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L'exigence et la vision: Frie Leysen (1950-2020)
© «deSingel», Anvers.
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L'exigence et la vision: Frie Leysen (1950-2020)

Le monde culturel en Belgique, et en particulier celui des arts vivants, a perdu le 22 septembre dernier sa figure tutélaire depuis près de 40 ans. Frie Leysen avait 70 ans et sa mort a suscité un hommage unanime.

«Elle avait de l’empathie, ne faisait aucun compromis, mettait toujours en avant l’intérêt de l’art», disait d’elle Anne Teresa De Keersmaeker.

Frie Leysen n’a jamais eu l’arrogance d’une diva, elle avait sans cesse le sourire (sauf lorsqu’on lui coupait ses budgets) et la cigarette au bout des doigts, mais dans son domaine elle était une star très écoutée – comme Gérard Mortier pour l’opéra. Elle avait l’œil pour dissiper le voile des apparences. Sa hantise était de sombrer dans le confort des certitudes. Son ambition: partager ses coups de foudre.

Tous ceux qui sont passionnés par la création artistique et par ce que l’avenir nous prépare comme vision du monde ont été attirés vers elle. Elle, si douce dans ses contacts, était si ferme dans ses choix artistiques. Romeo Castellucci, par exemple, disait comme tant d’autres: «Ma rencontre avec Frie Leysen a marqué pour toujours mon rapport au théâtre».

Il faut reprendre le fil de sa carrière pour comprendre ce que Frie Leysen a apporté comme exigence insatiable pour faire éclore les artistes.

Ceux qui étaient à Amsterdam en 2014, au palais royal, lorsqu’elle y reçut des mains du roi Willem-Alexander le prestigieux prix Erasmus, se souviennent encore de ses propos. C’est un prix prestigieux qu’elle recevait à la suite de personnalités aussi importantes que Peter Stein, Jürgen Habermas et William Christie.

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Devant le roi néerlandais, elle prononça alors un vigoureux plaidoyer pour les artistes et les créateurs menacés dans l’Europe d’aujourd’hui, y compris aux Pays-Bas: «Il n’y a quasi plus de différences faites entre art, culture et industries culturelles; on coupe brutalement dans les budgets et le paysage théâtral a été «nettoyé» là où se trouvait le renouveau; les lieux de création et les laboratoires n’existent plus; l’art actuel est appelé le «hobby des gauchistes»; la circulation des artistes internationaux a été réduite à un minimum risible; tous les grands théâtres offrent quasi le même type de programme où on cherche à plaire à tous et à faire du «chiffre» avec comme résultat que ces théâtres se vident.»

La presse néerlandaise fut toute surprise de cette liberté de ton: «elle a fait ce qu’on ne fait pas et elle l’a dit en regardant le roi!». Le roi lui-même lui a joliment répondu: «Je n’ai pas le droit d’émettre une opinion, mais je pourrai au moins vous citer et citer vos arguments».

Directrice du «Singel» et Fondatrice du «Kunstenfestivaldesarts»

Née à Hasselt en 1950, sœur jumelle du comédien Johan Leysen, Bruxelloise habitant Tervuren, licenciée en histoire de l’art de la Katholieke Universiteit Leuven, elle se retrouve à seulement 30 ans à la tête de la grande scène toute neuve du Singel à Anvers où tout était à inventer.

Alors qu’en 1980, Anvers était un désert culturel, elle y amène Kantor, Cunningham, Mnouchkine, Peter Brook, le butho japonais, Pina Bausch, Castellucci Claude Régy, et tant d’autres, attirant même dans la métropole anversoise un important public francophone.

Après dix ans, elle décide de quitter le Singel, car disait-elle «trop de gens restent cloués à leur siège et font vieillir les organisations qu’ils dirigent.»

Ses yeux se tournent alors vers Bruxlles.

Son coup de génie fut le lancement à Bruxelles d’un festival inédit de création contemporaine, le Kunstenfestivaldesarts, international, audacieux et... bicommunautaire - alors que Flamands et francophones ne se parlaient pas.

Elle l’avait imaginé en 1992 avec Guido Minne sur base d’une profession de foi artistique et politique: «La Belgique était alors plongée en plein discours fédéraliste malsain. Nous voulions dépasser cela en créant un projet bicommunautaire, car il n’existait pas de projet réunissant les deux communautés. Il était important de dire alors au monde politique que sa volonté de séparation allait à contre-courant de ce qu’il convenait d’entreprendre. Ces années-là étaient aussi celles de Sarajevo, l’exemple ultime des dérives nationalistes. Si Bruxelles voulait devenir une vraie capitale européenne, une alternative aux Sarajevo, il fallait créer un festival de ce type.»

Une lionne sillonnant le monde

Elle dut se battre comme une lionne dans les imbroglios communautaires belges mais le succès vint, faisant de son festival un des plus importants d’Europe, faisant découvrir Kentridge, Forced Entertainment, les Flamands de TG Stan et tant d’autres. «L’art, disait-elle, doit être là pour analyser ce qui se passe dans une société, pour critiquer mais aussi pour faire rêver. Les artistes sont les seuls à pouvoir dire certaines choses. L’art doit être comme une tique, un animal qui nous colle à la peau, qui nous gratte et envoie des ondes qui dérangent.»

Celle qui «prenait le temps de courir» sillonnait le monde pour en ramener des pépites qui ensuite faisaient les beaux jours d’Avignon, Paris ou Amsterdam. Elle était une adepte du «local-mondialisme»: «Une parole ne peut être universelle que si elle est enracinée dans un terrain très local. Mais présenter des artistes belges de qualité sans un contexte international serait du protectionnisme malsain.»

En 2002, à quelqu’un qui lui reprochait d’aller voir en Indonésie, elle répliquait : «Quelle arrogance de croire qu’il n’y a rien dans un pays de 120 millions d’habitants.»

Après plus de dix ans à la tête du Kunsten, elle choisit de céder le flambeau qui fut repris par son collaborateur de longue date Christophe Slagmuylder.

Dressant son bilan, elle nous disait alors: «Notre festival a joué un rôle dans le décloisonnement de l'Asie en Europe, loin de tout exotisme et folklore. Nous avons promu ce travail dans la capitale de l'Europe. Je suis aussi heureuse d'avoir fait connaître de grands artistes à leurs débuts. J'ai connu des moments de grande beauté (Marthaler, les Chinois). J'ai eu la chance inouïe dans ce boulot de connaître des gens incroyables, cela donne une vue plus optimiste du monde. Notre festival est une forme de résistance à cette tendance à la culture de divertissement, formatée, qui charme et endort, et je vois que ça marche. Le public, plus aventureux qu’on ne le croit, est venu nombreux, voir des inconnus. De vraies nouveautés étaient sold out avant même Forsythe!»

La révolte à Vienne

Quittant le Kunsten elle est ensuite appelée partout : un festival des capitales arabes, le festival Theater der Welt, les Berliner Festspiele, le Festival de Vienne qu’elle abandonne après un an en conflit avec le CA, un festival à Gwangiu en Corée du Sud.

Son expérience avortée à Vienne fut, disait-elle, la plus traumatisante de sa vie: «On m’avait choisie car on voulait que j’y apporte du changement, mais je me suis vite rendu compte qu’ils ne savaient pas comment je travaille et qu’ils ne voulaient en fait, pas de changement. Je voulais prendre la défense des artistes qui menacent d’être étouffés par un petit monde bourgeois et artificiel fait de glamour, d’argent, de noms connus, de prestige, d’intérêts commerciaux, de volonté de plaire avant tout, de compromis, de carriérisme et d’orgueil : un Disneyland artistique du XXIe siècle. Moi, j’arrivais en voulant mettre l’artiste et son oeuvre au centre du festival. Vite, j’ai vu qu’on ne pouvait pas discuter et ayant commencé en janvier, j’ai annoncé dès septembre que je ne ferais qu’une édition et pas quatre. J’avais vu que ce qu’ils voulaient, c’était avant tout des grands noms, cela peut être bien mais n’est pas suffisant.»

Tout la caractère entier de Frie Leysen est là et continue à inspirer les grands directeurs de festivals européens. « Je retrouvais à Vienne cette upper class des festivals de théâtre et les grands théâtres en Europe qui coproduisent entre eux, de manière quasi incestueuse, mais qui ont totalement abandonné leurs responsabilités à l’égard des créateurs nouveaux qui montent. »

Déranger plus que plaire

Ces dernières années, on la voyait encore à chaque création importante en Belgique comme à Avignon quand c’était Vincent Baudriller et Hortense Archambault qui dirigeaient le Festival, car elle les appréciait beaucoup.

Toujours assise discrètement, aux premiers rangs, vêtue de noir, cheveux blancs, perles aux oreilles, posée sur son siège avec la légèreté d'un oiseau en perpétuelle instance de départ, regardant tout sans commenter, n’en pensant pas moins.

Nous l’avions si souvent rencontrée et chaque fois elle avait un regard si empathique sur cette culture qui la faisait vivre, tout en conservant son esprit critique: «Le secteur culturel est co-responsable. On a tous beaucoup trop essayé de plaire à tout le monde: au pouvoir politique, au public, à la presse, aux commissions d’avis, au lieu de se dire que notre but n’est pas de plaire mais de continuer à déranger. Résultat: on est devenus des toutous et les salles se vident.»

Prenant l’exemple de Romeo Castellucci elle disait: «Il touche en nous des zones qu’on ne pensait même pas avoir ! Il valorise l’humain qui est en nous. Certes, il secoue le public, ne cherche pas à plaire, mais il nous atteint au plus profond de nous et nous rend plus humains. Respecter le public n’est pas lui plaire.»

En 2014, elle nous disait: «Sur le plan économique et politique, l’Europe ne signifie plus rien, mais la culture et les arts y restent hyper importants. Il faut continuer à lutter pour ça. Pas pour en faire un musée patrimonial, mais pour garder une culture ouverte et aventureuse qui investit dans le futur. La culture européenne peut rester un phare dans le monde et il faut y investir, d’autant que cela ne coûte quasi rien. Mais nous manquons de visionnaires.»

Sa profession de foi restait inchangée : «Quand on va au théâtre, on se confronte à des gens qui nous disent autre chose, qui changent notre façon de voir, qui nous donnent de l’inspiration. C’est pour cela que le public vient au théâtre et découvre en plus la beauté, parfois la beauté de la laideur. Les gens viennent toujours aussi nombreux au théâtre quand ils savent que ce n’est pas pour être confirmés dans ce qu’ils pensent mais pour être inspirés par de nouvelles visions sur le monde portées par un langage théâtral nouveau.» Elle nous manque déjà tant.

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