Entre deux mondes: le néerlandais des émigrés flamands en Amérique
Les Flamands qui ont émigré vers l’Amérique du Nord aux XIXᵉ et XXᵉ siècles ont tenu à préserver leur langue natale, tout en la mêlant de façon créative à l’anglais. Il en est né un registre singulier, reflet d’une vie entre deux mondes: une langue hybride où les drijvers (conducteurs) devaient prendre garde aux stinkkatten (moufettes) sur la trafieklaan (voie de circulation).
De tout temps, des hommes et des femmes ont quitté leur terre natale à la recherche de meilleures perspectives. Entre 1830 et 1930, ce mouvement a pris une ampleur inédite: pas moins de trente à soixante millions d’Européens ont dit adieu à leur pays d’origine pour tenter leur chance en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis et au Canada.
À cette époque, l’Europe souffrait de famine en raison de récoltes désastreuses, et la révolution industrielle aggravait encore la pauvreté. De l’autre côté de l’Atlantique, le tableau apparaissait bien plus prometteur. L’Amérique du Nord faisait miroiter l’abondance de ses terres agricoles, de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup aient décidé de sauter le pas.
Environ cent cinquante mille Flamands ont traversé l’océan Atlantique pour tenter leur chance en Amérique du Nord
Parmi les candidats à l’émigration figuraient également des Flamands: environ cent cinquante mille d’entre eux ont traversé l’océan Atlantique. Pour la plupart, l’aventure commençait sur les quais d’Anvers, où ils embarquaient à bord d’un paquebot de la compagnie Red Star Line à destination de New York. Ils poursuivaient ensuite leur route vers les États de la région des Grands Lacs, notamment le Michigan, le Wisconsin, l’Illinois et l’Indiana.
Nombre de migrants venaient rejoindre des membres de leur famille ou des gens de leur village ayant effectué la traversée avant eux. Ces réseaux leur permettaient de trouver du travail et de s’intégrer à des communautés de compatriotes. On sait ainsi qu’un groupe important de Flamands travaillait dans l’usine de John Deere à Moline (Illinois), tandis que d’autres étaient employés par la Ford Motor Company à Detroit (Michigan).
Pour la plupart des émigrés, l’aventure commençait sur les quais d’Anvers, où ils embarquaient à bord d’un paquebot de la compagnie Red Star Line à destination de New York. © Wikimedia Commons
La langue dans les bagages
Au moment de leur départ, les Flamands n’emportaient pas seulement des valises remplies d’espoirs et de rêves, mais aussi leur langue maternelle, qui s’est ainsi retrouvée plongée avec eux dans un monde entièrement nouveau, où l’anglais dominait. Le flamand n’a pas disparu pour autant. Bien au contraire: beaucoup d’émigrés ont continuer à utiliser leur langue natale au sein de la famille et de la communauté, même si leur manière de s’exprimer portait clairement la marque de cette nouvelle réalité. Ils se sont mis à employer des mots anglais mis à la sauce flamande ou ont forgé leurs propres termes pour désigner des réalités typiquement américaines. Ainsi, Thanksgiving était parfois désigné par le terme turkeyparty («fête de la dinde»), tandis que les skunks (moufettes) sont devenus des stinkkatten («chats puants»).
Ce langage coloré et hybride apparaît fréquemment dans les lettres et cartes postales envoyées par les émigrés à leurs proches en Belgique, mais aussi dans les journaux qu’ils ont fondés aux États-Unis et au Canada.
Des fermiers flamands à Wallaceburg (Ontario, Canada), en 1929. © Archives de la famille Louis Varlez
Jusqu’à présent, toutefois, la dimension linguistique de cet héritage a peu retenu l’attention. Mon travail de doctorat entend combler cette lacune en examinant le rapport à la langue des premiers Flamands d’Amérique dans leur pays d’accueil.
L’objet de ma recherche n’est pas seulement de cartographier les contacts interlinguistiques, mais aussi de retracer l’histoire d’une communauté qui, oscillant entre conservation et adaptation, a façonné son identité à travers la langue, à l’intersection de deux mondes.
Ici, on parle néerlandais (et anglais)
Dans le premier volet des mes recherches, je me suis penchée sur l’attitude des émigrés flamands à l’égard de l’anglais et du néerlandais. Leur semblait-il important d’apprendre et de parler l’anglais? Tenaient-ils à préserver leur langue maternelle? Quel rôle chacune de ces langues jouait-elle dans leur quotidien?
Pour répondre à ces questions, j’ai lu intégralement trois journaux flamands publiés aux États-Unis: De Volksstem (1890-1919), la Gazette van Moline (1907-1940) et la Gazette van Detroit (1914-2018). Ces publications périodiques constituent en effet un bon indicateur des enjeux linguistiques au sein d’une communauté. Il suffit de penser aux articles consacrés par nos quotidiens actuels au rôle de l’anglais dans l’enseignement supérieur, au respect de la règle du dt ou encore aux débats sur l’emploi de dan ou als après un comparatif de supériorité.
Des annonces comme celles-ci, publiées dans la Gazette van Moline (1910) et De Volksstem (1911), comportaient régulièrement la mention «Hier spreekt men Vlaamsch».© De Gazette van Moline / De Volksstem
La lecture approfondie de ces trois journaux a livré une image riche et détaillée de la communauté flamande d’Amérique. Il est apparu très clairement que les Flamands attachaient une grande importance à la préservation de leur langue maternelle. De nombreux articles soulignaient combien il était essentiel de parler et d’utiliser le néerlandais, non seulement au sein de la famille, mais aussi dans la vie publique. Tous les journaux publiaient des publicités de banques et de commerces précisant «Hier spreekt men Vlaamsch» (Ici, on parle flamand), ainsi que des annonces de pièces de théâtre, de concerts ou de livres en néerlandais.
Qui plus est, les rédacteurs jouaient sur le registre de la fierté et de l’émotion pour maintenir la langue vivante. Ainsi pouvait-on lire dans un numéro de la Gazette van Detroit de 1907 la mise en garde suivante: «De Vlaming die zijne moedertaal niet kent, niet eert is een verminkt Vlaming, maar hij lijne [sic] nog geen Engelsch-Amerikaan!» (Le Flamand qui ne connaît pas sa langue maternelle et ne l’honore pas est un Flamand mutilé; mais il n’est pas encore un Américain anglophone!) Un message sans équivoque: le néerlandais de Belgique devait être préservé.
Note’s Band, la société musicale flamando-américaine de Moline, en 1918. De nombreux immigrés flamands y travaillaient dans l’usine de tracteurs John Deere. © Center for Belgian Culture, Moline
Cela ne signifie pas pour autant qu’aucune place n’était faite à l’anglais. J’ai relevé plusieurs offres de Flamands désireux d’aider leurs compatriotes à apprendre la langue de leur pays d’accueil. Chaque journal faisait la promotion de cours d’anglais, de dictionnaires anglais-néerlandais et de revues en langue anglaise.
La Gazette van Moline est même allée plus loin: entre 1910 et 1923, elle a proposé à ses lecteurs des cours de langue, directement imprimés dans ses pages. La maîtrise de l’anglais était considérée comme une étape indispensable de l’intégration, une clé de la réussite sociale et économique en Amérique. Comme l’exprimait la Gazette van Detroit en 1948: «De Engelsche taal is de taal van ons aangenomen vaderland» (La langue anglaise est la langue de notre patrie d’adoption).
De Dankdag à Thanksgiving
Ces constats ont soulevé une nouvelle question: cette ouverture à l’anglais se reflétait-elle aussi dans les usages linguistiques? Telle est l’interrogation à l’origine du deuxième volet de ma thèse, consacré à l’ampleur et à la nature des emprunts à l’anglais dans le néerlandais parlé par les Flamands d’Amérique. Pour ce faire, j’ai analysé à la fois les journaux et plus de trois cents lettres et cartes postales adressées à des proches restés en Belgique. La combinaison de ces voix publiques et privées offre un éclairage unique sur la manière dont le néerlandais a évolué sous l’influence de l’anglais.
L’intitulé de cette partie de ma thèse («From ‟dankgevingsdag” to ‘turkey party”») lève déjà un coin du voile: les mots anglais apparaissaient sous des formes très diverses dans la langue des premiers Flamands d’Amérique. Parfois, ils étaient traduits de manière créative, comme drijver (de driver) pour désigner un conducteur automobile ou trafieklaan (de traffic lane) pour parler d’une voie de circulation. D’autres fois, ils donnaient lieu à des formes hybrides mêlant anglais et néerlandais, telles que farmgerief (équipements agricoles) ou haardresser (coiffeur). Il arrivait aussi que des segments entiers de phrases anglaises soient repris tels quels, comme dans une lettre de 1950 où W. et S. concluent par: «Beste groeten van ons allen and may the lord bless you always, and keep you.» (Meilleures salutations de nous tous et que le Seigneur vous bénisse toujours et vous protège).
Dans leur correspondance avec le pays d’origine, les immigrés utilisaient des mots anglais pour montrer qu’ils avaient adopté leur nouveau monde. © Archives privées
L’anglais était donc bien présent, mais son influence restait assez limitée. En moyenne, j’ai relevé dix-huit emprunts pour mille mots de texte: suffisamment pour être perceptibles, mais pas au point de submerger le néerlandais. La plupart de ces mots étaient étroitement liés à la vie quotidienne de ces émigrés en Amérique. Dans les journaux, il s’agissait surtout de termes relevant de l’agriculture, comme farmer (fermier) ou hooirake (râteau à foin), de notions politiques telles que county board (conseil de comté) ou townontvanger (receveur communal), mais aussi de réalités plus récentes, comme television ou refrigerator. Dans les lettres, le propos se faisait plus personnel: activités, santé, alimentation. On y rencontre des mots comme saloon, dankdag (pour Thanksgiving), een koude (un refroidissement, d’après a cold), baken (cuire, de to bake) ou ijscream (crème glacée, d’après ice cream).
L’anglais oui, mais à des degrés divers
Dans le dernier volet de ma thèse, je me suis penchée sur les usages variés de l’anglais en fonction des profils des locuteurs. Qui utilisait le plus l’anglais, et pourquoi? Sans grande surprise, il est apparu que les Flamands installés en Amérique du Nord depuis plus de dix ans employaient davantage d’emprunts à l’anglais. Il va sans dire que plus une personne séjourne longtemps dans un pays, plus elle adopte la langue et les habitudes de son nouveau cadre de vie.
La relation entre l’expéditeur et le destinataire jouait également un rôle. Les lettres adressées aux parents, aux frères, aux sœurs ou aux enfants contenaient nettement plus d’anglais que celles envoyées à des membres de la famille plus éloignés, tels que des tantes, des oncles ou des cousins. Sans doute les émigrés souhaitaient-ils non seulement informer leurs proches de leur situation, mais aussi montrer combien ils avaient changé.
En recourant régulièrement à des mots anglais, ils signalaient clairement qu’ils avaient adopté leur nouveau monde et qu’ils en faisaient partie. Enfin, j’ai constaté que les Flamands vivant à la campagne utilisaient moins d’anglais que ceux installés en ville. Cette différence s’explique sans doute par la plus forte cohésion des cercles flamands dans les régions rurales. En milieu urbain, les contacts avec d’autres groupes d’émigrés étaient plus fréquents, et l’anglais s’y imposait plus rapidement comme langue commune.
La langue, miroir de l’émigration
Ce travail de recherche a permis de mettre en lumière un pan d’histoire méconnu: l’évolution linguistique des émigrés flamands en Amérique du Nord aux XIXᵉ et XXᵉ siècles. L’examen de leur rapport à la langue et de la manière dont ils l’utilisaient dans leur vie quotidienne fait émerger un récit d’émigration reconnaissable: celui de femmes et d’hommes éloignés de leur terre natale, partagés entre le désir de préserver ce qui leur était familier et la nécessité de s’adapter à un nouveau cadre de vie.
Les émigrés flamands mêlaient les langues par nécessité, mais aussi par créativité
Cette tension se reflète directement dans leur usage de la langue. Les journaux, les lettres et les cartes postales font se côtoyer mots néerlandais familiers et emprunts à l’anglais. Les premiers émigrés flamands copiaient, traduisaient et mêlaient les langues: non seulement par nécessité ou comme conséquence logique, mais aussi par créativité et par manière propre de s’exprimer.
Le Belgian Club dans la province canadienne du Manitoba© RV
La langue se révèle dès lors bien plus qu’un simple outil de communication. Elle offre un point d’ancrage face au changement et joue un rôle central dans la construction identitaire. Le néerlandais des émigrés a évolué au fil de leur parcours, s’adaptant aux réalités auxquelles ils étaient confrontés. Peu à peu, leur identité flamande d’origine a cédé le pas à une nouvelle identité «flamando-américaine». Situés entre deux langues et deux mondes, ces émigrés ont développé un registre linguistique propre, qui ne parle pas seulement de leur histoire, mais la rend palpable.









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