Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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«Les choses que nous avons vues» d’Hanna Bervoets: les nettoyeurs du web
photo © Klaas Hendrik Slump
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compte rendu
Littérature

«Les choses que nous avons vues» d’Hanna Bervoets: les nettoyeurs du web

Réputée pour sa plume acerbe sur notre société contemporaine et acclamée par ses pairs aux Pays-Bas, Hanna Bervoets est une superstar de la littérature néerlandaise. Les choses que nous avons vues est son premier roman traduit en français (par Noëlle Michel), publié par la jeune maison d’édition Le Bruit du monde. Pour cette occasion inédite, Les plats pays ont plongé dans ce livre de 146 pages racontant le quotidien des modérateurs de contenu online.

Après avoir quitté son travail d’assistante dans un centre d’appel, Kayleigh, 27 ans, postule pour un job au titre hermétique: «personnel de la gestion de la qualité». Derrière cette description expéditive se cache le poste de modératrice de contenu sur Internet. Si vous connaissez peu les métiers du digital et de la tech, sachez qu’il s’agit des personnes en charge de surveiller les publications postées en ligne.

Modérateur de contenu, ton univers impitoyable

Vous seriez en droit de penser qu’il s’agit d’une activité somme toute banale, voire amusante, après tout qui n’aime pas les vidéos d’un bébé et d’un chaton se liant d’amitié? Mais non. Quand notre personnage principal (et narratrice) commence son premier jour à Hexa –une société sous-traitante pour «un géant technologique puissant»–, elle se voit affecter à un département particulier: celui chargé d’évaluer «tous les messages, photos et vidéos […] signalés comme “offensants”».

C’est ainsi que Kayleigh se retrouve jour et nuit confrontée à deux cents images insurmontables et inhumaines. Dans cette atmosphère ultra-anxiogène, la jeune femme se rapproche de ses collègues avec lesquels elle passe ses soirées au café des Sports. L’alcool aidant, la bande décompresse pour oublier les choses vues en continu, dans des «conditions de travail exécrables», avec des obligations de scores – quasi impossibles – à atteindre et selon des directives «qui changeaient tous les quatre matins», le tout sans «accompagnement psychologique» digne de ce nom.

Une plongée en semi-apnée

Quand le roman commence, cela fait seize mois que notre héroïne a quitté Hexa de son «propre chef». C’est à ce moment que M. Stitic, avocat de profession, fait son apparition. Il insiste pour que l’ex-modératrice se joigne à une action collective contre son ancien employeur. À l’inverse de ses collègues qui ont accepté d’y participer, Kayleigh décline catégoriquement son offre, et ce, malgré la promesse d’une «jolie somme en perspective». Pour ne plus être incommodée par ses messages incessants, elle lui fait une proposition: lui écrire, via des lettres, les raisons de son départ.

Hanna Bervoets fait ici le choix judicieux d’un roman épistolaire à une voix, les réponses du destinataire n’étant jamais dévoilées. Les premières soixante pages sont une édifiante introspection dans les conditions de ces nettoyeurs du web. L’écriture (bien que très) simple, reste dynamique et l’intrigue fonctionne, donnant au lecteur l’envie de «tourner la page», le fameux page turner. Mais soixante pages plus tard, on se noie dans un gloubi-boulga d’événements sans lien et de phrases ennuyeuses. Heureusement, les quarante dernières pages font preuve d’un sursaut (comme un dernier hourra) qui nous sort de notre apathie. Bien que le dénouement soit plutôt réussi, l’histoire se termine en queue de poisson, l’autrice optant pour une fin ouverte.

Pour une personnalité aussi encensée, Hanna Bervoets n’est pas convaincante dans ce roman au rythme inégal. Les personnages sont désincarnés, le paysage topographique est absent, l’autrice ayant mis l’accent sur le propos au détriment d’une recherche formelle. Dommage, car Bervoets tenait entre ses mains un sujet en or et une idée d’intrigue séduisante. Les lecteurs et lectrices cherchant une critique des médias sociaux y trouveront cependant leur compte.

À propos de Hanna Bervoets

Née en 1984 à Amsterdam, Hanna Bervoets se fait remarquer en 2009 avec son premier roman Of Hoe Waarom (Ou Comment Pourquoi) couronné par le prix ScriptPlus HvA récompensant un premier roman, suivi de Lieve Céline (Chère Céline) qui remporte le prix du meilleur livre écrit par une autrice néerlandaise. Alles wat er was (Tout ce qui a été) marque sa consécration en tant que romancière, puisqu’il devient un best-seller.

En dix ans à peine, l’autrice, également journaliste, est devenue une personnalité incontournable. Elle reçoit, en 2017, le prix Frans Kellendonk, le Graal du prix littéraire aux Pays-Bas et se voit désigner en 2021 ambassadrice de la prestigieuse Boekenweek (La semaine des livres).

Hanna Bervoets, Les choses que nous avons vues, (traduit du néerlandais par Noëlle Michel), éditions Le bruit du monde, 2022.
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