La politique de restitution de l’art colonial spolié est-elle une forme de néocolonialisme?
Comment la Belgique et les Pays-Bas abordent-ils la question délicate de la restitution des œuvres spoliées et de la recherche sur leurs origines coloniales? Une exploration de quelques zones d’ombre dans le marais des nouvelles politiques de restitution néerlandaise et belge.
«Méfiez-vous d’une répétition néocoloniale du passé, où vos actions sont surtout guidées par vos propres opinions, sentiments, normes et valeurs». Tel est l’avertissement adressé au gouvernement néerlandais par le Conseil de la Culture dans son avis intitulé «Collections coloniales et reconnaissance de l’injustice» publié en 2020. Cet avis a servi de base à la nouvelle politique de restitution des œuvres spoliées pendant la période coloniale. Les Pays-Bas figurent ainsi à l’avant-garde en Europe. À ce jour, plus de neuf cents pièces provenant notamment du Rijksmuseum et du Wereldmuseum ont été restituées –notamment à l’Indonésie, au Sri Lanka et au Nigeria–, parmi lesquelles le célèbre trésor de Lombok et plusieurs «bronzes du Bénin».
Un premier inventaire réalisé par le Conseil de la Culture a révélé qu’environ 300 000 pièces de la collection du Wereldmuseum néerlandais pouvaient être considérées comme des œuvres spoliées. Mais même si toutes ces pièces étaient restituées, il n’y aurait pas lieu de craindre que le musée se retrouve vide. Au rythme actuel des restitutions –quelque 300 objets par an en moyenne–, il faudrait 1 000 ans pour tout restituer, si tel était l’objectif.
Alors que les Pays-Bas et d’autres pays voisins tels que la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont récemment commencé à restituer les œuvres spoliées, la Belgique est à la traîne, avec aucune restitution à ce jour
En Belgique, l’AfricaMuseum à Tervuren possède dans sa collection d’art 130 000 objets dont l’origine pose question. Il a été établi en 2021 que près de 900 pièces avaient été acquises de manière illégitime. Le musée a entre-temps lancé une enquête sur l’origine des autres objets. Mais alors que les Pays-Bas et d’autres pays voisins tels que la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont récemment commencé à restituer les œuvres spoliées, la Belgique est à la traîne, avec un compteur à zéro, car il faudrait plus de temps pour élaborer une politique rigoureuse en la matière.
Le gouvernement néerlandais a fait preuve de cette rigueur en sollicitant l’avis susmentionné auprès du Conseil de la Culture. Afin d’éviter que la nouvelle pratique en matière de restitution ne devienne un exemple de relations inéquitables rappelant l’époque coloniale, la nouvelle politique de restitution devait être élaborée en concertation avec les pays d’origine, a estimé le Conseil. Mais en raison de la pandémie, les visites qu’il avait prévues dans les pays d’origine afin d’entendre les opinions qui y prévalent n’ont pas eu lieu. Des «discussions exploratoires» ont toutefois été menées via Internet, qui ont donné «l’impression que les pays d’origine souhaitaient parvenir à un accord avec les Pays-Bas».
Un angle mort
En Belgique, l’élaboration d’une nouvelle loi sur la restitution a rapidement capoté, selon la politologue Nadia Nsayi. Depuis sa nomination en 2021 comme chargée des relations publiques de l’AfricaMuseum à Tervuren et en tant que chroniqueuse pour De Morgen, Nsayi s’est imposée comme une voix critique importante dans le débat sur la restitution de l’art colonial spolié.
Nadia Nsayi © Bart Dewaele
Malgré les critiques formulées par des experts congolais à l’égard du projet de loi belge et la demande du gouvernement congolais d’ouvrir la voie à des négociations politiques à ce sujet, le Parlement belge a procédé à un vote unilatéral en 2022. «Tout comme le pillage colonial à l’époque, la restitution est une question de rapports de force», analyse Nadia Nsayi. La Belgique se trouve dans une position très confortable, car le Congo a aujourd’hui une politique culturelle très faible, en raison d’un leadership politique faible qui ne donne pas la priorité à la politique de restitution. Les Belges peuvent donc facilement dire, comme par le passé: oui, pff, les Congolais… ils ne sont pas encore prêts. Beaucoup de personnes d’origine congolaise répondent alors: à l’époque, pour voler les œuvres, vous n’aviez pas besoin de loi! Et pour les restituer aujourd’hui, vous allez pondre une loi? Imaginez: vous venez chez moi en pleine anarchie pour me voler quelque chose. Et pour pouvoir me le restituer ensuite, vous imposez encore certaines conditions. C’est l’inégalité dans laquelle nous nous trouvons toujours aujourd’hui.»
La statue de force Nkisi Nkonde, volée à la fin du XIXe siècle dans la région de Boma par le négociant belge Alexander Delcommune, avait une signification vivante au Congo. «Elle se trouve au milieu de tout le reste, comme si de rien n’était», constate Nadia Nsayi.© AfricaMuseum, Tervuren / Photo Frederik Beyens
Quelle est donc l’alternative? Nsayi se montre pragmatique: «La loi, avec ses défauts, est désormais en vigueur. Le Congo devrait maintenant demander la restitution des objets. Et c’est à la Belgique de coopérer de manière constructive. Il ne suffit pas de s’ouvrir à la restitution sur le papier, il faut aussi la mettre en pratique, sans ralentir le processus de restitution en imposant des conditions telles que la conservation dans les musées congolais, une demande officielle du Congo, etc. Les œuvres spoliées –celles qui, selon le musée, ont certainement été volées– devraient être restituées immédiatement et sans condition au Congo».
Nadia Nsayi: Tout comme le pillage colonial à l’époque, la restitution est une question de rapports de force
Nsayi touche là à un point paradoxal et fondamental qui est facilement ignoré dans les deux pays: les anciennes puissances coloniales fondent leur nouvelle politique de restitution sur le principe qu’elles en sont les propriétaires, alors que c’est précisément leur vol qui motive cette politique de restitution.
Le militant politique panafricain Mwazulu Diyabanza a vivement dénoncé cette cécité néocoloniale sélective. En 2020, il est entré dans l’Africa Museum à Berg en Dal pour «récupérer ce qui nous appartient», a pris une statuette spoliée dans une vitrine et est sorti avec. La police néerlandaise l’a aussitôt menotté. Il a également mené des actions chocs similaires dans d’autres musées européens afin de relancer le débat sur la restitution des œuvres spoliées. Dans le documentaire néerlandais The Story of Ne Kuko (2023) sur la statue de force Nkisi Nkonde volée qui se trouve à Tervuren, Diyabanza s’exprime sur son action et l’attitude actuelle des pays occidentaux: «Ce n’est pas à eux de décider comment et quand ils procèdent à la restitution. C’est à nous».
Les anciennes puissances coloniales fondent leur nouvelle politique de restitution sur le principe qu’elles en sont les propriétaires, alors que c’est précisément leur vol qui motive cette politique de restitution
Comment le professeur Wayne Modest perçoit-il une telle action? Depuis 2021, il est directeur scientifique du Wereldmuseum néerlandais, qui possède des succursales à Amsterdam (l’ancien Tropenmuseum), à Leyde (l’ancien Museum Volkenkunde) et à Rotterdam (l’ancien Museum voor Volkenkunde). «Nous apprécions ce genre de déclarations percutantes de la part d’activistes qui font avancer le débat», affirme Modest. «Mais nous sommes également confrontés à la réalité juridique en vertu de laquelle l’État est propriétaire de la collection et a son mot à dire sur le retour des objets. En tant que musée, nous participons au débat en cours sur la manière de créer un monde plus juste et plus équitable. Pour cela, il faut modifier certains cadres juridiques. C’est ce qui se passe actuellement aux Pays-Bas, mais aussi dans toute l’Europe».
Paternalisme
Aux Pays-Bas, à la suite de l’avis du Conseil de la culture, une commission indépendante sur les collections coloniales a été mise en place à l’automne 2022 par Gunay Uslu, alors secrétaire d’État à l’Enseignement, à la Culture et aux Sciences. Cette commission conseille le gouvernement sur les demandes étrangères de restitution d’«objets culturels». La commission est composée d’experts occidentaux: Lilian Gonçalves-Ho Kang You, juriste néerlando-surinamaise; Laura Van Broekhoven, Flamande formée aux Pays-Bas, directrice d’un musée d’histoire naturelle britannique et également professeure en études muséales, éthique et culture matérielle; Remco Raben, professeur néerlandais d’histoire culturelle (post)coloniale; et Alicia Schrikker, Néerlandaise, chargée de cours principale en histoire coloniale et mondiale.
L’exposé des motifs de l’avis du Conseil de la Culture sur lequel repose la politique faisait déjà référence surtout à des experts occidentaux et aux pratiques muséales occidentales.
Wayne Modest: «En tant que musée, notre rôle est de présenter les meilleures demandes de restitution en collaboration avec nos partenaires dans les pays d’origine».© Research Center for Material Culture
«Les cadres sont certes occidentaux, mais nous sommes en Occident, et nous sommes en train de critiquer les cadres occidentaux», réagit Wayne Modest. «Je préfère me concentrer sur ce que nous pouvons faire concrètement pour contribuer au changement plutôt que de critiquer la composition de la commission. En tant que musée, notre rôle est de présenter les meilleures demandes de restitution en collaboration avec nos partenaires dans les pays d’origine. Je n’aurais jamais pensé que près de 1 000 objets auraient été restitués en si peu de temps, depuis la création de la commission. Ainsi, même avec les restrictions imposées par l’infrastructure juridique, nous pouvons trouver des méthodes pour changer les choses».
L’objectif de cette politique de restitution est, comme le répètent toutes les publications à ce sujet, de réparer les injustices. La restitution devrait donc être «généreuse et inconditionnelle». Pourtant, dans un document d’orientation politique, la ministre néerlandaise Ingrid van Engelshoven a déclaré vouloir «mener des discussions» avec le destinataire sur la manière dont les objets concernés sont conservés et rendus accessibles par leur propriétaire d’origine.
Nadia Nsayi met en garde contre cet «argument paternaliste», qui a également cours en Belgique: «Le risque est que les Belges disent: les Congolais ne seront pas capables de les conserver eux-mêmes. Depuis les années 1970, des conditions sont imposées: la Belgique va les restituer, mais le Congo doit d’abord construire un musée. C’est ainsi que le musée de Kinshasa a vu le jour. Mais aujourd’hui, la Belgique remet le couvert avec cette loi, qui fait la distinction entre restitution physique et restitution juridique. Si la propriété juridique d’une pièce est restituée, la loi permet qu’elle reste à Tervuren sous forme de prêt».
Les Pays-Bas opèrent eux aussi une distinction en matière de restitution. Lorsqu’il n’est pas prouvé que l’objet a été volé –ce qui, selon le ministre, sera souvent le cas «compte tenu de la nature et de la complexité de notre histoire coloniale», car «les sources et les archives sont souvent incomplètes et difficiles à retrouver»–, les Pays-Bas procèdent à une mise en balance des intérêts. D’une part, la «signification particulière» de l’objet pour le pays d’origine et, d’autre part, les intérêts néerlandais, tels que la signification culturelle, historique ou scientifique particulière d’un bien culturel pour la collection néerlandaise. Ou encore: sa signification particulière pour les Néerlandais ayant des racines dans les pays d’origine.
Les Pays-Bas se posent ainsi en protecteurs par excellence de ces biens culturels et permettent à leurs propres communautés immigrées de prendre le pas sur le peuple du pays d’origine. Ensuite, les possibilités de conservation et l’accessibilité dans le pays d’origine peuvent jouer un rôle dans la décision de procéder ou non à la restitution. En cas d’incertitude quant à l’origine, la réparation d’une injustice n’étant plus l’enjeu, les Pays-Bas peuvent imposer des conditions plus strictes, ou décider uniquement d’un échange ou d’un prêt.
«Je respecte la politique qui a été mise en œuvre», précise Wayne Modest à propos de cette mise en balance des intérêts. «Cela ne signifie pas que la manière dont la mise en balance des intérêts est actuellement effectuée est nécessairement parfaite. En tant que musée, nous prenons position et nous participons au débat en cours à ce sujet. Il est évident que, du fait de notre perspective occidentale, nos intérêts sont considérés comme plus importants que ceux des autres. Il faut approfondir la réflexion pour trouver un équilibre. Nous devons repenser les choses afin de ne pas continuer à dominer par le biais de la vision occidentale du droit. Deux doctorants de l’Université libre d’Amsterdam travaillent actuellement sur cette question dans le cadre d’un programme de recherche sur l’héritage colonial, financé par le Nationale Wetenschapsagenda (l’Agenda scientifique national), afin de mieux comprendre et cartographier ce type de questions».
Le boucher qui inspecte sa viande
Comme la preuve du pillage des pièces concernées détermine la possibilité d’assortir leur restitution de conditions, l’enquête de provenance menée par les musées devient un élément central dans l’examen d’une demande de restitution. La situation a de quoi surprendre: par le passé, les musées ont souvent eux-mêmes été impliqués, en tant que commanditaires, dans des acquisitions controversées d’objets culturels dans les régions coloniales. Et aujourd’hui encore, en tant que gestionnaires de ces objets, ils participent à la décision de les restituer– ou non.
Ce sont de nouveau les anciennes puissances coloniales occidentales –comme toujours animées de bonnes intentions– qui mènent la danse
Afin de garantir la rigueur des recherches sur l’origine des objets, également en concertation avec les pays d’origine, le Conseil de la Culture néerlandais a plaidé en faveur de la création d’un centre d’expertise indépendant. Une recommandation qui a été mise en veilleuse par la ministre néerlandaise responsable à l’époque, Ingrid van Engelshoven, et maintenue par le ministre, désormais démissionnaire, Eppo Bruins: il faut d’abord voir combien de demandes de restitution seront présentées.
Bien que tous les documents politiques néerlandais évoquent la concertation et la coopération avec les pays d’où proviennent les œuvres spoliées, ce sont de nouveau les anciennes puissances coloniales occidentales –comme toujours animées de bonnes intentions– qui mènent la danse, dirigent les recherches en tant qu’administrateurs, disposent en tant que propriétaires, déterminent la procédure et prennent les décisions quant à son application. C’est le boucher qui inspecte sa «propre» viande. Ou plutôt: la viande d’autrui prélevée et transplantée contre son gré, qu’il rend maintenant solennellement comme s’il s’agissait d’un noble don d’organe. N’est-ce pas là la répétition néocoloniale des pratiques contre lesquelles le Conseil de la Culture avait mis en garde?
Tactique dilatoire
En juillet 2021, l’AfricaMuseum a entamé des recherches sur l’origine des œuvres spoliées. À cette date, il était établi que 1% (soit un peu moins de 900 pièces) des quelque 130 000 objets de la collection d’art de l’AfricaMuseum avaient été acquis de manière illicite.
Un premier inventaire réalisé des œuvres d’art spoliées susceptibles d’être restituées a abouti à une liste contenant les données disponibles sur 83 234 pièces et les circonstances archivées dans lesquelles elles ont été acquises. Début 2022, cette liste a été remise à l’ancien Premier ministre congolais Sama Lukonde. Le partage d’informations et de connaissances sur l’origine de la collection avec les pays d’origine est en effet essentiel pour que ces pays puissent introduire des demandes de restitution. Cela ne préjuge en rien de leur statut juridique.
L'AfricaMuseum à Tervuren© AfricaMuseum, Tervuren / photo J. Van de Vyver
Grâce à une contribution publique, des chercheurs liés à l’AfricaMuseum travaillent actuellement en collaboration avec des Congolais afin de déterminer l’origine de ces quelque 80 000 objets. À ce jour, l’origine de 35 à 40% de la collection complète reste incertaine. Pour les quelque 60% restants, le musée affirme les avoir acquis de manière légitime et qu’ils resteront donc la propriété de l’État belge. Il n’existe pas encore de commission chargée de statuer sur les demandes de restitution: pour cela, un accord politique doit d’abord être conclu.
Nsayi craint que l’étude de provenance ne soit une tactique dilatoire et souligne l’importance de l’indépendance des chercheurs et des futurs décideurs: en Belgique aussi, ce sont eux qui déterminent si un objet a été acquis légalement ou non et s’il peut faire l’objet d’une restitution. Elle estime que les chercheurs scientifiques employés par l’AfricaMuseum sont des parties prenantes et doivent donc être remis en question.
À cela s’ajoute le fait que les conditions de restitution, notamment la manière de conserver les pièces restituées, reposent ici aussi sur une vision occidentale des objets en question.
Habité
La cinéaste française Mati Diop a montré pourquoi le regard occidental sur l’art spolié est problématique dans Dahomey (2024). Ce film primé par un Ours d’or traite de la restitution de 26 œuvres spoliées par la France au Bénin en 2021. Elle y souligne la manière clinique dont l’art spolié est exposé dans des vitrines en Occident: comment cela arrache les pièces de leur contexte, les dépouille de leur histoire vivante et de leur signification souvent cérémonielle. En effet, dans les cultures africaines et orientales, les masques ou les statues de force sont dotés d’une âme et d’une voix. Ils ne sont pas considérés comme des objets, mais comme des personnes ou des forces supérieures, et font partie de la vie quotidienne d’un village ou de rituels vivants en plein air.
Dans le documentaire néerlandais The Story of Ne Kuko (2023), la différence entre la manière dont les statues vivantes et leur histoire sont traitées au Congo et dans les Pays-Bas est décrite comme suit : «Quand les gens meurent, ils deviennent histoire. Quand les statues meurent, elles deviennent art».
La vision matérialiste de la valeur (marchande) des œuvres d’art est une approche occidentale, alors que dans les anciennes colonies, c’est souvent leur signification spirituelle qui prime. L’exposition de ces statues dans les musées des pays d’origine est donc une pratique néocoloniale héritée des puissances coloniales. En encourageant la création de musées calqués sur le modèle occidental et en en faisant une condition préalable à la restitution, les pays occidentaux continuent d’imposer leur vision du monde aux pays d’origine.
Nadia Nsayi trouve également regrettable qu’en Belgique (comme aux Pays-Bas), les objets ne puissent être restitués qu’à des pays et non à des communautés locales ou à des particuliers. «Les personnes non occidentales ne sont toujours pas prises au sérieux en tant qu’individus jouissant des mêmes droits que les membres des sociétés occidentales», constate-t-elle. «Dans le contexte de l’art spolié par les nazis, nous trouvons aujourd’hui tout à fait normal que les objets soient restitués à la communauté juive ou aux familles qui les ont perdus pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils sont rendus aux personnes qui en ont été spoliées. Pas à Israël, par exemple, mais aux familles. Mais lorsqu’il s’agit de la restitution de l’art colonial spolié par la Belgique au Congo, c’est soudain le gouvernement congolais qui est considéré comme l’ayant droit. Je me demande alors: pourquoi un chef local d’une région où un objet a été volé ne pourrait-il pas introduire une demande? Aujourd’hui, ce chef doit passer par le gouvernement et le président congolais. Souvent, ces petites communautés ne sont même pas informées que quelque chose leur a été restitué».
Marais
La raison invoquée par les autorités néerlandaises pour ne restituer les biens qu’aux États est qu’elles ne souhaitent pas s’immiscer dans les affaires intérieures. Cela pose particulièrement problème lorsqu’il s’agit de relations internes injustes dans lesquelles les Pays-Bas ont eux-mêmes joué un rôle actif. C’est le cas, par exemple, de l’oppression des Papous par l’Indonésie. Depuis le 22 mai, le documentaire néerlandais The Promise, qui traite de cette histoire douloureuse et «oubliée» de la Nouvelle-Guinée néerlandaise, aujourd’hui partie intégrante de l’Indonésie sous le nom de Papouasie occidentale, est à l’affiche des cinémas néerlandais. Sa devise est l’aphorisme attribué à Jean-Jacques Rousseau: «Il y a toujours quatre côtés à une histoire: votre côté, leur côté, la vérité et ce qui s’est réellement passé».
Le film traite du rôle infâme joué par les Pays-Bas et l’ONU dans le transfert de ce territoire colonial –qui abrite la plus grande mine d’or du monde– à l’Indonésie, contre la volonté des habitants et contrairement à la promesse d’indépendance faite par les Pays-Bas. Depuis le transfert de la Papouasie occidentale à l’Indonésie en 1962, quelque 500 000 Papous ont été assassinés par l’armée indonésienne: un «génocide au ralenti» qui se poursuit aujourd’hui.
La signature de l’accord de New York sur le transfert de la Nouvelle-Guinée à l’Indonésie en 1962. Le ministre indonésien des Affaires étrangères Subandrio et le représentant néerlandais auprès des Nations unies Herman van Roijen se serrent la main sous le regard du Secrétaire général U Thant. © Image extraite de The Promise
Ainsi, dans le cadre de la politique actuelle, les six poteaux bisj de Papouasie exposés dans la salle centrale du Wereldmuseum d’Amsterdam (voir la première partie de ce diptyque) ne peuvent donc pas être réclamés par les Asmat, le groupe ethnique de la province indonésienne de Papouasie auquel ils appartiennent. Les poteaux bisj sont des poteaux de plusieurs mètres de haut représentant des figures humaines, utilisés lors de cérémonies pour commémorer les défunts. Ils sont ensuite jetés dans les marais pour se décomposer dans le respect du cycle naturel de la vie et nourrir de nouvelles plantes.
Il est peu probable qu’un gouvernement qui persécute une minorité réclame un jour ces poteaux bisj. Et même si l’Indonésie le faisait, ces poteaux n’auraient-ils pas leur place en Papouasie occidentale plutôt qu’au Museum Nasional de Jakarta?
Manifestation au Binnenhof à La Haye pour l’indépendance de la Papouasie occidentale, le 8 juin 1982, vingt ans après le transfert à l’Indonésie. © Collection Anefo
«L’approche interétatique de la politique doit également être développée davantage», précise Modest avec diplomatie. «Nous considérons comme une critique valable le fait que certaines communautés affirment que cette approche les empêche de récupérer leurs objets comme elles le souhaiteraient, mais nous devons également respecter la souveraineté des États indépendants. Nous apprécions les critiques qui nous sont adressées en tant que musée, mais aussi celles qui portent sur le caractère colonial de la politique et du processus. Cela dit, nous devons –comme musée, mais aussi comme société– reconnaître la complexité de la situation si nous voulons trouver des solutions anticoloniales. Nous nous engageons dans ce processus».
On pourrait dire que la restitution et le respect de la propriété et de l’identité d’autrui impliquent que la communauté à laquelle appartiennent les objets puisse en disposer librement. Y compris donc si elle décide de rétablir le cycle de vie brisé et de rendre ses poteaux bisj au marais.
Ceci est la deuxième partie d’un diptyque consacré à l’art spolié. Retrouvez la première partie ici.








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