Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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La disparition du flamand occidental dans les faubourgs de Saint-Omer
Le passé flamand de Saint-Omer
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La disparition du flamand occidental dans les faubourgs de Saint-Omer

Pourquoi la langue flamande a-t-elle reculé jusqu’à cesser d’être parlée à Saint-Omer? Dans le dernier des articles tirés des conférences qu’il a prononcées les 15 et 29 janvier 2022 à la bibliothèque de Saint-Omer, Bernard Doncker donne réponse à cette question.

Au cours des siècles, le thiois, langue germanique enrichie de nombreux apports linguistiques consécutifs aux invasions franques, saxonnes, frisonnes, anglo-saxonnes et scandinaves, est devenu le flamand occidental, la langue en usage autrefois au point de contact de la vaste plaine de Flandre et des premières collines d’Artois. Parallèlement, l’usage du roman puis du français s’est peu à peu développé au Moyen Âge dans l’aristocratie et la bourgeoisie de Saint-Omer. Les deux langues ont cohabité tant bien que mal au sein de l’État bourguignon puis des Pays-Bas espagnols jusqu’à la conquête en 1677 par les troupes françaises de Philippe d'Orléans, frère du Roi Louis XIV.

Bien que le Roi-Soleil ait imposé l’usage du français, la langue flamande s’est maintenue, non plus dans la ville intra-muros, repliée derrière les fortifications de Vauban et son canal de ceinture, mais au sein de la communauté semi-rurale des faubourgs du Haut-Pont et de Lysel, deux quartiers extérieurs vivant essentiellement du maraîchage, de l’élevage et de la pêche. La population flamande de Saint-Omer qui compte quelques milliers de locuteurs natifs est majoritairement formée de familles nombreuses portant le plus souvent un patronyme d’origine flamande. Elles occupent et exploitent une vaste zone humide de 4000 hectares traversée par environ 160 km de rivières navigables et parsemée d’innombrables tourbières devenus des étangs. La configuration des lieux y est donc favorable au maintien d’une langue propre.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le flamand se maintient par simple transmission orale. Si les traces écrites sont quasiment inexistantes, tous les témoignages concordent. Bien que les lois votées tant sous la République que sous la Monarchie aient interdit la pratique de toute langue régionale, elles n’ont eu que peu d’effets immédiats sur une communauté repliée sur elle-même.

C’est l’époque où la France devient une grande puissance coloniale et promeut sa langue officielle sur tous les continents comme étant le vecteur de la culture universelle, celle des Sciences, des Arts et des Lettres. Les lois de Jules Ferry, votées en 1881-1882, entraînent la création de l’école publique, laïque, gratuite et obligatoire. Les instituteurs appelés «les hussards noirs de la IIIe République» les appliquent à la lettre et sanctionnent les écoliers flamands surpris en train de parler leur langue maternelle. La République «une et indivisible» affirme n’avoir besoin que d’une seule langue, à l’école comme à la caserne où l’on se prépare à reconquérir l'Alsace et la Lorraine mosellane perdues en 1871. Langue de commandement, le français est aussi présenté comme le seul outil permettant la promotion sociale alors que le «patois», terme volontairement péjoratif, rappellerait l’obscurantisme de l’Ancien Régime et ferait obstacle à toute culture ainsi qu’à l’unité de la Nation.

À Saint-Omer, les écoles privées et publiques se côtoient désormais sur la place de la Ghière dans le Haut-Pont. Une école publique est construite dans Lysel. La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État met le feu aux poudres dans les milieux catholiques. La défense du flamand est l’une des réponses du clergé aux républicains. Mais le flamand occidental est de facto la seule langue germanique parlée en France entre 1870 et 1914. Or, la germanophobie atteint son paroxysme et gagne toutes les couches de la population française.

Les instituteurs sanctionnent les écoliers flamands surpris en train de parler leur langue maternelle

Localement, les mariages «mixtes» entre les Audomarois·es francophones du centre-ville et les «extremi hominum morini» (Jules César, La guerre des Gaules) de langue flamande des faubourgs se multiplient au début du XXe siècle. Ils conduisent souvent à une connaissance passive du flamand, certes encore compris, mais de moins en moins pratiqué. Pour cette raison, il cesse peu à peu d’être transmis aux enfants. Ajoutons enfin que de nombreux employés des chemins de fer venus d’Artois, donc ignorant le flamand, élisent domicile à l’aube du XXe siècle derrière la nouvelle gare, soit à l’entrée du faubourg de Lysel, précisément là où le flamand résistait le mieux.

Néanmoins, selon l’historien de l’université de Lille Alain Derville, 75% des maraîchers de Saint-Omer déclarent parler le flamand occidental lors du recensement de 1911, mais ce ne sont plus que quelque centaines de locuteurs âgés vivant dans un environnement rural éloigné de la ville, parfois même sur l’une des nombreuses îles du marais.

Il faut donc aujourd’hui s’éloigner de quelques kilomètres de Saint-Omer pour entendre parfois parler le west-vlamsch considéré par l’Unesco comme langue «sévèrement menacée». Néanmoins, outre la toponymie, le flamand continue d’imprégner le parler local, les mentalités ainsi que les habitudes de vie de nombreux et nombreuses Audomarois·es.

Série

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