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Le parti de l'étranger. L'image du «réfugié» dans la littérature néerlandophone d'aujourd'hui
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Le parti de l'étranger. L'image du «réfugié» dans la littérature néerlandophone d'aujourd'hui

Le 20 juin se déroule la Journée mondiale du réfugié. Le sort du réfugié est aussi devenu un thème de la littérature contemporaine, y compris des lettres de langue néerlandaise. Qui sont les auteurs qui, dans les Plats Pays, ont eu le courage d'aborder le thème du réfugié, montrant que la littérature peut apporter une plus-value parce qu'elle sait observer ce sujet sensible sous une multitude d'angles différents?

De nos jours, il est un thème - avec le climat et le terrorisme - qui domine et détermine l’actualité: celui de la migration. C’est surtout depuis les années 1990, qui voient le déclenchement de la guerre civile en ex-Yougoslavie, que la question des «réfugiés» en Europe est devenue un sujet aux nombreuses implications éthiques, politiques et sociales, et que les brasiers en Syrie et au Moyen-Orient ont rendu plus prégnant encore. Il est devenu l’enjeu de campagnes électorales virulentes et est aujourd’hui instrumentalisé comme jamais auparavant par les politiques, et cela sur le dos de groupes de population qui ne se doutent pourtant de rien. C’est aussi une question qui attise la rhétorique belliqueuse des populistes européens.

Que cette problématique ne soit pas sans influencer la culture et la littérature contemporaines, c’est là une quasi-évidence. La question s’est toutefois déjà posée à maintes reprises: le réfugié est-il devenu le cache-misère idéal pour l’artiste qui cherche à s’avancer armé de son engagement? Et, mutatis mutandis, cela vaut-il également pour le monde des lettres? S’agit-il d’un passage obligé, d’une thématique «prémâchée»? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle les romans et récits dont les protagonistes sont des réfugiés s’accumulent.

Nombre d’écrivains traitent dans leurs livres des motivations des migrants et plus particulièrement des réfugiés, des demandeurs d’asile et des sans-papiers. Ils racontent les obstacles à surmonter dans la quête d’une vie meilleure. Chose on ne peut plus logique si l’on considère que ce n’est pas d’hier que les écrivains observent les soubresauts du monde. Le sujet est au cœur de l’actualité et, de surcroît, ces dernières années les catastrophes se sont succédé sans relâche.

Cependant, les écrivains ont parfaitement compris qu’il ne leur était pas permis de se jeter tête baissée dans la littérature pamphlétaire. Mieux vaut se tenir à quelque distance des versatilités de l’opinion. On ne peut sortir de son chapeau un «récit de réfugiés», sauf à espérer marquer un point par le biais du journalisme ou de l’essai. Il y a peu, par exemple, Valeria Luiselli a braqué les projecteurs sur les enfants mexicains qui traversent la frontière entre le Mexique et les États-Unis dans son livre de non-fiction Raconte-moi la fin, récit des expériences qu’elle a vécues comme interprète.



Mais, récemment aussi, la même Valeria Luiselli leur a consacré un roman, Archives des enfants perdus, où elle raconte les vicissitudes d’une famille à la dérive, dans le contexte de la crise des réfugiés à la frontière du Mexique et des États-Unis.

Or, les choses se présentent différemment dans un roman, qui est régi par d’autres règles: «Les récits qui trouvent leur origine dans la réalité nécessitent une plus longue période d’incubation s’ils veulent se transformer en fiction, beaucoup d’eau doit couler sous le pont avant que l’on atteigne la juste mesure», déclarait à ce propos l’auteur néerlandais Tommy Wieringa dans une interview accordée au quotidien flamand De Standaard.

Si l’on considère la situation d’un point de vue international, force est de constater que les ouvrages dont les réfugiés occupent la première place suffiraient à remplir une bibliothèque entière. Dans le genre, Le Grand Quoi de Dave Eggers représente incontestablement un jalon: l’auteur, à travers un roman, raconte l’histoire de Valentino Achak Deng, un enfant réfugié soudanais qui émigre aux États-Unis sous les auspices du Lost Boys of Sudan Program. Citons ensuite le très populaire Khaled Hosseini. Ce dernier a acquis une réputation planétaire grâce à son livre consacré aux atrocités vécues en Afghanistan sous le régime des talibans. En définitive, le protagoniste des Cerfs-volants de Kaboul, après un passage par le Pakistan, finira par débarquer aux États-Unis. Dans le roman qui lui fait suite, Mille soleils splendides, Hosseini évoque également les camps de réfugiés en Afghanistan.

«Voilà plusieurs siècles que la littérature prend fait et cause pour l’étranger, l’«autre», le réfugié», observait Margot Dijkgraaf dans le quotidien néerlandais NRC, renvoyant explicitement à l’œuvre du Français Philippe Claudel, qui n’a jamais fait mystère de son indignation quant au sort réservé aux réfugiés.

Amer, humain, allégorique, factuel, pamphlétaire ou moralisateur: les angles d’attaque ne manquent pas dès lors que des auteurs se penchent sur le sujet. À quoi il faut ajouter que la question ne divise pas seulement la société, mais les écrivains eux-mêmes. Tommy Wieringa, par exemple, s’est depuis peu rangé à l’idée qu’«une frontière extérieure européenne sûre est nécessaire», ce qui est un point de vue d’adoption récente. Pour ne rien dire ici de Thierry Baudet, chef de file du parti de droite populiste Forum voor Democratie, qui ne répugne pas à se présenter comme écrivain.

Parmi les représentants de la littérature d’expression néerlandaise, Kader Abdolah, originaire d’Iran, fut l’un des premiers à coucher par écrit son vécu de réfugié, entre autres dans De adelaars (Les Aigles) et Le Voyage des bouteilles vides. Depuis lors, les textes en prose consacrés à l’immigration sont quasiment devenus un genre en soi. Pourtant, des années-lumière séparent Hôtel Problemski, où Dimitri Verhulst s’immerge dans un centre pour demandeurs d’asile, et l’effrayant L’oiseau est malade d’Arnon Grunberg ou Troisièmes noces de Tm Lanoye. Dans ce dernier livre, l'auteur critique vivement le multiculturalisme à la flamande et l'Europe forteresse, d'une manière empreinte par moments autant d'un comique burlesque que d'une noirceur mélancolique. «Je conteste la certitude avec laquelle nous abordons la question des nationalités et des frontières», dixit Tom Lanoye.

Souvent, le réfugié offre matière à opter pour des thèmes plus vastes. C’est ce qu’a réussi à faire, par exemple, Joke van Leeuwen avec Hier (Ici), une parabole sur les frontières et sur les contours de la liberté. «Les frontières maintiennent une pensée de type nous / eux, ce qui ne ressortit pas exclusivement au passé. Au contraire, j’ai l’impression que ce type de pensée binaire s’est renforcé ces dernières années», déclare-t-elle à ce sujet.

Jeroen Theunissen, de son côté, a introduit subrepticement le thème des réfugiés dans son roman Onschuld (Innoncence), où l’on voit le photographe de guerre Manuel Horst se faire enlever et torturer par des djihadistes dans le guêpier syrien avant, la chance aidant, de parvenir à s’échapper. Il est très peu disert à propos de sa nouvelle liberté, assure qu’il n’a nul besoin d’un soutien posttraumatique et tombe amoureux de Nada, une réfugiée syrienne. Il rentre avec elle en Belgique, où il leur faut batailler pour se construire une nouvelle existence avec le jeune fils de Nada, Basil. Mentionnons également Rosita Steenbeek, auteure de Wie is mijn naaste? (Qui est mon prochain?), un ouvrage engagé non fictionnel s’apparentant au reportage et consacré à l’accueil des réfugiés à Lampedusa, en Sicile et au Liban.

Présenter un miroir au lecteur

Venons-en à trois œuvres néerlandaises en prose qui traitent du thème des réfugiés d’une manière beaucoup plus directe et qui, pour se baser sur un récit nettement personnel, n’en parviennent pas moins à donner à cette problématique une portée universelle.

Elvis Peeters (° 1957) - qui écrit ses romans en collaboration avec son épouse Nicole Van Bael - est un de ces auteurs flamands qui abordent régulièrement ce thème avec maestria, quoique sans menacer quiconque d’un doigt moralisateur. Plus d’une fois on trouve chez lui un penchant pour l’allégorie et un ton pessimiste. Son roman De ontelbaren (Les Innombrables, 2006) possédait déjà tous les traits d’une saga apocalyptique, où les rapports entre le pauvre et le riche se trouvaient analysés jusque dans leurs ultimes conséquences. Les inégalités se traduisent par un afflux de réfugiés voulant gagner la riche Europe, un coup de semonce devant la menace que représente l’impuissance des politiques à contrôler la situation et qui trouve un écho dans le malaise de la population. De ontelbaren, du récit personnel qu’il est au début, évolue vers l’allégorique. Avec Brood (Pain, 2018), Elvis Peeters a plutôt procédé à rebours, rompant une lance pour un réfugié, un vagabond solitaire qu’il scrute au profond de l’âme, ce qui donne lieu à un roman bref et intense.

Ne faut-il pas voir dans l’écrivain le sismographe hypersensible d’un monde en mouvement ?

L’auteur se projette dans l’esprit d’un garçon anonyme qui s’enfuit d’un pays (africain?) non spécifié. Sur le chemin de l’exil, ses efforts pour obtenir une vie meilleure se voient contrecarrés. «J’avais dix ans. Peut-être onze. Peut-être neuf. Peut-être douze. Personne ne m’a jamais donné la date exacte de ma naissance. À la maison nous ne tenions pas de registre. Mon âge variait au gré des circonstances.» Il est contraint de chercher son salut en Europe. Son village et son pays sont de plus en plus en proie aux violences de la guerre (ethnique?). Les champs, les hameaux, les maisons et les humains sont systématiquement anéantis. «Je dois choisir la langue dans laquelle oublier ce que je préfère ne pas raconter. Ce que je veux chérir, je n’ai pas le droit de le laisser se perdre dans une autre langue», se dit le jeune garçon d’une maturité très précoce.

Sa mère et ses trois sœurs cadettes sont les premières à partir, à bord d’un pick-up. Lui, en compagnie de son père, de son frère et de sa sœur plus âgés, demeure près de la ligne de feu, faute qu’ait pu être rassemblée la somme indispensable pour payer les trafiquants d’êtres humains. Au début, le jeune garçon travaille encore dans un magasin, où il est chargé de remplir les rayons. Mais les barrages, les hommes armés et les hélicoptères survolant la région, qui sont devenus son lot quotidien, finissent par rendre la chose quasiment impossible. Le jour où le magasin est détruit par un bombardement, le jeune garçon perd son emploi et se trouve réduit à s’occuper du ménage à la maison. Le départ devient inéluctable. Petit à petit, la famille est contrainte de se disloquer pour que l’on ne découvre aucun lien entre ses membres.

Sur la route, les privations se multiplient, en regard desquelles un petit doigt devenu insensible est encore une souffrance infime. À la fin, il ne lui reste plus qu’un croûton: «Si je le mangeais, je saurais à la seconde même: après, il n’y a plus rien. Je ne mangeais pas à crédit. J’investissais dans l’espoir.» Une fois parvenu en Europe, il s’invente une nouvelle identité et reste muet sur son passé. Profil bas, tel est le mot d’ordre. Le désir d’être comme tout le monde et d’exercer un métier (boulanger) est grand. Mais les codes échappent au garçon. C’est particulièrement manifeste le jour où il se retrouve sur une vaste place et que, pendant le feu d’artifice, sa main s’égare entre les jambes d’une fille.

«Un roman n’a pas pour mission de faire la leçon. Mais de présenter un miroir», a déclaré Elvis Peeters à l’occasion de nombreuses interviews. À bien des égards, Brood a pu passer pour un addendum à son précédent «roman de réfugiés», De ontelbaren. L’auteur veut-il provoquer chez nous un électrochoc? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que Brood touche un nerf à vif. Voilà un roman qu’on lit avec le cœur qui saigne. Et pourtant, il y a quelque chose de prévisible (et en même temps de tragique) dans ce récit. On a très tôt l’intuition que le protagoniste ne s’acclimatera pas en Europe. Quant aux allusions à la célèbre nuit de la Saint-Sylvestre de Cologne, difficile de passer à côté. Dans la conclusion, Elvis Peeters semble endosser des habits de moraliste, malgré son aversion pour la ‘littérature pamphlétaire’. Brood est somme toute un livre qui comporte des traits éducatifs et qui, à ce titre, peut rendre de signalés services dans l’enseignement.

Des thèmes universels

En 2013, Tommy Wieringa (° 1967) a obtenu le Libris Literatuurprijs, une importante distinction littéraire dans la néerlandophonie, pour Voici les noms, où la question de la migration prend des allures quasiment bibliques. Lui non plus, cette problématique n’a cessé de l’occuper. Il lui a consacré le bref roman De dood van Murat Idrissi (La Mort de Murat Idrissi), «comme pour insister sur le fait que la migration, le déracinement et l’exil plongent jusqu’aux racines de notre histoire», ainsi qu’on a pu le lire dans le quotidien de Volkskrant.

Des dizaines de sans-papiers en quête d’une vie meilleure qui se noient en Méditerranée après une traversée périlleuse sur des rafiots de fortune. Les cadavres de réfugiés le long des autoroutes espagnoles, balancés de la voiture après que des passeurs ont échoué dans leurs missions. Il y a beau temps déjà que l’enfer aux frontières de la forteresse Europe ne fait plus la une des journaux, sauf dans ces cas où une image iconique sort du lot, comme celle du corps échoué sur la plage du jeune Aylan.

Il y a une dizaine d’années, Tommy Wieringa a été choqué par ce genre de nouvelle, dont la brièveté n’enlevait rien au macabre, à propos des conséquences fatales d’un trafic d’êtres humains en Espagne. Dans De dood van Murat Idrissi, l’auteur nous raconte l’histoire d’Ilham et de Thouraya, deux jeunes Néerlando-Marocaines qui tombent de Charybde en Scylla. En vacances dans leur pays d’origine, elles sont - sans grande résistance - enrôlées par des trafiquants d’êtres humains. Saleh, un débrouillard de première, «né pour l’économie informelle», parvient à les convaincre de passer clandestinement un jeune migrant marocain de dix-neuf ans. Hélas, la traversée en ferry entre Tanger et Algésiras ne se déroule pas comme prévu. À l’arrivée, il apparaît que Murat est mort asphyxié. Les trafiquants choisissent aussitôt de prendre la clé des champs, emportant dans leur fuite l’argent promis. Comment les deux jeunes filles, désespérées et sans le sou, vont-elles se débarrasser du cadavre?

En 2004, Tommy Wieringa a étudié de près le procès des deux amies en Espagne. Dans un premier temps, il avait du reste caressé le projet de les interviewer, mais la chose ne s’est jamais faite. Malgré cela, l’histoire a continué à le hanter, aussi le nouveau roman qui en est né peut-il se lire comme un «appendice» de Voici les noms, où il transforme le thème de la migration en une épopée aux ramifications bien plus importantes, aux frontières de l’apocalyptique.

L’auteur ouvre son roman par une fresque exaltée où il évoque la naissance de la Méditerranée et celle du diabolique et tumultueux détroit de Gibraltar. Cette ouverture haute en couleurs se poursuit par un récit oppressant dont l’issue nous est immédiatement livrée. Le ton se fait aussitôt plus sobre et plus tendu. De courtes phrases nous poussent en avant.

Au fil des pages, nous apprenons comment Ilham, la sceptique, et Thouraya, l’entreprenante et l’opportuniste - parce que constamment à court d’argent - tombent presque sans s’en rendre compte dans les filets de Saleh, le garçon «à la bouche impérieusement retroussée». Tommy Wieringa nous montre, au moyen de dialogues cinglants, comment de modestes décisions, qu’un début de hochement de tête suffit à confirmer, sont lourdes de conséquences tragiques. Ou, pour rejoindre Ilham dans ses considérations: «Elle a pris la vie de Murat Idrissi. Elle l’a prise par son acceptation. Son «oui» a été son arrêt de mort. Une âme pour une âme: revanche symétrique.» Kilomètre après kilomètre, ses remords vont s’accroissant.

De dood van Murat Idrissi se déroule sous la chaleur de plomb des plaines arides du sud de l’Espagne, dans un décor de ports de transit, d’autoroutes, de relais routiers et d’Etap Hôtels. Tommy Wieringa place ses personnages sous une «cloche de malédiction», les laissant, si l’on ose dire, mijoter à l’étuvée : la chorégraphie de la fatalité n’offre visiblement aucune échappatoire.

L’écrivain ne se contente pas de jeter un regard impitoyable sur cette cour des Miracles de boiteux et de camés, ces individus délurés, qui en un clin d’œil font profit de l’éternel désir d’une vie meilleure. Dans son roman, il met aussi le doigt sur le phénomène du déracinement. Ilham et Thouraya sont de jeunes Marocaines qui ne sont plus chez elles où qu’elles aillent. Voyageant dans leur pays d’origine, elle ne se sentent pas à leur place, aux Pays-Bas, elles ne sont que des citoyennes de seconde zone, aussi forte que soit leur envie de s’intégrer. À cela vient s’ajouter leur vaine tentative de couper les ponts avec une famille étouffante. Dilemmes cornéliens apparemment sans issue. Sauf à se résigner. Au passage, Tommy Wieringa prouve une fois de plus quelle force roborative possède la littérature et comment un écrivain talentueux peut puiser dans une étude de cas des thèmes universels.

«Un mensonge impeccable vaut mieux qu’une vérité embrouillée»

Tant Elvis Peeters que Tommy Wieringa s’emparent de l’actualité comme d’un terreau littéraire. Chez Rodaan Al Galidi (° 1971), nous trouvons un auteur dont la matière première est constituée de ses propres expériences. Connu de longue date pour son utilisation d’images voluptueuses et grandiloquentes, dans Hoe ik talent voor het leven kreeg (J’ai développé un talent pour le vie) il a cependant cherché une forme propre à rendre ses neuf années de séjour dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. D’un ton nécessairement plus léger aussi bien que grinçant, le livre est devenu à juste titre un bestseller de la littérature néerlandaise.

Ce roman tragi-comique, il faut le dire, va droit au but. En évitant toute forme de pathos ou de sentimentalité, il tranche dans le vif. Dès les premières pages, Rodaan Al Galidi trouve le juste équilibre entre distanciation et implication. Il agrémente son récit d’un humour amer et d’une voix off inimitable qui lui permettent de se dissimuler derrière le personnage de Semmier Kariem. N’empêche qu’il est clair comme le jour que l’auteur s’inspire de son propre vécu. «Ce livre est du domaine de la fiction pour celui qui ne peut y croire, mais du domaine de la réalité pour celui qui est ouvert à ce qu’il raconte», déclare l’auteur.

À l’époque, Rodaan Al Galidi, qui a reçu une formation d’ingénieur du bâtiment, a fui l’Irak pour échapper à l’enrôlement obligatoire dans l’armée sous le régime de Saddam Hussein. Ce n’est qu’au terme de six années d’errance, entre autres en Jordanie, en Turquie et en Malaisie, qu’il débarque, en 1998, à l’aéroport de Schiphol, où il demande l’asile. Son séjour interminable dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile semble avoir été le cadet de ses soucis. «Qu’avais-je à faire d’un titre de séjour? Au diable le titre de séjour! Quand cela fait des années que vous n’avez pas mangé dans un restaurant chic, vous ne pensez pas aux entrées et aux desserts. Vous voulez manger, peu importe quoi. Enfin j’étais en sécurité!» Neuf années durant, il s’applique à y tuer le temps en compagnie de cinq cents autres. Il y apprend le néerlandais - d’abord grâce à une fille de dix ans qui lui enseigne les mots -, commence à écrire et obtient sa régularisation en 2007. Mais, bizarrement, Rodaan Al Galidi, écrivain reconnu depuis 2011, échoue à son examen de naturalisation et vit depuis lors sous la menace d’une expulsion.

L’écriture d’un livre, à la table d’une recyclerie, s’est révélée un accouchement difficile. Rodaan Al Galidi avait en effet enfermé dans un coffre-fort mental la période passée au centre d’accueil. Il aura fallu un entretien avec l’écrivain Adriaan Van Dis, lequel l’a exhorté à écrire chaque semaine un e-mail sur un sujet spécifique, pour qu’il puisse lâcher la bonde à ses émotions. «C’est lui qui a vraiment accouché chaque page», peut-on lire dans l’introduction. Parfaitement lucide sur sa position peu enviable, Rodaan Al Galidi adopte néanmoins la perspective de l’étranger, comme un entomologiste qui serait son propre objet d’étude. Mais les fonctionnaires du Service d’immigration et de naturalisation, ainsi que le personnel du centre d’accueil, avec toutes leurs manies et leurs goujateries, sont eux aussi minutieusement dépeints. Tout commence lors de la demande d’asile de l’auteur: le personnel brille par ses inconséquences et un babélisme qui n’est pas loin d’atteindre des dimensions démoniaques.

La littérature peut offrir une évidente plus-value quand il s’agit d’étudier un thème actuel sous une multitude d’angles.

L’honnêteté est-elle bonne? «La vérité est mortelle.» Ou, pour reprendre les termes de Rodaan Al Galidi: «Aux Pays-Bas, j’ai appris une chose: ce qui compte, c’est de remplir les cases du formulaire. Un mensonge impeccable vaut mieux qu’une vérité embrouillée.» L’écrivain raille plus d’une fois la manie de l’organisation propre aux Néerlandais, épinglant souvent les situations absurdes qui en découlent. Il s’étonne par ailleurs du contraste qui voit alterner la parfaite froideur des fonctionnaires néerlandais en poste et les élans de cordialité de l’homme de la rue.

Bien que Rodaan Al Galidi se base sur ses errances à travers le monde, ce qui forme le cœur de Hoe ik talent voor het leven kreeg, ce sont la faune et la flore bigarrées des demandeurs d’asile et des aventuriers. Le livre regorge de gags involontaires. À coup sûr, les scènes où l’on tente de familiariser les demandeurs d’asile avec l’utilisation d’un vélo sont un des temps forts du roman. L’ennui pousse les résidents du centre d’accueil à faire toutes sortes de cabrioles. L’amour furtif et la séduction fonctionnent comme autant de mécanismes de distraction, cependant que le suicide reste monnaie courante.

Par ailleurs, Rodaan Al Galidi observe qu’à chaque fois que surgit un problème dans les environs du centre d’asile, ce sont les demandeurs eux-mêmes qui sont les dindons de la farce. Et donc, le centre continue à être une prison dont, même si les portes sont ouvertes, il est préférable de ne pas sortir.

Le récit intérieur de Rodaan Al Galidi nous présente un miroir grinçant. Étant donné que l’auteur n’a pas l’ambition de nous livrer une dénonciation en forme de prêche mais veille à maintenir sans exagération les faits sous l’éclairage d’une ironie à froid, son degré de causticité est particulièrement élevé.

Ainsi donc - comme c’était le cas chez Elvis Peeters et Tommy Wieringa - la preuve nous est fournie que la littérature peut offrir une évidente plus-value quand il s’agit d’étudier un thème actuel sous une multitude d’angles. Que le thème des réfugiés ne se laisse pas réduire à une polarisation en noir et blanc mais autorise de nombreuses variantes de gris, et qu’une approche nuancée du phénomène de la migration soit hautement recommandable, ne serait-ce pas là le fil rouge de ce petit inventaire de la «littérature de réfugiés» en langue néerlandaise? Et ne faut-il pas voir dans l’écrivain le sismographe hypersensible d’un monde en mouvement?

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