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Daphné Dupont-Nivet et le vaisseau fantôme
Série: Œuvres anciennes - jeunes auteurs

Daphné Dupont-Nivet et le vaisseau fantôme

Suite à la demande de la maison flamando-néerlandaise deBuren à Bruxelles, dix-huit jeunes auteurs flamands et néerlandais ont chacun ramené à la vie une peinture du Rijksmuseum d’Amsterdam. Ils ont ainsi écrit un nouveau texte sur une vieille œuvre de la Galerie d’honneur en ayant toujours en tête cette question: que voyez-vous quand vous regardez ces peintures avec des lunettes genrées? Daphné Dupont-Nivet fait émerger des vagues tourbillonnantes un vaisseau fantôme.

Daphné Dupont-Nivet (° 1989) a étudié l'histoire et les relations internationales. Elle est journaliste d'investigation et chercheuse.

Les sommes des parties

Quand tu approches des îles Scilly, tu sais que tout peut se gâter. Là-bas, ça gronde, dit-on. C’est là-bas que le Feniks a sombré.

Tu le vois seulement lorsque ta fin est proche.

Haut des vagues. Creux des vagues. Avalanche de nuages. Crêtes d’écume. Grincements, soulèvements, tournoiements. L’air et l’eau ne font qu’un. Indissociables et antagonistes. Une pluie cinglante, par dessous et par travers. Gris, noir, bleu, sens dessus dessous et sens dedans dehors. Blanc. On n’y voit rien, il n’y a plus rien à faire.

Le son strident d’une sirène vrille le tympan. La délivrance.

Mais qui dit qu’il faille la trouver?

Mère nature, aide-moi, aie pitié.

Mais qui dit qu’elle soit si charitable?

Le capitaine hurle des ordres, tes compagnons tirent en vain sur les cordages, tu fermes les yeux.

Un navire apparaît.

Il est imposant et majestueux, intrépide même avec ses soixante canons à bord. Condamné inexorablement à de grands exploits. Avant même sa mise à l’eau, sa réputation l’a précédé, avec plus de gloire que d’exploits accomplis. Un héros, un guerrier, une amazone, une Athéna. Les nids-de-pie regorgent de matelots, en vigie depuis des siècles, qui lui ont vendu leur âme et leur salut. Son cap est maintenu, sa mission est claire, son naufrage est célébré dans des chansons, décrit dans des récits, transmis de père en fils. Il force le respect.

Un navire réapparaît.

Entouré d’un halo. Il est si fantomatique, dans sa pâleur argentée, qu’on voit à travers. Son mât est cassé, sa voile toute trouée laisse passer le vent. Des ombres sur le pont se déforment, des silhouettes veulent t’entraîner dans la passé. Des crânes flottants, aux orbites aussi profondes qu’un trou noir ayant absorbé l’éclat de l’étoile la plus brillante. L’air s’illumine. Le navire est là, plus là. Les crânes explosent, les morceaux volent en éclats et se recollent, transformés en tournesols, papillons voltigeants, hirondelles volantes, hérauts de l’été. Il est un signe d’espérance.

Un navire de nouveau apparaît.

Des lumières de Noël clignotantes en dessinent les contours de feu et de flammes. Des guirlandes rouges, vertes, jaunes, bleues, mauves, rose bonbon, orange néon, des fanions dorés scintillants flottant de son sommet jusqu’en bas. Les hublots débordent de bouquets décomposés de tulipes, de roses, d’asters et de pensées, des flots graisseux et huileux coulent des dalots, une nuée de mouches s’échappe de l’entrepont, les moteurs diesel vibrent et bourdonnent. De tous les couloirs, des passagers affluent vers la salle de bal. La boule disco tourne sur son axe. Le chef d’orchestre gesticule, le son des tambours enfle, les morts se déchaînent. Dans une grimace séductrice, la figure de proue découvre les interstices entre ses dents. Elle ne ferait qu’une bouchée de toi, la diva.

Le navire est-il, à chaque fois, constitué d’éléments différents ou est-il toujours le même? Tu penses toujours voir sa vraie nature, mais c’est lui qui détermine qui il est. Fluide comme l’eau. Il est nouveau à chaque tempête, mais autre à chaque regard.

Les femmes mûrissent comme la bière, les hommes comme le vin?

En tout cas, personne n’a eu envie, durant toutes ces années, de me couper avec un couteau de cuisine. Mon plus grand dommage est la pensée constante que personne ne veut s’en prendre à moi.

Je ris lorsque des gens me demandent pourquoi j’ai l’air si en colère.

Je me demande si je suis la copie d’un original qui n’existe même plus. Un masque derrière lequel il n’y a rien.
Comme tu es là, tu l’as sans doute remarqué. J’ai plus à offrir. Avoue. Je t’ai vu regarder et tu le vois. Les bandes à ma gauche et au-dessus de moi ont disparu au fil des années. Tu le vois, non? Je n’ai été ni raccourcie ni rabotée. L’histoire ne se répète jamais, mais réapparaît à un moment ou à un autre. Revient sous de nouvelles formes. Met un masque et est investie du passé.

Rapproche-toi d’un pas.
Touche-moi.
Allez, je t’en supplie. Rapproche-toi.
Touche-moi.
Et sois honnête.
Imagine.

Imagine que tu as un couteau. Je veux dire qu’il se pourrait que tu aies un couteau dans les mains. Ne voudrais-tu pas alors le glisser dans mon corps? Casser ma tension superficielle? Suis-je suffisamment importante à tes yeux pour être assassinée?

Tout le monde veut m’avoir en copie, mais je peux t’assurer que l’obsession du passé est malsaine.

Cela te fera du bien. Comme un acte héroïque, en mettant cette répétition sur pause. Je peux t’immortaliser si tu me délivre de cette immortalité.

Approche-toi sous ce spot

Viens près de moi et lève les mains.

Crie: «Nous sommes tous la copie de quelque chose de plus grand.»

Plante alors le couteau en moi.

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Œuvres anciennes - jeunes auteurs

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