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histoire, société compte rendu

Du cacao à la cocaïne. Les Pays-Bas au cœur du narcotrafic

12 août 2026 10 min. temps de lecture

Depuis plusieurs siècles, des acteurs économiques organisent la circulation de marchandises à travers le monde, dont celle des drogues. Les Pays-Bas occupent une place singulière dans cette histoire : leur puissance commerciale, maritime et coloniale a contribué à façonner certains réseaux du trafic de stupéfiants contemporains.

Le titre ne le laisse pas nécessairement deviner : le documentaire et le livre Narcotrafic, le poison de l’Europe portent principalement sur la place particulière occupée par les Pays-Bas dans l’histoire du commerce des drogues, depuis près de quatre siècles. En préparant leur film, consacré essentiellement au rôle des ports de Rotterdam et d’Anvers, les documentaristes et auteurs français Mathieu Verboud et Christophe Bouquet ont constaté que l’histoire commerciale des Pays-Bas permettait de mieux comprendre les mécanismes qui structurent aujourd’hui le trafic international de drogues. Ce constat les a conduits à approfondir leurs recherches. Ils interrogent alors des historiens, des douaniers, des criminologues et des magistrats néerlandais et belges. Le livre est le fruit de cette enquête historique. Les auteurs y mettent en évidence les liens étroits entre le développement du trafic de drogues et l’histoire néerlandaise de la navigation, du commerce et de la botanique. Ils révèlent également plusieurs épisodes moins connus, comme le commerce de l’opium ou encore la production de cocaïne organisée par l’État néerlandais.

Les bases du capitalisme moderne

Connaisseurs du sujet – ils avaient déjà réalisé ensemble Mafias et banques (Arte, 2023) –, Verboud et Bouquet remontent jusqu’au XVIe siècle. À cette époque, les Provinces-Unies, nées de la révolte contre la domination espagnole, commencent à bâtir un vaste empire commercial.

Grâce à un système financier innovant, accessible à une partie considérable de la population, les Provinces-Unies posent les bases d’un capitalisme moderne dont la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) devient le symbole. Créée en 1602, elle est la première société anonyme par actions. En parallèle, Amsterdam accueille dans ces années deux autres institutions concrétisant la démocratisation de l’investissement : la Bourse et la Banque de change et de crédit.

Lié à la fois à la fluidité financière et à l’expansion coloniale, le nouveau système économique repose largement sur le contrôle des voies maritimes et l’importation de produits venus des colonies. Grâce à une flotte immense et à un réseau de comptoirs répartis dans le monde entier, les Provinces-Unies deviennent, au XVIIe siècle, la première puissance économique mondiale. Verboud et Bouquet résument cette stratégie en une formule simple : importer en Europe un flux constant de marchandises afin de les redistribuer sur les marchés mondiaux.

Une usine de cocaïne au cœur d’Amsterdam

Dès le Siècle d’or, les Néerlandais ne se limitent pas au commerce du sucre, des épices, du tabac, des textiles, du cacao ou des plantes médicinales. Ils développent également celui de substances qui occupent progressivement une place importante dans les échanges internationaux, comme l’opium et ses dérivés. Au fil des siècles, ce savoir-faire commercial s’étend à d’autres produits : la cocaïne, le cannabis, l’ecstasy et diverses autres drogues de synthèse.

Le pavot devient ainsi une ressource particulièrement lucrative pour l’empire néerlandais. Dès le XVIIe siècle, les Néerlandais s’installent dans les régions d’Inde où l’opium est produit et organisent son exportation vers Batavia (l’actuelle Jakarta), avant de le redistribuer dans les différentes îles de l’Indonésie.

Cet opium est notamment destiné aux travailleurs des plantations et des mines, qui sont encouragés à en consommer afin de soulager la fatigue et la douleur. Les autorités coloniales ferment les yeux sur les risques de dépendance.

Les Néerlandais vendent également de l’opium à des concessionnaires chinois, qui le redistribuent ensuite dans plusieurs régions d’Asie, où il peut même servir de monnaie d’échange. À la fin du XVIIIe siècle, la consommation d’opium fumé devient un phénomène de masse en Chine.

Au milieu du XIXe siècle, les ravages provoqués par cette dépendance contribuent au déclenchement des deux guerres de l’Opium ; elles opposent la Chine au Royaume-Uni qui est soutenu par la France. Indirectement, les Néerlandais profitent largement du nouvel ordre commercial imposé à la Chine par les puissances occidentales, ainsi que de la légalisation officielle du commerce de l’opium.

Mais les Néerlandais ne se limitent pas au seul commerce des stupéfiants. Forts de leurs compétences agricoles, commerciales et scientifiques, ils ont également pris en main la culture et la transformation des plantes concernées. Au XIXe siècle, ils développent ainsi la culture du cocaïer sur l’île de Java. Les feuilles produites s’avèrent même de meilleure qualité que celles originaires du Pérou. Dans un premier temps, les récoltes sont exportées vers les usines Merck en Allemagne. Mais dès 1900, les Pays-Bas fabriquent eux-mêmes de la cocaïne dans la Nederlandsche Cocaïnefabriek (l’Usine néerlandaise de cocaïne), située au cœur d’Amsterdam.

En 1911, les Pays-Bas sont déjà à l’origine d’un quart de la production mondiale de cocaïne. À cette époque, cette substance est encore vendue librement en pharmacie, au même titre que la morphine ou l’héroïne. L’Opium Act, qui vise à interdire l’opium, la morphine, la cocaïne et l’héroïne hors prescription médicale est adopté en 1912, mais il n’est pas encore appliqué lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Restés neutres pendant le conflit, les Pays-Bas profitent de cette situation pour vendre aux armées britannique et allemande des dizaines de tonnes de cocaïne produite à partir de feuilles de coca cultivées à Java et transformée à Amsterdam.

Lorsque l’Opium Act entre finalement en vigueur en 1919, les autorités néerlandaises veillent cependant à préserver leurs intérêts : les territoires d’outre-mer, échappant en grande partie aux nouvelles restrictions, permettent aux Néerlandais de continuer la production de drogue et d’en écouler une partie tout en comptant sur la discrétion de l’État.

Marché noir

L’interdiction progressive des stupéfiants transforme profondément leur commerce. Auparavant intégrés dans des circuits commerciaux légaux, l’opium et la cocaïne deviennent désormais des marchandises clandestines. La prohibition crée ainsi les conditions d’un marché noir dont les réseaux criminels vont rapidement s’emparer.

Les Pays-Bas, où les intérêts commerciaux ont souvent prévalu sur les considérations sanitaires ou morales, ne restent pas à l’écart de cette nouvelle économie clandestine. Comme le soulignent Verboud et Bouquet, la logique marchande qui avait accompagné l’expansion commerciale néerlandaise trouve une nouvelle expression dans le trafic illégal.

Après 1920, le trafic concerne principalement les dérivés de l’opium, tandis que le marché de la cocaïne s’effondre. Dans les années 1930, Rotterdam devient l’épicentre du trafic de drogues en Europe. Sa position portuaire, ses connexions internationales et son héritage commercial en font un point de passage privilégié pour les réseaux clandestins.

Ces réseaux ne ressemblent pas à l’image que l’on se fait des organisations criminelles spécialisées dans le trafic de stupéfiants. Ils reposent largement sur des trafiquants en col blanc, qui utilisent les moyens de communication et les infrastructures financières internationales de leur époque : codes télégraphiques, banques et circuits commerciaux.

Face au renforcement des contrôles, la production se déplace progressivement vers d’autres régions, notamment autour de l’ancien Empire ottoman. Les Pays-Bas conservent cependant leur rôle d’intermédiaire : ils importent des produits venus notamment des Indes orientales néerlandaises, de Turquie, de Chine et de Mandchourie, avant de les redistribuer vers les Antilles et le Venezuela.

Cannabis : une approche pragmatique

La Seconde Guerre mondiale semble interrompre temporairement le trafic international de drogues. En 1962, l’ONU estime même qu’« en Europe il n’y a plus de problème de drogues ». Mais cette analyse ne tient pas compte d’une évolution majeure : l’émergence de la contre-culture et la diffusion rapide du cannabis.

À partir des années 1960, les voyageurs européens découvrent le cannabis dans le Rif marocain. Cela fait monter en flèche la valeur économique des cultures de cannabis séculaires de la région défavorisée. Les Européens ne se contentent pas de consommer du cannabis, ils le transforment en résine plus dense : le haschich. Dans cette période, à la suite des soulèvements de la fin des années 1950, le Maroc encourage l’émigration d’une partie des habitants du Rif vers l’Europe. Beaucoup s’installent aux Pays-Bas, où Amsterdam constitue déjà un centre important de la contre-culture. La pègre locale investit rapidement ce nouveau marché et contribue à organiser le commerce du haschich à grande échelle.

Simultanément, l’arrivée de l’héroïne et de la morphine, notamment par des réseaux criminels asiatiques, entraîne une augmentation des problèmes sanitaires. Le gouvernement néerlandais se décide alors à distinguer les drogues dites « dures » des drogues « douces » dans le cadre d’une politique de réduction des risques.

Cette politique conduit à la création des célèbres coffee-shops où la vente de cannabis est tolérée, tandis que sa production et son importation restent officiellement interdites. Ce compromis crée une situation paradoxale : l’État accepte la consommation, tout en fermant les yeux sur l’origine du produit vendu.

Selon les auteurs de Narcotrafic, ce choix du moindre mal constitue toutefois une réussite sur le plan sanitaire et social, en accord avec une tradition néerlandaise de pragmatisme dans la gestion des problèmes publics.

De l’importation à la production

À partir de la fin des années 1980, les Pays-Bas ne sont plus seulement un pays de transit de cannabis : ils deviennent aussi un important pays producteur. Près de la moitié du cannabis vendu sur leur territoire est alors cultivée localement. Dans le même temps, le tourisme de la drogue se développe et attire une criminalité de plus en plus organisée.

Cette évolution s’accompagne d’une professionnalisation du narcotrafic. Elle est incarnée par Klaas Bruinsma, figure majeure de la pègre néerlandaise, qui applique au crime organisé des méthodes inspirées du management moderne. Il développe des réseaux internationaux, diversifie les marchés et contribue à transformer durablement le trafic de drogues.

Au début des années 1990, une nouvelle étape s’ouvre avec l’essor du nederwiet, le cannabis cultivé aux Pays-Bas, dont la teneur en THC augmente fortement. Parallèlement, les drogues de synthèse gagnent du terrain et l’ecstasy supplante progressivement l’héroïne sur une partie du marché.

Aujourd’hui, les Pays-Bas occupent une place centrale dans la production mondiale de drogues de synthèse. Selon les auteurs, les laboratoires néerlandais seraient à l’origine de 75 à 80 % du marché mondial.

Au début des années 2000, la cocaïne redevient à son tour le moteur du narcotrafic. Ce retour va de pair avec une explosion de la violence, qui marque durablement les Pays-Bas avant de toucher d’autres pays européens.

Le procès Marengo, ouvert en 2021 et toujours pas terminé, en offre une illustration spectaculaire. Cette vaste procédure judiciaire, la plus importante jamais menée aux Pays-Bas contre un réseau de narcotrafiquants, est rendue possible grâce au décryptage des téléphones sécurisés utilisés par les trafiquants et les commanditaires de meurtres. Principalement dirigé contre le réseau de Ridouan Taghi, il porte sur des crimes commis dans les années 2010 et révèle l’extrême brutalité du narcotrafic contemporain. Les assassinats d’un avocat, d’un journaliste et du frère d’un témoin protégé montrent jusqu’où ces organisations sont prêtes à aller pour faire taire ceux qui les menacent.

Pour Verboud et Bouquet, cette violence n’est plus une exception néerlandaise. Elle constitue désormais l’un des visages du narcotrafic européen et se retrouve, à des degrés divers, dans plusieurs pays, dont la France.

Continuité historique

Au terme de leur enquête, Verboud et Bouquet mettent en évidence une remarquable continuité historique. Des marchands qui ont fait la fortune des Provinces-Unies aux organisations criminelles installées aujourd’hui à Dubaï, le modèle économique reste fondamentalement le même : faire circuler sans interruption des marchandises pour répondre à une demande toujours plus forte, qu’il s’agisse d’épices, de fleurs ou d’opium.  Aujourd’hui, c’est la cocaïne qui génère les profits les plus considérables. Cette situation, déplorent les auteurs, est seulement possible grâce à un blanchiment efficace impliquant les plus hautes sphères du monde financier international, et semble être faite pour durer malgré les efforts de la justice.

Mathieu Verboud et Christophe Bouquet, Narcotrafic, le poison de l’Europe, éditions La Découverte, Paris, 2025.

Le documentaire Narcotrafic, le poison de l’Europe de Mathieu Verboud et Christophe Bouquet est disponible sur Arte : partie 1 et partie 2.

Dorien-Kouijzer

Dorien Kouijzer

critique et journaliste culturel

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