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Jacques De Decker, le Thyl Ulenspiegel des lettres
Littérature

Jacques De Decker, le Thyl Ulenspiegel des lettres

Pour Claudia

Le décès de Jacques De Decker (1945-2020), écrivain, dramaturge, traducteur, critique littéraire et culturel, biographe d’Ibsen et de Wagner, journaliste, secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, jette un voile d’abyssale tristesse. Infatigable passeur de cultures, polyglotte, il s’est battu pour un rapprochement, un dialogue entre la francophonie et la néerlandophonie.

En tirant sa révérence, celui qui fut, avant tout, un homme de théâtre, qui fit connaître l’écrivain flamand Hugo Claus (1929-2008), signant de nombreuses adaptations de ses pièces, nous plonge dans Le Chagrin des Belges. Avec la force d’une passion et d’une conviction que rien n’entamait, Jacques De Decker a très jeune pris conscience du danger du séparatisme, du repli des cultures. Contre «le double détournement» dont parle Hölderlin - détournement réciproque de la culture néerlandophone et de la culture francophone -, Jacques De Decker s’est voué avec une générosité sans bornes à initier des actions, des événements rapprochant les deux cultures.

C’est ainsi qu’il créa la collection Le Plat Pays aux éditions Complexe où il publia de nombreux auteurs flamands, qu’il traduisit et adapta à la scène Hugo Claus, Lodewijck de Boer, Yvonne Keuls, Dimitri Frenkel Frank et bien d’autres, qu’il favorisa les jurys mixtes pour les prix littéraires, ou encore qu’en 1971 il publia en néerlandais un essai Over Claus’ Toneel.

«Parades amoureuses»

Héritier d’un double héritage linguistique, franc-tireur solitaire doté d’une lucidité visionnaire, électron libre qui, s’il occupa de hautes fonctions dans les institutions culturelles cultivait un esprit à l’écart de toute institution, il défendait un plurilinguisme éloigné du plurilinguisme utilitaire vanté par la mondialisation. Il savait que les langues ne sont pas des organes de communication aseptisée mais qu’elles traduisent une vision du monde, une approche de l’existence, des découpages symboliques, des manières de penser, d’exister, qu’elles vivent d’une mémoire historique, d’un inconscient collectif.

Les souffrances d’un peuple, les tragédies rencontrées au fil des siècles innervent une langue, lui donnent ses couleurs, son rythme, son imaginaire, sa sensibilité, ses marqueurs affectifs et conceptuels. Il m’invita à prester des cours sur l’histoire du théâtre au Studio Herman Teirlinck - des cours donnés en français. Ce geste participait d’une mise en œuvre d’une politique de l’hospitalité : la rencontre des cultures relevait pour Jacques de «parades amoureuses» pour reprendre le titre d’un de ses romans et d’un souci de l’universel. L’aiguillon de celui qui se présentait parfois comme een Franstalige Vlaming avait pour nom la passion, la gourmandise du nouveau - nouveaux créateurs, nouvelles formes textuelles, dramaturgiques, filmiques... Toujours à l’affût d’«épiphanies», d’œuvres qui libéraient des chants d’expression inédits, il possédait cette aptitude à l’éveil perpétuel, cette avidité de l’enfance.

Le questionnaire de Proust

Il me semble que l’on n’a guère pris toute la mesure de l’œuvre de passeur, de traducteur, d’intercesseur que, durant des décennies, contre vents et marées, il a menée sans relâche. Cet infatigable chercheur de pépites artistiques, ce baladin des Lettres qui occupait une place tout à fait à part sur la grande scène shakespearienne du monde n’a pas que tissé des liens entre les cultures francophone et néerlandophone (sans oublier les cultures germanophone et anglophone dont il avait également une connaissance littéralement éblouissante). Sa singularité absolue est d’avoir noué le verbe et l’action. Homme d’une stupéfiante érudition, il avait fait sienne la phrase de Bergson «penser en homme d’action et agir en homme de pensée».

Il est l’un des rares à avoir uni le souci de l’exigence intellectuelle au souci du réel, à avoir conjoint l’intelligence de la pensée pure et l’invention pratique de dispositifs de luttes. Lutte contre la pandémie de la bêtise, contre le repli nationaliste, contre le consumérisme culturel décérébré. Lutte contre les impostures, contre les défaites de la pensée. Lutte contre la sclérose des institutions, contre la Cacanie des Lettres, contre l’instauration d’une société de contrôle.

Nul n’était plus vigilant que Jacques à la vitalité de l’art, de la pensée, à la liberté des sociétés. Sa défense des créateurs, son inlassable dévouement passionné afin de rendre visibles les artistes, sa modestie et sa pudeur ont occulté son œuvre de dramaturge, de romancier, de nouvelliste, d’essayiste, de librettiste (Frülings Erwachen). Dans le questionnaire de Proust, à la question «quel est votre héros favori dans la fiction?», rien d’étonnant que Jacques réponde «Thyl Ulenspiegel», lui dont une joie malicieuse illuminait le regard, lui l’arpenteur saltimbanque des Lettres, le Thyl Ulenspiegel des XXe et XXIe siècles qui veillait à ce que la flamme des Lettres ne s’éteigne sous le rouleau compresseur de la logique matérialiste. A Nausicaa Dewez, dans un entretien récent paru dans Le Carnet et les Instants n° 205 de début 2020, il confiait en guise d’autoportrait ««Pas de pouvoir, un peu de savoir, beaucoup de saveur»: cette phrase de Barthes a été ma règle de vie»».

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