Instruire le peuple: le pari révolutionnaire de Jan Nieuwenhuyzen
Au XVIIIe siècle, ouvriers et artisans n’intéressaient pour ainsi dire personne aux Pays-Bas. C’est que le fossé qui les séparaient des classes supérieures était grand. Jusqu’au jour où de riches citoyens s’associèrent dans le but d’apporter bonheur et instruction à «l’homme ordinaire». Une de ces associations est aujourd’hui toujours en activité: de Maatschappij tot Nut van ’t Algemeen, ou Société du Bien public.
Sans doute l’appellation Maatschappij tot Geluk van ’t Algemeen (Société du Bonheur public) aurait-elle été plus appropriée, si elle ne paraissait un rien pédante. En effet, c’est bien un zeste de bonheur qu’espérait apporter au peuple le pasteur mennonite Jan Nieuwenhuyzen (1724-1806). Ainsi naquit son projet de fonder une association dont les cotisations bénéficieraient aux moins privilégiés plutôt qu’aux membres eux-mêmes. Cet argent permettrait à la Société de publier des ouvrages destinés «au Citoyen ordinaire» et d’améliorer «l’enseignement scolaire» et «l’éducation de la Jeunesse».
La volonté qu’avait Nieuwenhuyzen d’apporter son soutien au peuple plutôt que de conforter sa position était proprement révolutionnaire. Malgré les idéaux des Lumières, rares étaient ceux qui avaient œuvré en ce sens. La société néerlandaise du XVIIIe siècle était fondée sur un système de classes traditionnel, où les termes «populace» et «homme ordinaire» étaient les plus fréquents pour parler des artisans et des ouvriers, une masse perçue comme égarée, pour qui tout progrès moral était inaccessible. Gigantesque était le fossé entre personnes riches et lettrées d’une part et citoyens pauvres et illettrés d’autre part. L’instruction obligatoire n’existait pas et la plupart des enfants partaient travailler dès l’âge de huit ans, sachant à peine lire et écrire. En cas de détresse psychologique, il y avait l’église et la charité (la diaconie), et les familles les plus démunies pouvaient demander du pain et de la tourbe à la caisse des pauvres. L’homme ordinaire ne pouvait toutefois rien espérer d’autre.
Portrait de Jan Nieuwenhuyzen, fondateur de la Société du Bien public, par Adriaan de Lelie, aux environs de 1790 © Rijksmuseum, Amsterdam
Nieuwenhuizen le savait mieux que personne. Fils d’épicier, il avait lui-même fait ses débuts comme apprenti à l’âge de dix ans chez un imprimeur à Haarlem, avant d’ouvrir sa propre imprimerie à dix-huit ans. Son fonds de commerce était constitué des manuels de catéchisme et des livres pieux de la communauté mennonite. En 1746, il se fit baptiser et opéra par la suite un véritable revirement de carrière en fréquentant le séminaire mennonite d’Amsterdam pour devenir pasteur. Sa nouvelle carrière devait débuter en 1758 à Middelharnis en Hollande-Méridionale.
Lorsque Nieuwenhuizen fonda la Société du Bien public le 16 novembre 1784 à Edam, il possédait une expérience étendue des épreuves auxquelles était confronté la plupart des fidèles et incarnait lui-même un exemple parfait de citoyen ayant pu transcender sa classe sociale par l’étude autodidacte. Les co-fondateurs étaient au nombre de quatre: son fils et médecin Martinus Nieuwenhuyzen (1759-1793) devint secrétaire et cheville ouvrière de l’association, le pasteur mennonite Johannes Hoekstra fut nommé président, et Jan Roos, gardien du grand sceau officiel utilisé pour ratifier les affaires de l’État, occupa le poste de trésorier. S’y ajoutait enfin H. Bakker, dont la profession n’a pu être établie.
Des livres à bon marché
La Société du Bien public vit le jour à l’époque des Patriotes, une période peu propice, puisque marquée par les conflits entre Patriotes révolutionnaires et partisans conservateurs du stathouder, qui devaient conduire les Pays-Bas à la guerre civile. Les premières milices patriotes s’exerçaient au maniement du mousquet dans les prairies à l’extérieur des murs de la ville, et la République des Provinces-Unies devint très rapidement polarisée. Les procès-verbaux des premières réunions de la direction de la Société ne mentionnent cependant rien de tout ceci. Il y est surtout question de l’irritation que Jan Nieuwenhuyzen éprouve de longue date au sujet des livres publiés par d’autres associations. Il les trouve «trop verbeux, trop savants et trop coûteux» pour les classes populaires, et donc inappropriés pour remédier à «l’ignorance généralisée du Citoyen ordinaire».
Nederlandsche Weldadigheid (Bienfaisance aux Pays-Bas), une des publications de la Société du Bien public © Rijksmuseum, Amsterdam
En 1784, le pays comptait en effet plus de cent associations, toutes inspirées des Lumières, un courant d’émancipation visant à la diffusion des connaissances et s’appuyant sur une philosophie du progrès fondamentalement laïque. Il était donné aux citoyens de développer et d’imprimer leur propre vision de la civilisation et du bonheur sur Terre par la coopération et l’enrichissement mutuel des connaissances. Des milliers de citoyens participaient ainsi à leur émancipation au sein de groupes de lectures ou d’associations à vocation littéraire, juridique, médicale, ou dédiées à l’approche scientifique et à l’étude du vivant.
Vaderlandsche mannen en vrouwen (Hommes et Femmes de la patrie) et Vaderlandsche geschiedenis (Histoire de la patrie): deux publications de la Société du Bien public © Rijksmuseum, Amsterdam
Tous ces associations découlaient de l’initiative individuelle et de la détermination de citoyens qui ne manquaient ni d’argent, ni de temps libre. D’où le caractère élitiste de la plupart d’entre elles. Mais les nécessiteux avaient eux aussi soif de connaissances et ne demandaient qu’à apprendre, Nieuwenhuyzen le savait. Ce qu’il leur manquait, c’étaient les moyens.
Les écrivaines Betje Wolff et Aagje Deken en étaient tout aussi conscientes. C’est à l’intention de ce public laborieux qu’elles avaient publié et qu’elles vendaient leurs Economische liedjes (Chansons économiques, 1781), volumes de chansons simples, écrites dans une langue populaire et reflétant le point de vue d’un ouvrier, d’une servante, d’un jardinier ou d’un paysan. Ces recueils étaient dédiés à «l’Amour du prochain», et Wolff et Deken déclaraient ne pas comprendre les raisons du dédain et du mépris pour les classes populaires. On en soulignait «l’hostilité revêche», la «langue grossière», la «stupidité bestial », «le laisser-aller débraillé», la «tendance à la rébellion» et les «mœurs dangereusement corrompues». Pourquoi? Qui pourrait se passer de cette classe besogneuse? Pourquoi ne lui venait-on dès lors pas en aide?
Amour chrétien du prochain et empathie nationale
Le XVIIIe siècle est souvent présenté comme le siècle de la raison, mais l’empathie faisait elle aussi partie du programme des Lumières. La brochure que les instigateurs de la Société firent parvenir aux membres potentiels les encourageait expressément à faire montre de «tendre compassion pour les conditions de l’homme ordinaire». Son comportement immoral résultait de son ignorance, insistaient encore les fondateurs, non de sa «malveillance». Ensemble, les membres parviendraient toutefois à renverser la situation grâce «à leur science, et à de l’argent», à savoir une contribution annuelle d’un ducat. Pour la modique somme de 5,25 florins chacun –à des fins de comparaison, l’association amstellodamoise Felix Meritis demandait 25 florins de droits d’entrée, en plus d’une contribution annuelle de 25 florins également– ils participeraient à l’amélioration «des conditions du Citoyen et de l’Enseignement».
Un bagage supplémentaire de connaissances ne manquerait pas de rendre «le plus modeste des Artisans» pieux et civilisé. La Société publierait des concours dans les journaux, auquel tout le monde pourrait prendre part. Les réponses devraient toutefois être «concises, complètes et simples», de façon à être compréhensibles pour le peuple. Elles seraient ensuite imprimées par la Société en caractères de petite taille donc, afin de garder le prix de l’imprimé le plus bas possible. Et tout cela «dans le but d’amener l’homme ordinaire […] à lire». Les membres de l’association se devaient d’être des «amis» les uns pour les autres, et de travailler mus « par la force du devoir et de l’amour », selon les mots de leur président Johannes Hoekstra. Le premier concours parut en ces termes: «Quelles preuves de l’existence de Dieu la Nature et la Raison fournissent-elles? Dans quelle mesure est-Il connaissable? Et quelles conséquences Morales peut-on en déduire?»
Nieuwenhuyzen avait mis le doigt sur une immense lacune sociale, à savoir que, aux Pays-Bas, il n’existait pas d’enseignement digne de ce nom pour les classes les plus pauvres tout en bas de l’échelle sociale, et c’est précisément ce qui leur ôtait toute possibilité d’un meilleur avenir. Le succès de la Société fut foudroyant et prouva que le pays était prêt à se saisir d’un idéal de civilisation nouveau et inclusif, et non strictement réservé aux élites qui avaient reçu une éducation classique. La Société compta bientôt des centaines de nouveaux membres.
Aux Pays-Bas, il n’existait pas d’enseignement digne de ce nom pour les classes les plus pauvres tout en bas de l’échelle sociale, et c’est précisément ce qui leur ôtait toute possibilité d’un meilleur avenir
En 1785, des départements de la Société du Bien public virent le jour dans les villes d’Amsterdam, de Bodegraven, de Woerden, de Rotterdam, et dans plusieurs communes de la région du Zaan au nord d’Amsterdam. Suivirent les villes de Leyde en 1786, Alkmaar, Utrecht et Gouda en 1787 et Haarlem en 1789. En 1809, vingt-cinq ans après sa fondation, la Société recensait plus de 7 300 membres pour 96 départements.
À cette époque, la Société comptait parmi ses publications des concours destinés à l’éducation des classes populaires, des méthodes d’enseignement, des manuels de calcul, de lecture et des abécédaires à prix modeste, des récits bibliques adaptés aux enfants, les premières Volks-liedjens (chansons traditionnelles) publiées entre 1789 et 1791, ainsi qu’un Huishoudkundig handboekjen voor de huismoeders van den zoogenaamden gemeenen man (Manuel de la ménagère destiné aux mères de famille des hommes dits ordinaires) paru en 1805. La Société avait en outre fondé des bibliothèques où les plus pauvres pouvaient emprunter des manuels scolaires à des prix dérisoires, et créé les premières Nutsscholen (écoles du Bien public). Toutes ces initiatives étaient pénétrées d’une approche pédagogique éclairée, où les enfants recevaient un enseignement adapté à leur âge. C’était radicalement novateur.
Controverse
On pourrait croire que pareille initiative citoyenne, déployée à l’échelle nationale, ferait l’éloge et d’admiration de tous. Les Pays-Bas ne seraient toutefois pas les Pays-Bas si la critique n’y était si aisée. Susciter l’empathie pour les classes populaires n’allait pas de soi. Selon les chrétiens les plus orthodoxes du pays, la Société était infiniment trop libérale. Comprendre: fondée par une poignée de pasteurs mennonites qui s’imaginaient recevoir l’adhésion de toutes les autres religions! Même l’idéal laïque de progrès social devait rencontrer ses détracteurs. L’idée que chacun est maître de son destin sur Terre et que toutes les classes aux Pays-Bas doivent participer au progrès de l’humanité était d’une prétention ridicule. En 1784, trois pasteurs de l’Église réformée néerlandaise déclinèrent successivement l’offre qui leur était proposée d’occuper une fonction de direction.
Le professeur de mathématiques, écrivain et traducteur Gerrit Brender à Brandis, qui était aussi un des huit membres les plus actifs à la direction de la Société, eut à combattre la rumeur selon laquelle la Société se proposait de faire de «membres ordinaires» des «membres savants», de façon à ce que les Néerlandais puissent à l’avenir «entendre les vérités de la Religion Chrétienne, l’éthique la plus sublime, jaillir non seulement de la chaire, mais aussi de derrière sa brouette!»
Portrait de Gerrit Brender à Brandis, professeur de mathématiques, écrivain et traducteur. Il fut un des membres les plus actifs à la direction de la Société. Gravure de Christiaan Josi, aux alentours de 1790 © Rijksmuseum, Amsterdam
Il lui avait même entendu dire que la Société se donnait pour objectif de hisser le pauvre bougre au rang de citoyen des cercles supérieurs, «sans qu’il ait à posséder plus de biens ou de vertus qu’auparavant, choses que la Société n’est d’ailleurs pas en mesure de lui procurer».
Brender à Brandis tenait aux membres un discours moins cynique, leur disant que le fait de contribuer à «l’éducation et au bonheur de votre prochain» générerait «un sentiment agréable». Il était du reste lui-même convaincu que «le bonheur de tout être humain s’accroît en même temps que ses connaissances».
Troubles politiques
Le climat politique se révéla tour à tour favorable et défavorable. Grâce à la voie qu’avaient ouverte tant d’autres associations avant elle, la Société pouvait facilement afficher son engagement social. En 1784, cela avait contribuer à former des citoyens autonomes, critiques et militants. Personne n’avait envisagé que ces mêmes idées devaient mener à une révolution puis à une contre-révolution. La guerre civile éclate lorsque les villes gueldroises de Hattem et d’Elburg se déclarent ouvertement patriotes et s’opposent au stathouder, Guillaume V d’Orange-Nassau, qui ne tarde pas à lancer ses troupes sur les deux petites villes. Les Patriotes obtiennent toutefois de plus en plus de pouvoir dans le reste du pays. En juin 1787, Wilhelmina de Prusse, l’épouse du stathouder, est arrêtée à Goejanverwellesluis et contrainte de faire demi-tour. Elle fait alors appel à son frère, Frédéric-Guillaume II de Prusse, qui dépêche une armée de 26 000 soldats dans la République pour libérer toutes les villes des Patriotes. Cette contre-révolution rendit officiellement la République aux Orangistes et de nombreux Patriotes prirent la fuite à l’étranger.
Ces bouleversements politiques entraînèrent pas mal d’instabilité au sein de la Société et, bien qu’elle fût neutre et ne poursuivît aucun objectif politique, elle ne put se soustraire, pas plus que les autres associations du pays, aux tensions et à la polarisation croissantes.
À Edam, ville d’origine de la Société, des «émeutes» éclatèrent en 1787, ce qui «ne pouvait laisser indifférents l’immense majorité des Membres». Cette majorité se révéla patriote, tandis que quelques-uns des bienfaiteurs de l’association d’Edam soutenaient le stathouder et, tenant à tout prix à maintenir le pouvoir en place, tentèrent d’exclure de la direction un de ses membres fondateurs, Martinus Nieuwenhuyzen.
Craignant que ces événements ne provoquent le départ massif des membres du département, et afin d’échapper à de nouveaux actes de violence, la direction décida de transférer le siège de l’association à Amsterdam, où la première réunion se déroula le 12 juillet 1787.
En 1790, le nombre d’adhérents au département d’Amsterdam avait à ce point augmenté, qu’il leur fallut renoncer à partager un repas avec l’ensemble de leurs pairs à l’issue de l’assemblée générale annuelle, comme ils en avaient l’habitude. La ville n’offrait aucun lieu qui fût assez vaste pour accueillir tant de personnes. Martinus van Nieuwenhuizen prit alors la décision de se limiter à «recevoir dignement les membres détachés des divers Départements» en plus du comité de direction. L’assemblée se tint à la vieille église luthérienne. Les discours y furent ponctués de musique et de chants, comme lors d’un office laïque.
Première réunion de la Société du Bien public à la vieille église luthérienne d’Amsterdam, par Jan Bulthuis, 1790 © Archives municipales d’Amsterdam
À la fin du mois de mai 1794, un an après que les Patriotes et l’armée révolutionnaire française ont en vain tenté de faire des Pays-Bas une république démocratique, d’étranges tracts se mirent à circuler à Amsterdam. La direction de la Société du Bien public y appelait «tous les Résidents Sensés» à s’unir le mercredi 4 juin à 9 heures du soir sur le Westermarkt, «munis d’autant d’armes que possible» afin de se livrer à «une tentative Sérieuse de promouvoir la Liberté et l’Égalité». Fake news, rien de plus: une plaisanterie douteuse des ennemis toujours bien présents de la Société, qui prouvait que tout le monde connaissait l’appartenance patriote de ses membres.
Pourtant, sans cet esprit révolutionnaire, la Société du Bien public ne serait jamais parvenue à tant de réformes sociales, aussi bien aux Pays-Bas que, dans une moindre mesure, en Flandre. Car on peut bien parler de réformes. Une première Nutsschool avait été fondée à Broek in Waterland en 1786. À Haarlem, une Nutsbibliotheek (bibliothèque du Bien public) vit le jour en 1794. À l’issue de la révolution batave en 1795, la Société s’attacha activement à faire évoluer la politique de l’enseignement à l’échelle nationale. La première moitié du XIXe siècle vit se multiplier Nutsscholen, écoles de gymnastique, bibliothèques et écoles normales d’instituteurs. À partir de 1819, la Flandre put elle aussi compter sur plus de dix départements, actifs dans la création de bibliothèques et de caisses d’épargne, ainsi que dans l’organisation de conférences. Ces départements ne survécurent toutefois pas à la séparation d’avec les Pays-Bas en 1830. La Société plaida pour l’abolition de l’esclavage, poursuivit la publication de livres scolaires jusqu’en 1858, et continua jusqu’en 1861 d’animer les débats sociétaux par le biais de concours. En 1862, les Pays-Bas recensaient 125 Nutsspaarbanken, ou caisses d’épargne du Bien public.
Jan Nieuwenhuyzen eut tout juste le temps de connaître cet immense succès, mais son fils Martinus décéda de façon inattendue en 1793. Aujourd’hui encore, environ 7 000 membres actifs au sein de soixante départements, fonctionnant chacun de façon indépendante, organisent des conférences et demeurent fidèles aux principes fondateurs de la Société du Bien public. Une participation financière reste par exemple obligatoire, afin de rendre les activités accessibles au plus grand nombre. Dix-huit écoles primaires ainsi qu’un Nutsfonds destiné à financer divers projets dans les domaines de l’enseignement et de la culture sont autant de preuves vivantes de la Société aujourd’hui.








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