Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

L’art uppercut de Robin Kid
© Robin Kid (a.k.a. The Kid) – avec l’aimable autorisation de l’artiste pour Templon
© Robin Kid (a.k.a. The Kid) – avec l’aimable autorisation de l’artiste pour Templon © Robin Kid (a.k.a. The Kid) – avec l’aimable autorisation de l’artiste pour Templon
Arts

L’art uppercut de Robin Kid

Le jeune prodige aux racines néerlandaises a rejoint le vivier de talents de la galerie Templon à Paris et expose sur les cimaises de ce bel espace culturel ses œuvres monumentales, qui témoignent de l’évolution de la société contemporaine entre grandeur et décadence, en capturant le désespoir et la répulsion de sa propre génération. Percutant!

«It’s All Your Fault», c’est le titre de la nouvelle exposition solo de Robin Kid a.k.a The Kid qui investit pour la première fois les murs de la réputée galerie parisienne. Il n’a pas fallu longtemps à cet autodidacte multidisciplinaire de 29 ans pour se faire remarquer sur la scène contemporaine. Après avoir fait sensation à la Paris Art Fair au Grand Palais en 2014 via la galerie ALB, il a depuis présenté son travail prolifique outre-Atlantique. Durant l’année pandémique, le musée MOCO d’Amsterdam (MOdern & COntemporary Art) lui a consacré à son tour une importante exposition avant qu’il ne rejoigne dans la foulée la pépinière de Daniel Templon. Cet artiste néo-pop, sans doute l’un des plus marquants de sa génération, continue ainsi de dévoiler au public français ses nouvelles créations protéiformes, allégoriques et hyperréalistes, qui dépeignent au vitriol le Zeitgeist (l’esprit du temps) entre hier et aujourd’hui.

Hors des sentiers battus

Look streetwear, casquette sur la tête, longue chevelure… ce natif des Pays-Bas qui vit et travaille entre Paris et Amsterdam semble tout droit sorti des films d’Harmony Korine, de Larry Clark, de Gus van Sant ou de Gregg Araki. Et l’on ne croit pas si bien dire, ce sont des réalisateurs qu’il vénère. En véritable arpenteur de chemins de traverse, Robin Kid, surnommé depuis l’enfance « The Kid », suit sa propre trajectoire, veillant à rester en dehors d’un cadre préétabli.

Il a grandi entre les Pays-Bas, la France et les États-Unis. Il n’a jamais aimé l’école, détestant l’autorité du système éducatif, avec ces règles et diktats qui formatent les esprits, et ce harcèlement permanent à l'encontre de toutes formes de différence. Élevé par ses grands-parents américanophiles, qui ont notamment hébergé des soldats US durant la Seconde Guerre mondiale, il s’est nourri d’une culture populaire qui n’est pas la sienne. À l’image du Magicien d’Oz, des Muppets, d’Alice au Pays des Merveilles, de Davy Crockett, de Casper le gentil fantôme… Des figures anticonformistes et anti-autoritaires qui lui ont appris très vite à suivre sa voie et à créer son monde.

C’est ainsi que ce millénial décide, à quatorze ans, de quitter les chemins balisés de l’école et de s’envoler vers le pays de l’Oncle Sam pour vivre et se rapprocher de cet American Way of Life qu’il dépeindra selon sa vision dans ses œuvres. «Les États-Unis sont une icône puissante de la dualité entre idéal et réalité», explique-t-il dans ses déclarations «Son imagerie symbolise le rêve américain en train de s'effondrer en tant qu’espoir collectif dans la plupart des pays, ce qui en fait le parfait symbole universel du “clair-obscur” social.»

Enjeux sociaux contemporains

L’art de The Kid se bâtit ainsi dès son plus âge et au fil du temps, alimenté par ses histoires personnelles, ses expériences et ses connaissances, qu’il apprend sur le tas, au gré de ses recherches et de ses méditations. Depuis près de dix ans, il confectionne des compositions grandeur nature entre portraits au fusain et au stylo Bic, sculptures en silicone, installations défragmentées et peintures à l’huile et à la tempera à l’œuf (technique utilisée par les Primitifs flamands), qui questionnent la notion de déterminisme social, les ambiguïtés des sociétés, les problématiques socio-politiques et l’influence des réseaux sociaux.

Au cœur du processus: sa génération. Une jeunesse à la beauté apparente, mais malmenée, scarifiée, torturée, en souffrance. Qu’il la représente comme une figure sacrificielle, une posture christique d’ange déchu ou dans des portraits empreints de désespoir, son travail méticuleux sur les corps, les épidermes et la carnation est impressionnant et touche au vif. À l’image de ses séries «Blessed is the lamb whose blood flows», «Back to School» et «I Go Alone».

Sur le fondement de ses réflexions, il cite en référence Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde: «Derrière chaque chose exquise, il y a quelque chose de tragique», sous-tendant l’idée «d’une chute prochaine» comme «une fleur vouée à se faner». Cette fatalité répétée de ces destins d’adolescents semble dès lors inéluctable, sans échappatoire possible. À l’exemple de «Do you believe in God?», inspirée de la fusillade de Columbine aux États-Unis, et «The Future is Old», déclenchée par les émeutes raciales à Charlottesville. Mais aussi de «Too young to die?», montrant un nouveau-né déjà tatoué dans une couveuse, et «As a flower chooses its color», centré sur l’accouchement d’une mère tordue de douleur sur la bannière étoilée.

«Tout est de votre faute»

Ce personnage instinctif et à la curiosité insatiable a installé son vaste atelier à Rambouillet dans les Yvelines, en région Île-de-France, pour créer dans un perfectionnisme technique et esthétique le chaos de cette société schizophrène du XXIe siècle. Sa nouvelle série approfondit ainsi cette exploration des paradoxes «à la frontière de l’innocence et de la corruption, de l’enfance et du monde adulte, de l’utopie et de la dystopie».

Intitulée «It’s All Your Fault», elle traduit l’actualité toujours plus frénétique et les affres d’une jeunesse davantage prise en étau entre les réseaux sociaux, l’hyperconsommation, la cancel culture, la montée des nationalismes, le dérèglement climatique, le Covid-19, les fake news et les émeutes qui ont engendré le mouvement Black Lives Matter. «D’une certaine façon, les réseaux sociaux étaient censés être une extension de la démocratie», souligne-t-il dans ses interventions, «mais cela devient une perversion de son principe fondateur (celui du débat, de l’échange, de l’écoute réciproque et de l’acceptation des différences), un monde où chacun s’accuse et reproche aux autres que tout est de leur faute.» Le titre de l’exposition a tôt fait d’être trouvé.

Robin Kid puise ses inspirations chez Norman Rockwell, Caravage, Jasper Johns, Edward Kienholz, Jan Fabre, les frères Chapman, Robert Rauschenberg, Ron Mueck, David LaChapelle… Surtout, dans la pop culture, les comics, le cinéma, la publicité, le monde infini de l’Internet, ses voyages et ses souvenirs d’enfance aux Pays-Bas. Dans son corpus d’œuvres s’accompagne également tout un bestiaire symbolique (vautour, hyène, aigle, lion, bison…), sous forme de totems ou de compagnons de route, lié aux cultures ancestrales, aux tribus, à la mythologie, à l’Antiquité, à la religion, à l’emblème du rêve américain.

Sur le qui-vive

Ses combinaisons ambitieuses, colorées et énigmatiques continuent ainsi de détourner toute cette iconographie référentielle. Des images à la fois provocantes et douloureuses, réflexives et poétiques, tragiques et nostalgiques, qu’il colle, coupe et superpose. «Autrefois, rien ne nous était accessible et nous avions envie de tout, aujourd’hui tout est à portée de pouce et nous n’avons plus vraiment envie de rien.» Un témoignage puissant de cette violence coutumière. Et notamment de cette «montée en flèche de toutes les formes de peur», comme il le formule dans ses déclarations «qui conduit la plupart des “grands” pays, intentionnellement ou non, à saper progressivement les libertés individuelles et les garanties démocratiques sous l'alibi de la sécurité des masses.»

Pour Robin Kid, il s’agit ici d’une nouvelle étape de son immense assemblage qui regroupera l’ensemble de ses œuvres. Son objectif est de développer toute une dimension narrative pour une expérience totale et immersive. Ce militant de Human Rights Watch, qui défend les Droits humains dans le monde, planche ainsi déjà sur son prochain projet. Car ce qui l’intéresse, c’est de surprendre le public, d'engager les débats et de déclencher des prises de conscience.

«It’s All Your Fault», jusqu’au 23 octobre 2021, galerie Daniel Templon à Paris.
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