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Un désir utopique d’harmonie : l’artiste Johan Van Geluwe (1929-2020)
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Un désir utopique d’harmonie : l’artiste Johan Van Geluwe (1929-2020)

L’artiste flamand Johan Van Geluwe (8 mai 1929 - 28 janvier 2020) est décédé subitement chez lui moins d’un an après la célébration de son 90e anniversaire. Dans son œuvre, Johan Van Geluwe a su mêler la dimension globale à la culture populaire et régionale.

Dans la vie courante, Van Geluwe a fait preuve de créativité en tant qu’architecte, professeur d’architecture à l’université ainsi qu’en tant qu’artiste. Dans la vie imaginaire, il a accompli d’innombrables tâches et fonctions que la société ne prévoit pas, mais qui apportent une bouffée d’oxygène intellectuelle durant cette période chaotique. Johan Van Geluwe était obstiné, tout en faisant preuve d’une grande ouverture d’esprit. Avec un savant mélange d’humour et de sérieux, il a su à la fois réprimander et relativiser.

Sa vie et son œuvre sont imbriquées l’une dans l’autre, ce qui engendre un entrelacement presque confus d’éléments fictifs ou non. Quiconque appréhende un fragment avec sérieux, risque de passer à côté de l’ironie sous-jacente.

En revanche, si l’on aborde tout avec légèreté, on risque de rater toute la gravité de l’œuvre. Avec lui, une pensée imaginaire pourrait aborder la réalité, tandis qu’une collection d’objets pourrait renvoyer à un raisonnement subtil. Son travail s’inscrit dans les mouvements artistiques des années 1960, 1970 et 1980: le ready-made, l’usage de la langue et de la performance, l’accession des idées, des collections et de la communication au rang d’art, l’introduction de médias contemporains tels que l’art postal, les diaporamas et les installations.

La rupture du temps et de l’espace constitue une donnée essentielle. Assez tôt, l’artiste a vu son œuvre fonctionner dans un univers plus grand. Son art postal s’est répandu du Japon à l’Amérique du Sud et a glissé à travers les mailles de l’ex-rideau de fer.

Des institutions fictives telles que le Museum of Museums l’ont considéré comme universel. Il a entretenu une correspondance avec une série d’artistes, de conservateurs et d’architectes internationaux. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, il a su mêler les dimensions contemporaines et globales à la culture populaire et à l’aspect régional. Il aspirait à une vie ancrée tant en Flandre, à Waregem, qu’à l’international. Chacun de ses projets artistiques a cherché à établir un lien avec l’endroit où il exposait.

Cette volonté s’est d’abord manifestée avec l’intégration en architecture, mais aussi avec de nombreuses références au contexte social et culturel. Tout ce à quoi il s’est attaqué renfermait un désir utopique d’harmonie qui n’existe qu’en théorie et qui est de temps à autre abordé dans l’art et la culture. Dans son travail, l’enrichissement réciproque entre histoire et utopie, mais également entre culture populaire et culture de l’élite, a souvent déconcerté les iconoclastes culturels.

En tant qu’artiste-commissaire, Johan Van Geluwe a constitué de riches collections de cartes postales, de livres ainsi que de toutes sortes d’objets. Avant l’arrivée d’internet, il disposait déjà d’une montagne d’informations relatives à l’architecture et à l’art en provenance des quatre coins du monde. En cours de route, il a laissé des traces dans les musées, par le biais de timbres et de cartes postales. Qui sait dans quelles archives d’artiste et dans quels registres de musée sont encore dissimulées les traces de son activité.

Dans les installations et les musées fictifs, ses objets se sont métamorphosés en diverses couches de sens. Chaque couche a mérité une certaine reconnaissance, mais s’est vue relativisée par les autres couches. Le visiteur en vient à prendre conscience du caractère futile du kitsch, toutefois, assez paradoxalement, beaucoup de visiteurs prennent davantage conscience de son rôle émotionnel, et l’installation acquiert une beauté conceptuelle dans sa dimension critique.

L’œuvre de Johan Van Geluwe illustre le combat perpétuel entre les différents niveaux de culture, les pays, les périodes et les disciplines, bien qu’ils prétendent souvent s’isoler des autres domaines de la vie.

L’aspect critique est omniprésent, mais réprimande plutôt par la plaisanterie. La remise en question du pouvoir et de la hiérarchie constitue le fil conducteur de son œuvre. Cela se manifeste également dans l’attention qu’il porte à l’institut d’art qui doit faire office de havre pour les artistes et les expériences artistiques plutôt qu'à la rationalisation formelle de la part de la direction ou de l’État.

Par ailleurs, Johan Van Geluwe a choisi de maintenir son œuvre loin des circuits commerciaux. L’inventivité a toujours primé sur la production en série, le contenu, sur la valeur marchande. Non pas que ces points d'attention critiques se soient reflétés dans les rapports humains qu’il a entretenus ou dans ses opinions artistiques, mais à titre d’exemple, ces principes ont en premier lieu été appliqués à sa propre pratique.

Tout cela n’a pas empêché l’artiste de jouir d’une reconnaissance nationale et internationale à de multiples reprises. Il a souvent exposé ses œuvres en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas et en Belgique. Le célèbre commissaire d’exposition Harald Szeemann lui a réservé une place d’honneur dans l’exposition Belgique visionnaire au Bozar. L’artiste a, en outre, reçu le prix d’État et a été nommé citoyen d’honneur à Waregem.

Il a joui d’une couverture médiatique importante et a su se faire apprécier du milieu culturel. Il est devenu une personnalité appréciée d’une bonne partie du monde artistique. Aujourd’hui encore, il inspire les artistes et les amateurs d’art. La Fondation Johan Van Geluwe supervise la publication et l’étude de ses œuvres, en étroite collaboration avec les archives communales de Waregem. Il reste bien des choses à découvrir sur lui.

Ars Longa Vita Brevis.

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