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La bataille de Cassel: des rivaux poursuivant les mêmes objectifs
© Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles
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Histoire

La bataille de Cassel: des rivaux poursuivant les mêmes objectifs

Le 22 février 1071

Le 22 février, il y a 950 ans, une importante bataille eut lieu à Cassel. Tentant d’étendre leur pouvoir, différents partis entrèrent en conflit. Ludo Milis expose les prémices de cette bataille, son déroulement et ses conséquences.

Une dynastie construit la Flandre

Le comte de Flandre Baudouin V mourut en 1067 à Lille. La dynastie comtale s’était alors déjà efforcée, de père en fils, depuis près de deux siècles et avec succès, d’accumuler pouvoir, richesse et territoires. À son origine se trouvait Baudouin Ier, comte du Pagus Flandrensis (le Pays de Flandre – région autour de Bruges), au service de l’empereur carolingien. Afin d’acquérir davantage de pouvoir, il avait usé d'astuces classiques: enlever Judith, la fille de l’empereur et l’épouser, ou encore menacer de pactiser avec les Normands aux aguets.

Cette soif de pouvoir s’inscrivait dans la féodalité du royaume franc occidental et renforçait la position des vassaux (comtes et ducs) vis-à-vis de leur suzerain, le roi. Ce dispositif fonctionna avec succès surtout en Flandre et en Normandie.

Les générations suivantes agrandirent leur territoire, principalement en direction du sud, le riche Artois et son commerce en plein développement, sa riche agriculture et ses anciennes voies de communication. Le comte Arnould Ier (918-965) fut le plus important: il repoussa les limites de son domaine jusqu’à la Somme. Une expansion supplémentaire fut cependant impossible, car les ducs de Normandie avaient eux aussi élargi leur fief, naturellement vers le nord.

C’est ce qui incita plus tard le comte Baudouin IV (988-1035) à porter son attention sur une région plus orientale, par la force des choses. Il annexa le pays d’Alost, entre l’Escaut et la Dendre, qui faisait partie du Saint-Empire romain germanique. Ce pas franchi impliquait que les comtes de Flandre devenaient vassaux non seulement du roi de France, mais aussi de l’empereur. Cette allégeance signifiait donc la fidélité à deux maîtres – aux intérêts toujours contradictoires –, ce qui offrait des opportunités: louvoyer entre les deux par intérêt personnel.

Les comtes étaient habiles en cela, au grand bénéfice de leur dynastie. Grâce à une politique matrimoniale adroite, leurs fils et filles, au fil des générations, s’unirent à de grandes dynasties. C’est ainsi que Baudouin IV maria son fils Baudouin V (1035-1067) à la fille du roi de France, Adèle. Puis ce dernier accorda à son tour sa fille Mathilde au duc de Normandie Guillaume (le Conquérant) qui envahit l’Angleterre en 1066 et monta sur le trône royal. Baudouin V devint d’ailleurs le plus important vassal français grâce à sa tutelle sur le roi Philippe Ier, alors enfant. La dynastie flamande joua en abondance sur l’échiquier politique.

Les antécédents de la bataille

Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que la bataille de Cassel ait réuni de nombreux acteurs différents. Mais comment cela se passa-t-il? Outre sa fille, Baudouin V avait deux fils: Baudouin VI qu’il maria à Richilde, comtesse de Hainaut par son premier mari, et Robert, qui épousa Gertrude, veuve, déjà comtesse de Hollande par sa précédente union. Les deux dirigèrent par ailleurs les comtés de leurs épouses pour leur propre compte. Concrètement, Baudouin se retrouvait donc comte de Hainaut (qui était situé dans l’empire germanique) et, à la mort de son père, lui succéda en Flandre. Ce rattachement fut l’enjeu des événements dont la bataille de Cassel sera un épisode.

Quand Baudouin V sentit sa fin prochaine, il voulut s’assurer que son fils aîné, Baudouin (VI), lui succéderait et non son frère Robert, connu pour son ambition et sa témérité. Ce dernier dut jurer solennellement de ne pas faire valoir des droits sur le titre de comte de Flandre et de maintenir sa loyauté à l’égard de ses deux neveux, les enfants de Baudouin (VI). Robert «le Frison» accepta moyennant une grosse somme, pecunia maxima selon la «Genealogia Bertiniana», le plus ancien récit sur le sujet.

Baudouin V mourut en 1067 et Baudouin VI lui succéda. Par précaution, il obligea son frère à renouveler son serment. Baudouin décéda en 1070 et Robert se révéla immédiatement être un boutefeu. Il envoya des émissaires aux nobles d’importance en Flandre, ainsi qu’aux patriciens dans les villes, pour qui la croissance économique était une priorité. Ceux-ci s’étaient plaints auprès de Robert de la cruauté très excessive de sa belle-sœur Richilde, qui gouvernait le pays au nom de son jeune fils Arnoul III, le nouveau comte. On lui reprochait la levée de nouveaux impôts. Robert voulait ainsi conquérir le pouvoir comtal en Flandre (pas en Hainaut, qui appartenait à Richilde); des faveurs et des libertés attendaient les convaincus.

La tension entre les deux camps montait. Richilde chercha à prendre contact avec le roi de France Philippe Ier, dont le beau-père de Richilde avait été le tuteur. Le roi accourait à son aide dès que nécessaire. D’autres alliances encore furent conclues, de coûteux serments prêtés, car gagner du pouvoir et ainsi accumuler de la richesse était l’objectif de la noblesse, dans et grâce à la féodalité.

Sous couvert d’allégeance féodale, de petites armées se constituèrent, à vrai dire des bandes de quelques chevaliers en armure, accompagnés de quelques fantassins; pas de ces grandes troupes qui colorent notre imagination en technicolor. Les choses se déroulèrent pourtant ainsi: stratégie, trahison, espionnage certainement aussi, et depuis lors, des deux côtés, encore près de 150 ans de narrations partisanes.

22 février 1071

Robert arriva en Flandre depuis la Hollande par la voie des eaux. À Clipello, lieu par ailleurs inconnu, il incendia une ferme comme signe convenu de rassemblement pour ses partisans. Cinquante ans plus tard, le clerc Galbert de Bruges écrivit que «ces traîtres formaient une multitude disparate et hardie».

Arnoul (III), successeur encore enfant de son père Baudouin VI, était l’adversaire. Il s’était replié en direction du sud, à Cassel et autour de Saint-Omer, et y attendait la suite des événements. Sa mère Richilde était retournée dans le fief de sa famille, Mons en Hainaut. C’est ce que prétendent certaines sources, tandis que d’autres situent sa présence sur le champ de bataille de Cassel, sur le mont des Récollets.

Un matin, Robert passa à l’attaque. Il comptait dans ses rangs des chevaliers et des fantassins d’au moins quatorze villes et seigneuries, entre autres de Gand, Bruges, Ypres et Saint-Omer. Arnoul disposait de troupes fournies par au moins dix-neuf seigneuries, essentiellement du sud de la Flandre et de la zone périphérique contrôlée par les comtes.

Le roi Philippe apparut aussi avec une multitude d’évêques et de nobles, venus pour certains de Bourgogne et du Poitou. Ils formaient la vasta multitudo, la grande masse contre les multo pauciores de Robert, un groupe beaucoup plus réduit. Gislebert de Mons, chancelier du comte de Hainaut, imagina là, plus d’un siècle après, la bataille entre Flamands et Hennuyers.

L’issue du combat? Arnoul fut tué par l’un de ses serviteurs, et Richilde – elle était donc là! – fut faite prisonnière. Robert qui, par bravade, poursuivit l’ennemi en fuite, fut aussi capturé. Mais ses partisans gagnèrent la bataille et les deux prisonniers furent échangés. Beaucoup de morts, beaucoup de blessés, beaucoup de prisonniers. Le frère d’Arnoul, Baudouin, s’échappa, tandis que le roi se replia en désordre sur la ville fortifiée de Montreuil-sur-Mer pour concevoir de nouvelles stratégies.

Il faudra attendre 1191 pour que la Flandre et le Hainaut soient réunis de nouveau sous l’autorité d’un même comte

Plus que le souvenir de la bataille, ce fut le lâche assassinat d’Arnoul qui saisit le contemporain. Et vers 1200, un auteur attentif, Lambert de Guînes – sur la base de la tradition orale – sut ce qui avait déterminé l’issue: Richilde avait répandu de la poudre magique pour battre Robert, mais le vent avait tourné, et la poudre s’était rabattue sur ses propres troupes.

Les conséquences

Robert était maintenant le souverain incontesté de Flandre. Les opinions des contemporains sur son administration, exprimées dans des sources d’origine ecclésiastique, sont disparates. L’une mentionne la fondation de l’abbaye de Watten et de la collégiale de Cassel, l’autre son autoritarisme qui ne plaisait pas au clergé.

Robert administra donc la Flandre, et son beau-fils, Thierry V, la Hollande (ainsi que la Frise), soit tout le flanc ouest de la mer du Nord. Son cousin Baudouin (II), frère d’Arnoul, succéda à sa mère, seulement en Hainaut bien entendu. Robert chercha immédiatement à se rapprocher du roi de France, eut des problèmes permanents avec celui d’Angleterre et se rangea du côté des réformateurs au sein de l’Église, donc contre l’empereur romain. En Flandre même, il était attentif aux aspirations des citadins, à la sécurité publique et au développement d’un appareil administratif exceptionnellement moderne pour l’époque.

Il faudra attendre 1191 pour que la Flandre et le Hainaut soient réunis de nouveau sous l’autorité d’un même comte. À cette époque, le comte de Flandre, Philippe d’Alsace (un arrière-petit-fils de Robert), mourut, et Baudouin V de Hainaut (autre descendant encore plus loin) lui succéda. Il s’agissait d’une union autour d’une personne, pas d’une fusion, qui durerait moins d’un siècle, à nouveau caractérisée par le hasard dynastique et les chamailleries. Il fallut attendre les Bourguignons et même les Habsbourg avant que l’idée d’une plus grande unification s’impose.

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