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Ilse D’Hollander, une vie inachevée
© Isle D'Hollander / Wikiart
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Ilse D’Hollander, une vie inachevée

Mélanie Huchet s’est lancée à la recherche d’artistes des plats pays trop peu connus ou trop vite oubliés et qui méritent toute notre attention. Elle nous les fait découvrir dans quelques portraits, dont voici le premier consacré à la peintre flamande Ilse D’Hollander.

De son vivant, la peintre flamande Ilse D’Hollander n’aura eu qu’une seule exposition solo. Ce n’est qu’une fois cette artiste méconnue disparue que son travail intéressera très rapidement des galeristes new yorkais influents tels que Sean Kelly et David Zwirner. Les institutions muséales lui feront aussi la part belle en lui consacrant des expositions majeures. En Belgique, notamment au musée M à Louvain en 2010, mais aussi en France en 2016 au FRAC Auvergne (Fonds régional d’art contemporain). Portrait d’une artiste à la vie énigmatique.

C’est un hommage à la regrettée Ilse D’Hollander que nous rendons ici. Si l’on connaît les œuvres captivantes de la peintre flamande, le manque d’informations sur sa personnalité a donné lieu à quelques erreurs au fil des années. Les plats pays mettent en lumière la femme qu’elle a véritablement été.

Beaucoup de choses ont été écrites sur Ilse D’Hollander (1968-1997), dont la vie fulgurante ressemble à une étoile qui aurait filé trop vite. Vingt-neuf ans d’existence à peine, dix années de production picturale, dont les trois dernières seront particulièrement prolifiques, immortalisant son estampille. De sa vie privée, on ne sait pratiquement rien. Sa biographie reste tragiquement lapidaire. Elle nous donne un unique éclairage sur la date et le lieu de sa naissance (1968, Saint-Nicolas) et de sa mort (1997, Paulatem), ainsi que sur sa formation à l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers en 1988 puis à l’école d’arts LUCA de Gand de 1989 à 1991. La lumière s’éteint ici. Nous restons dans l’obscurité la plus totale. On épluche alors les écrits, les articles de presse, les textes des galeristes, des commissaires d’exposition pour y trouver ces deux qualificatifs à la faveur d’une ritournelle désarmante: dépressive et mélancolique.

Une peinture bucolique

Mais comment en être certain ? Et si l’on se plongeait à corps perdu dans son travail (constitué d’environ quatre cents peintures sur toile et quelque mille sept cents peintures sur papier) en faisant fi de tout ce qui a été dit sur la personnalité de cette jeune femme.

Car l’œuvre et l’artiste sont indissociables. C’est un univers d’une extraordinaire intemporalité qui s’en dégage. Des aplats de couleurs aux combinaisons tantôt sourdes, tantôt vives, des tonalités puissamment contrastées, de formes abstraites géométriques qui se confondent dans des motifs figuratifs aux coups de pinceaux apparents, aux empreintes de doigts laissant la toile vivre, l’empêchant de se figer, comme une respiration à chaque fois renouvelée. Des impressions de douceur, de subtilité, de gaieté font appel aux sensations du spectateur songeur.

Que voyons-nous? Des paysages extérieurs ou intérieurs? Peut-être le résultat de souvenirs évaporés, d’images floues lors d’une balade en pleine nature? Et puis, cette connivence, si évidente, qui se crée entre l’artiste et l’acte même de peindre, qui évolue au fil des années pour enfin, presque, bientôt… arriver au bout du chemin et trouver son langage plastique propre, à elle, rien à qu’elle… Les repentirs, les coulées de peinture, l’aspect inachevé sont la patte d’une Ilse D’Hollander, devenue plus mature et délestée probablement de tout enseignement académique.

À force de recherches sur la mystérieuse peintre, un article attire notre attention. Il mentionne un certain Patrick de Clerck, compagnon d’Ilse D’Hollander. Et si, à travers lui, on pouvait trouver un peu d’elle? Pour ne pas ressasser en boucle ce qui se dit, pour être certain d’en faire un portrait au plus près et non pas basé sur des suppositions? Nous décidons de le contacter

Une artiste ni dépressive ni mélancolique

L’homme affable nous raconte avec délicatesse et sensibilité l’histoire de la jeune étudiante âgée de vingt ans dont il tombe amoureux en 1988. Un amour de neuf années, qui durera jusqu’à la fin, jusqu’à ce que la tragédie emporte sa dulcinée. «Ilse n’était ni dépressive, ni mélancolique. Elle souffrait de schizophrénie et de paranoïa.». Une vie ponctuée d’attaques, sans traitement possible. «Quand le médecin lui a prescrit des médicaments dans l’espoir d’une amélioration, le résultat n’a malheureusement pas été concluant et a même aggravé son état».

Quand Patrick de Clerck rencontre Ilse, il ne remarque rien «d’anormal» dans le comportement de cette dernière. «Au début de notre relation les crises étaient très espacées. C’est vraiment durant les quatre dernières années, quand nous avons déménagé à la campagne dans la petite ville rurale de Paulatem, que les attaques schizophréniques sont devenues plus violentes».

Car, oui, Ilse D’Hollander entendait des voix. C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée un beau jour à forcer la porte de la maison vide de l’écrivain autrichien Peter Handke et s’est installée là-bas quatre jours durant, sans comprendre, avant de reprendre ses esprits.

Quant à sa personnalité qui nous intrigue tant, Patrick de Clerck la décrit comme «très douce, souriante, sociable, joyeuse. Demandez à n’importe qui de son entourage!». Et qu’en est-il de ces phases de frénésie décrites à peu près partout, où elle aurait soi-disant peint jour et nuit jusqu’à s’endormir sur le sol de son atelier ? «Tout ça n’est qu’une image romantique qu’on a voulu lui accoler. Quand elle peignait, ça durait huit heures en journée. Quand elle ne créait pas, elle faisait des balades, lisait énormément de textes philosophiques allemands du XIXe siècle, écoutait de la musique, écrivait aussi des petits choses et faisait pas mal de sketches», avant de bien préciser: «Ilse peignait seulement quand elle était en pleine possession de ses moyens. Si elle allait mal, elle ne travaillait pas».

Quand Ilse met fin à sa vie, elle est au sommet de son art. Le mystère a longtemps plané sur la raison de son geste. Patrick de Clerck insiste sur les voix qui ordonnaient des actions à sa bien-aimée. «Après son décès on a découvert une vingtaine de ses toiles, qui n’avaient rien à voir avec elle! C’était tellement étrange de voir des portraits dans un style expressionniste, dont deux étaient particulièrement troublants par leur mimétisme avec l’artiste américain Ron Kitaj. C’est comme si… oui c’est comme s’il les avait peints lui-même… ». Ce sont des voix qui auraient certainement murmuré à sa belle de peindre comme untel mais aussi… de sonner le glas. La destinée tragique d’une grande artiste précoce dont les œuvres, telles des poésies lyriques, continuent de nous bouleverser.

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