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histoire

Comment les prostituées sont passées de coupables à victimes avant de devenir des travailleuses comme les autres

Par Elwin Hofman, traduit par Amélie Lefèbvre
9 janvier 2026 5 min. temps de lecture

La Belgique a adopté fin 2024 une loi pionnière sur le travail du sexe, devenant le seul pays à légaliser de la sorte cette activité. Cette législation belge est le fruit d’un changement récent des mentalités. L’historien Elwin Hofman retrace l’évolution du regard porté sur les prostituées au fil des siècles. De filles de joie poussées par une luxure sans limites au statut de victimes, avant de devenir des travailleuses comme les autres.

Avant l’entrée en vigueur de la nouvelle loi en Belgique, le travail du sexe n’était légal qu’à titre indépendant. Désormais, les travailleurs et travailleuses du sexe peuvent également être salariés, à condition que leur employeur respecte un certain nombre de règles. Et ce changement leur donne accès à la sécurité sociale, au congé parental et aux droits à la pension. Le texte légal a vu le jour en concertation avec les associations de défense des intérêts des travailleuses et travailleurs du sexe.

Il s’agit d’une étape importante. Même la BBC y a consacré un article, qualifiant la loi belge de «world-first law» (première mondiale) –un intérêt de la presse étrangère qui étonne toujours autant les Belges. Il est vrai que nulle part au monde, un pays n’a encore adopté un tel modèle. D’autres ont certes tenté d’aller dans le même sens, comme les Pays-Bas, où les maisons closes sont autorisées depuis 2000 à certaines conditions et à certains endroits. Mais contrairement à la Belgique, il n’existe pas de loi spécifique. Aux Pays-Bas, la plupart des travailleurs du sexe sont donc des (semi-)indépendants. Ils ne bénéficient ni de congés de maladie ni de congés parentaux, ce que la loi belge, elle, prévoit. Atteindra-t-elle ses objectifs? L’avenir le dira.

Mais pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps? Pourquoi est-ce toujours une première mondiale ? Une partie de la réponse réside dans la perception du travail du sexe. Aujourd’hui encore, beaucoup considèrent les prostituées comme les victimes de trafiquants d’êtres humains, de proxénètes ou de tenanciers de maisons closes. «Prostitution is always violent at its core» (la prostitution est fondamentalement violente), affirmait une opposante à la nouvelle loi dans l’article de la BBC. Selon elle, l’État ne devrait pas encadrer la prostitution, mais plutôt aider les personnes à en sortir et à retrouver un emploi «normal».

Cette image de victime apparait pour la première fois vers 1800. Avant cela, la femme qui vendait des services sexuels était souvent perçue comme une débauchée, animée d’une libido insatiable et, qui plus est, suffisamment rusée pour faire payer ses partenaires. Cette figure s’inscrivait dans une vision globalement misogyne des femmes, que l’on imaginait mues par leurs pulsions. Il fallait les contrôler: dans de nombreuses villes, les femmes qui s’adonnaient à la prostitution étaient passibles d’amendes ou de peines de prison.

Vers 1800, toutefois, cette perception change. Dans les romans, les pièces de théâtre, les écrits moralisateurs et les textes scientifiques, les femmes sont peu à peu dépeintes comme sensibles, fragiles et pudiques. Les pulsions sexuelles deviennent surtout affaire d’hommes. Si une femme se prostitue, c’est contre sa nature profonde. Si elle sacrifie sa chasteté naturelle, c’est forcément par nécessité économique. La voilà passée du statut de coupable à victime. Elle ne mérite plus une peine, mais bien de la compassion.

Les travailleuses du sexe elles-mêmes n’hésitaient pas à jouer de cette image. À la fin du XVIIIe siècle, celles qui étaient arrêtées dans des villes comme Bruxelles ou Bruges prétendaient avoir été naïvement dupées, espérant ainsi obtenir une peine plus clémente. Lorsque le tribunal examinait l’affaire de plus près, il s’avérait souvent qu’elles savaient pertinemment ce qu’elles faisaient, mais qu’elles n’avaient pas toujours bien évalué les risques du métier.

Cette nouvelle vision donne lieu au XIXe siècle à toutes sortes d’initiatives destinées à aider les femmes à s’extraire de la prostitution. En 1824, un hôpital privé est créé à Anvers pour accueillir d’anciennes prostituées. Elles y apprennent un métier. Une note adressée au ministre belge de l’Intérieur en 1836 précise que «l’immoralité» n’était pas toujours la cause principale de la prostitution. Non, des filles honnêtes étaient trompées par des proxénètes sans scrupules ou ne trouvaient pas d’autre moyen de gagner leur vie. Il incombait aux pouvoirs publics de fournir à ces femmes des emplois leur permettant d’exercer un travail honorable.

Tout au long du XIXe siècle, dans toute l’Europe, les pouvoirs publics tenteront surtout de réglementer le secteur, non pas dans le but de protéger les travailleurs du sexe, mais seulement d’éviter les scandales et les MST. Les proxénètes et tenanciers de maisons de passe avaient certes mauvaise réputation, mais s’ils respectaient la réglementation de plus en plus stricte sur les heures d’ouverture, la consommation d’alcool et surtout les examens médicaux, ils pouvaient poursuivre leurs activités.

Tout au long du XIXe siècle, les pouvoirs publics tenteront de réglementer le secteur, surtout pour éviter les scandales et les MST

À la fin du XIXe siècle, la contestation éclate. Le mouvement dit «abolitionniste» lancé en Angleterre par Josephine Butler, et qui trouvera également écho dans les Plats Pays, s’élève contre toute réglementation de la prostitution. Celle-ci légitimerait l’exploitation des femmes -des «esclaves blanches», dénoncent les militants (oubliant au passage les femmes de couleur). Les abolitionnistes espéraient que l’interdiction des maisons closes et des réglementations finirait par faire disparaître d’elle-même la prostitution.

Aux Pays-Bas, toutes les réglementations sont abolies et les maisons closes interdites en 1911. En Belgique, le «réglementarisme» ne prendra officiellement fin qu’en 1948. Si la prostitution en tant que telle n’est pas punissable -puisque les prostituées sont vues comme des victimes-, toute forme d’organisation autour de leur activité, elle, est proscrite: louer une chambre à une travailleuse du sexe, tenir sa comptabilité, gérer un lieu de passe… Tout cela devient en théorie passible de poursuites. Mais l’abolitionnisme n’a pas l’effet escompté par ses partisans. L’exploitation ne recule pas, bien au contraire. Traite des êtres humains et exploitation sexuelle restent monnaie courante.

À partir des années 1970, inspirés par la révolution sexuelle, les travailleurs et travailleuses du sexe cherchent des alternatives. Ils contestent le discours victimaire. D’abord aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, puis à partir de la fin des années 1980 et 1990, dans les Plats Pays, un autre discours se fait entendre, porté par les associations de défense des droits de ces travailleurs: toutes et tous ne sont pas contraints. Pour beaucoup, le sexe est un travail choisi, leur donnant accès à une meilleure rémunération et à une plus grande autonomie. Et ils réclament non pas de la compassion, mais des droits.

C’est à cette mobilisation que la Belgique doit aujourd’hui son cadre juridique unique. Les associations ont joué un rôle déterminant, en particulier lorsqu’elles ont dénoncé avec force les mesures inadéquates prises pendant les confinements liés à la COVID-19. L’État, en reconnaissant le travail du sexe comme un emploi ordinaire, espère aussi mieux lutter contre les abus. Le fait que les travailleuses et travailleurs et du sexe aient été entendus laisse espérer que la nouvelle loi sera plus soucieuse de leur bien-être que la réglementation du XIXe siècle.

Elwin Hofman

Elwin Hofman

professeur adjoint en histoire culturelle à l’université d’Utrecht

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