjà le cas depuis Maastricht. Rien de droit, peu de chemins à travers champs et bois, mais des zones d’habitation et des voies de circulation très fréquentées, avec des bandes réservées aux cyclistes qui sont un vrai danger et bien peu néerlandaises, au lieu de véritables pistes cyclables. On se croirait presque dans la banlieue de Valenciennes, le délabrement et les éclats de verre en moins. Après les terrils de Landgraaf, sur la route dénommée Haanweg, nous faisons cependant une amusante découverte dans le tunnel sous la voie de contournement. Les parois de ce tunnel constituent une œuvre d’art à part entière consacrée à la Via Belgica, issue d’un projet d’une association locale de Landgraaf, la Stichting Linea Recta. Nous sommes en tout cas sur la bonne voie. A partir de là, le paysage se déploie par monts et par vaux, de manière agréable et romaine, en direction de Rimburg.

Les villages des environs ont été le lieu de passionnantes découvertes. Dans l’incomparable ouvrage intitulé Geschiedenis van de Lage Landen (Histoire des anciens Pays-Bas, 1970) en quatre volumes, Jaap Ter Haar, admirable conteur, décrit le sarcophage-urne en grès de Simpelveld, contenant la dédicace gravée d’un époux éploré à son épouse décédée : IVNONI MEAE (À ma Junon). Il a été demandé à un habile sculpteur (de Cologne sans doute) de décorer l’intérieur de reliefs, écrit Ter Haar. Sur une paroi, il a représenté une femme se reposant . «Elle est étendue sur une couche. Appuyée sur un coude, elle regarde autour d’elle. Est-ce Junon ?» La femme est entourée de son mobilier et de son cadre familier. «L’amour de cet homme pour Junon doit avoir été grand», ajoute Ter Haar en guise de conclusion. Cette œuvre funéraire, que l’on peut admirer au musée des Thermes, a été découverte en 1910 dans une rue de Simpelveld, la Stampstraat.

Km 438 – Juliers (Iuliacum)

Après avoir franchi la petite rivière frontalière actuelle, la Wurm, pour rejoindre Juliers (Iuliacum, devenu Jülich en allemand), nous sommes toujours en Gaule Belgique, à l’ouest du Rhin. Ce fleuve, même après l’époque romaine, a très souvent constitué « notre » frontière orientale. Le royaume franc de Lotharingie englobait à la fois la Belgique et la Rhénanie. Plus tard, le duché de Juliers (1356-1794) a formé une région de transition limbourgeoise. L’épisode le plus beau fut sans doute celui de l’éphémère république cisrhénane, créée par la France révolutionnaire, et dont Juliers fit partie. Cette république exista entre 1797 et 1802 et le Rhin délimita le territoire français jusqu’à la frontière néerlandaise. De même, l’occupation franco-belge de la Rhénanie remit à l’honneur le limes (limite de l’Empire) romain : Après 1800 ans, le Rhin était redevenu la frontière orientale des Gaules. De quoi faire sourire César. Il va de soi que l’idée d’une « Grande Belgique », avatar moderne de la Gaule Belgique, est aussi peu reluisante que la Via Belgica elle-même et à l’origine de conceptions telles que le « pan-néerlandisme » ou le « nationalisme thiois ». L’irrédentisme se prête à merveille à des réflexions estivales qui n’engagent à rien.

L’Allemagne soigne l’image de sa partie de Via Belgica, comme en témoignent trois panneaux d’information et même un itinéraire cycliste VIA à carrefours numérotés. Entre Ubach-Palenberg et Juliers, il est bien difficile de suivre la Via Belgica, même si nous retrouvons un nom familier à Baesweiler : la Brünestraße évoque la Chaussée Brunehaut.

Le musée local (Museum Zitadelle Jülich) est installé dans la citadelle des ducs de Juliers, qui date du XVIe siècle. Un espace de découverte dédié à la Via Belgica (Erlebnisraum Via Belgica) y a été aménagé. Nous voyons au passage l’intéressant socle d’une colonne de Jupiter, qui porte une inscription faisant référence aux «vicani Iuliacenses» (habitants du vicus de Iuliacum), preuve de l’existence de cette agglomération entre Heerlen et Cologne. Christoph Fischer nous montre une maquette en grandeur réelle de la chaussée romaine, qui pouvait faire jusqu’à 24 mètres de large, comme une autoroute moderne par conséquent. «Dans nos régions les voies n’étaient pas pavées, mais revêtues de matériaux locaux, comme les gravillons ou l’argile limoneuse. Pour la recherche, nous coopérons avec les musées de Cologne, d’Aix-la-Chapelle et de Heerlen», ajoute Christoph Fischer. «Nous travaillons aussi en bonne intelligence avec les exploitants de lignite.»

Nous n’avons pas d’argile limoneuse sous nos pneus après Juliers, mais retrouvons de beaux tronçons rectilignes anciens de la Via Belgica, sur lesquels il est agréable de rouler, avec un revêtement de gravillons ou de plaques de béton, jusqu’à Elsdorf et, plus loin encore, jusqu’à Bergheim. Au pied de la Sophienhöhe nous passons même devant un alignement de quatre bornes miliaires, dont une seule est romaine: la réplique de la borne miliaire de Tolbiac (Zülpich en allemand), qui date de l’empereur Constantin (306-337), la seule qui ait été retrouvée en Allemagne. Bref, un exhibitionnisme de bornes miliaires ! Mais trêve de plaisanterie. Nous approchons de Cologne, et nous devons nous-mêmes relier les points-nœuds de l’itinéraire, jusqu’à ce que nous arrivions sur la grande pénétrante de la ville, l’Aachener Straße, et enfin au centre de Cologne. A Weiden, nous tenons à visiter, comme il se doit, l’impressionnant caveau funéraire romain (Römergrab Weiden), mais le lieu vient de fermer. Au bout de ce long, long axe est-ouest à partir du centre, le decumanus maximus de Cologne, nous atteignons enfin le Rhin.

Km 485 – Cologne (Colonia Claudia Ara Agrippina)

La ville de Cologne doit son plan typiquement romain aux ingénieurs du général Marcus Vipsanius Agrippa (63 - 12 av. J.-C .). Cet ami personnel de l’empereur Auguste voulait établir rapidement deux grands axes militaires à partir de Cologne, le premier en direction de la capitale des Gaules, Lyon, en passant par Trêves et Metz, et le second vers Boulogne. Agrippa fit effectuer des mesures, écrivit des commentaires géographiques (Commentarii) et eut l’idée de faire figurer sur les murs de son portique, à Rome, une carte du monde.

Ce Vipsanius nous plaît, car c’est à lui finalement que nous devons notre expédition à vélo. La ville de Cologne, quant à elle, doit son nom à sa petite-fille, Agrippina. Cette Agrippine faisait partie de la famille impériale à plusieurs titres : elle était la sœur de Caligula, l’empereur devenu fou, l’épouse de Claude, l’empereur bègue, et la mère de Néron, l’empereur qui finit par l’assassiner. En 50 de notre ère, la ville appelée à l’origine Oppidum Ubiorum, c’est-à-dire la « forteresse des Ubiens », le peuple germanique du lieu, fut finalement dénommée Colonia Claudia Ara Agrippinensium, abrégé en CCAA et ultérieurement en Colonia Agrippina. Pour le Gallo-Romain moyen, une virée à CCAA devait être semblable à un vol pour JFK aujourd’hui : impressionnant, j’imagine.

Notre voyage prend fin à la Belgisches Haus, dans la Cäcilienstraße à Cologne. Cette demeure accueille une exposition temporaire pendant la durée des travaux de rénovation du musée romain-germanique (Römisch-Germanisches Museum). Nous sommes surveillés par un escadron de gardiennes en uniforme, des Colognaises blondes qui nous font passer avec politesse mais fermeté d’une salle à l’autre. Cette exposition constitue une belle façon de terminer notre voyage : stèles votives, autel de la déesse Nehalennia, terres cuites représentant des matrones gallo-romaines à la coiffure ubienne, stèle funéraire d’une fillette de huit ans, Bella, originaire de Durocortorum (Reims). Une haie d’honneur de têtes impériales nous guide vers la sortie.

Nous prenons congé de la Via Belgica avec une pinte de Hellers Weizen sur la terrasse du Bootshaus Albatros, avec vue sur les ponts du Rhin. Sur les rives, les plages sont bondées. Une fête se prépare sous une arche de pont. Personne ne porte de masque. Nous la contournons avec nos vélos et songeons au lieu le plus éloigné de Rome où une inscription de légionnaire romain a été découverte : IMP DOMITIANO CAESARE AVG GERMANICO LVCIVS IVLIVS MAXIMVS LEGIONIS XII FVL, c’est-à-dire « Sous le règne de l’Empereur Domitien, César, Auguste, Vainqueur des Germains, Lucius Julius Maximus, XIIe Légion dite ‘Éclair’ ». Lieu de la découverte : Gobustan, à 69 kilomètres au sud de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.

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