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Pelumi Adejumo: quand le bonheur d’un autre nous blesse
© Rijksmuseum, Amsterdam
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Jeunes voix sur l'esclavage
Littérature

Pelumi Adejumo: quand le bonheur d’un autre nous blesse

18 jeunes écrivains de Flandre et des Pays-Bas donnent la parole à un objet de l’exposition Slavernij (Esclavage) du Rijksmuseum à Amsterdam. Pelumi Adejumo a donné voix à un collier de 1689 portant les armoiries de Guillaume III d’Orange-Nassau.

Quand le bonheur d’un autre nous blesse

Pendant longtemps, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose de princier à ne jamais toucher le sol. Lors des visites, comme la fois avec l’Anglais, le petit chien de Madame van der Leck était habillé de fourrure, il était admis à table et pouvait boire dans la coupe de cristal de Madame. Également présents: du magret de canard, un crachoir, les sœurs Riri Fifi et Loulou, filles du comte qui vivait de l’autre côté du canal. Moi-même et mon garçon, également convoqués. Il dut faire le tour de la table la poitrine en avant, les épaules basses, la tête haute. Il devait aussi tendre le cou, afin que l’on puisse me voir dans toute ma splendeur. Une véritable parade!

L’espace entre nous était plus étroit que l’interstice entre la poitrine de Fifi et son corset. Autrefois, quand il y avait plus de place, nous jouions à des jeux. Il me laissait descendre jusqu’à la clavicule et décrivait des cercles dans l’air avec sa tête. Il me faisait bouger autour de lui comme un cerceau. Il se mit à réagir de plus en plus souvent à mon contact comme à celui du sol en hiver, lorsqu’il marchait pieds nus sur les carreaux et laissait tomber un plateau à cause du froid. En été, je brûlais comme une couronne de charbons ardents autour de son cou.

Les doigts de l’Anglais sentaient le tabac. Mon garçon tenta de détourner la tête quand l’homme palpa mes décorations. Les inscriptions, les armoiries de famille, les lignes d’une feuille d’acanthe. Comme pour dire quelque chose, mon garçon positionnait toujours sa tête de façon à ce que les rayons du soleil, qui entraient par les fenêtres, me frappent pour se refléter dans l’œil de l’Anglais. Mais l’homme tâtonnait d’un seul œil. Ses doigts étaient des côtelettes d’agneau. Il avait sur le pouce une verrue, qu’il creva sur l’un de mes bords tranchants. Monsieur van der Leck et l’Anglais tonitruèrent, on aurait dit les premières notes d’une vache, Loulou cancana en chœur. Riri Fifi et Madame van der Leck couvrirent leur bouche de leur main. L’Anglais lécha la plaie, devenant le chien à la coupe, et essuya sa salive sur la nappe blanc cassé. On nous accula moi et mon garçon dans un coin.

Cette nuit-là, il ne ferma pas l’œil. Sous moi, en lui, fomentait une révolte. Il s’ouvrit la peau en la frottant avec une branche. Je chantai pour lui, plein d’espoir, un chant sur une branche de bouleau, que je connaissais autrefois, quand j’avais une autre forme. Dans un autre pays, à une époque plus lointaine encore que son pays d’origine. Chaque nuit, les bouleaux pleuraient parce que les enfants les écorchaient et leur volaient toute leur sève, et les jeunes sorcières en fuite fabriquaient des balais à partir de ses brindilles et les pères confectionnaient des paniers avec leur ceinture blanche. Ce n’était pas n’importe quelle chanson, c’était une chanson avec une morale! Sur la valeur de la souffrance d’un autre! Mais il ne m’écouta pas. Pas même quand je tentai de lui expliquer qu’il était un ange, avec un anneau d’or, que les choses ici-bas étaient inversées. Il ne m’écouta pas.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un projet de résidence de la maison néerlando-flamande deBuren en collaboration avec la fondation Biermans-Lapôtre.
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