Petit Gand en Turquie: la migration invente une nouvelle philanthropie
C’est bien connu: l’envoi d’argent par-delà les frontières fait partie de la réalité migratoire. Mais, contrairement au stéréotype, cette aide financière ne se limite pas à la famille restée au pays; elle soutient aussi des projets sociaux. Depuis le début du XXIe siècle, la philanthropie diasporique en Europe a pris un nouveau tournant, portée par des «femmes à l’héroïsme discret» et des «citoyens doubles».
Connaissez-vous le village de Klein Gent ? Il ne se trouve pas sur les rives de la Lys, mais sur un plateau rocheux et aride, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière turco-syrienne. Entièrement composé de conteneurs, ce village abrite aussi une école, une bibliothèque et même une chillroom. Ce sont toutefois les noms de ses rues qui frappent le plus les habitants par leur caractère exotique: Sleepstraat, Wondelgemstraat, Bevrijdingslaan… Autant d’appellations que Klein Gent doit à sa ville-mère flamande, Gand, où la communauté turque a pris l’initiative, à la suite du séisme de 2023, d’orchestrer une vaste campagne de solidarité.
Singulièrement, l’un des moteurs de cette mobilisation était l’asbl Burgerplicht, une association engagée en faveur d’une société gantoise plus inclusive. Mettre sur pied, ici en Belgique, des projets visant à favoriser l’émancipation des minorités et construire, là-bas en Turquie, des villages d’urgence pour des personnes sans abri: ces deux engagements peuvent sembler contradictoires. Klein Gent est pourtant loin d’être un cas isolé. Au contraire, il illustre clairement la nouvelle orientation prise aujourd’hui par la philanthropie diasporique en Europe.
Des membres de Burgerplicht Jongeren en visite à Klein Gent en octobre 2024. Ce village d’urgence, situé à la frontière turco-syrienne, est un projet phare de la nouvelle orientation prise par la philanthropie diasporique en Europe. © Burgerplicht
L’argent du migrant
Pour saisir ce qui se joue ici, il nous faut évoquer les liens profonds qui unissent migration et philanthropie. Lorsque des personnes s’installent ailleurs, elles n’y retrouvent que rarement les mêmes conditions que dans leur pays d’origine. Parfois, celles-ci sont meilleures; bien souvent, elles sont pires. Ce déséquilibre est à l’origine de nombreux flux financiers transnationaux: non seulement la philanthropie, mais aussi le commerce, l’action caritative, l’aide au développement et même de simples transactions domestiques. À ce déséquilibre s’ajoute le fait que les systèmes de solidarité délimitent, par définition, un groupe interne, au sein duquel s’opère la redistribution et dont les migrants sont généralement exclus, tant dans le pays d’origine que dans celui d’accueil. Additionnez ces deux éléments, et vous obtenez la philanthropie, qui peut adopter mille formes différentes.
Si la philanthropie traverse l’histoire des migrations comme un fil rouge, elle s’y faufile aussi, telle une anguille, en se déployant dans toutes les directions: des collectes de fonds organisées par les sociétés d’accueil –comme l’aide d’urgence britannique aux réfugiés belges durant la Première Guerre mondiale– aux opérations philanthropiques menées en faveur des émigrants, telle l’American Colonization Society, qui, au XIXe siècle, a secondé les Afro-Américains dans la construction du Libéria. Il existe bien sûr aussi une philanthropie émanant des groupes migrants eux-mêmes, que l’on désigne sous le terme de «philanthropie diasporique». Celle-ci vise parfois le pays d’origine, comme dans le cas des Balikbayan qui, à partir des années 1970, ont contribué à remettre l’économie des Philippines sur les rails. Mais tout aussi souvent, elle s’exerce dans le pays d’arrivée, à l’image de l’organisation irlandaise Ancient Order of Hibernians ou de l’hôpital juif Montefiore à New York. Sans oublier le code Romano Zakono, qui encourageait les Roms semi-nomades à s’entraider financièrement en période de persécutions.
La philanthropie diasporique s’accompagne presque toujours d’une obsession malsaine pour le portefeuille du migrant
Sans doute faut-il espérer que personne n’ait jamais l’idée de calculer combien d’argent circule ainsi à travers le monde. Car ce chiffre serait aussitôt brandi dans quelque forum nauséabond de l’extrême droite radicale. Oui, le sujet est sensible –et pas seulement aujourd’hui. Partout où surgissent des tensions entre différentes communautés, la philanthropie s’est révélée, de tout temps, être un gourdin commode pour frapper les migrants: tantôt comme «critère d’intégration», tantôt comme preuve de «double loyauté». Il suffit de penser à l’image que l’on se faisait des Juifs au Moyen Âge, aux soupçons qui pesaient sur les huguenots dans l’Europe du XVIIIe siècle, ou encore à l’adoption, au XIXe siècle, de la loi américaine d’exclusion des Chinois (Chinese Exclusion Act), l’une des premières lois anti-immigration au monde. De fait, la philanthropie diasporique s’accompagne presque toujours d’une obsession malsaine pour le portefeuille du migrant. Même dans les meilleures circonstances, elle rend visible la ligne ténue qui sépare le «nous» du «eux».
Les remises migratoires vers la Turquie
Mais cette histoire n’explique toujours pas pourquoi, à la frontière turco-syrienne, se trouve un village appelé Klein Gent. Pour le comprendre, il nous faut d’abord parler d’un autre flux financier transnational majeur: les remises migratoires. Alors que la philanthropie diasporique désigne l’argent que les migrants consacrent à des projets sociaux dans leur pays d’origine, les remises migratoires correspondent aux sommes que ces mêmes migrants envoient depuis l’étranger à leurs proches.
Remises migratoires et philanthropie diasporique sont distinctes, mais étroitement liées. Les remises migratoires existent elles aussi de longue date, même si, avant l’essor des systèmes bancaires internationaux, elles étaient moins aisées à mettre en œuvre. Ces systèmes n’ont pas seulement permis aux familles ordinaires de faire circuler de l’argent sur des distances toujours plus grandes; ils ont aussi donné aux économistes les moyens d’en mesurer précisément l’ampleur. Pour l’année 2025, ce montant se serait élevé à environ six cent quatre-vingt-dix milliards de dollars, soit plus de trois fois les quelque deux cent vingt milliards de dollars qui parviennent au Sud global par le biais de l’aide publique au développement.
Pour mieux cerner le mouvement de balancier entre les remises migratoires et la philanthropie diasporique, examinons cette histoire mondiale à travers une focale locale. Direction, cette fois, les rives de la Lys, à Gand: une ville de deux cent soixante-dix mille habitants et de cent soixante-douze nationalités, où un dixième de la population a des racines en Turquie.
Reçus de transferts d’argent envoyés de Gand vers Emirdağ, accompagnés de lettres. Après avoir remboursé toutes ses dettes, Ibrahim Özer, installé à Gand, a pendant des années soutenu sa famille restée en Turquie au moyen de remises migratoires. © Collection Zehra Özer, De Poorten
La migration turque à Gand remonte, on le sait, aux années 1960, lorsque l’industrie textile locale s’est mise à recruter des travailleurs turcs, déclenchant un processus de migration en chaîne. On sait moins que nombre de ces pionniers avaient contracté des prêts pour financer leur voyage vers l’Europe. Une fois ces dettes remboursées, l’épargne pouvait commencer, en vue d’un retour au pays. Dans De Poorten, mon livre consacré à l’histoire méconnue des quartiers périphériques de Gand, je cite notamment le témoignage de Nurten: «Nous économisions tout ce qui rentrait et n’achetions que des choses que nous pouvions emporter en Turquie». Pour beaucoup, les voitures surchargées qui prenaient la route en caravane chaque été depuis les villes des Pays-Bas et de Belgique restent le symbole par excellence de cette première phase migratoire.
Tout change lorsque, dans les années 1980, des crises économiques et politiques éclatent tant en Europe qu’en Turquie. De nombreux immigrés –en particulier parmi la deuxième génération– comprennent alors qu’un retour n’est plus envisageable et mettent un terme à leurs investissements dans le pays d’origine. C’est à partir de ce moment-là que les remises migratoires prennent la forme que nous leur connaissons aujourd’hui: des familles installées à l’étranger envoient de l’argent aux proches restés au pays. Ce n’est pas un hasard si, à cette période, des sociétés comme Moneytrans, RIA ou MoneyGram opèrent une percée mondiale.
Depuis lors, de nombreuses études ont été consacrées aux sommes que les communautés migrantes d’Europe occidentale envoient vers leurs pays d’origine. Sans surprise, les personnes bénéficiant d’une sécurité d’emploi transfèrent davantage que celles en situation précaire. La religiosité joue également un rôle, en particulier au sein des groupes musulmans, où la zakat –l’aumône légale– constitue l’un des cinq piliers de l’islam. Mais le facteur le plus déterminant des remises migratoires est le temps: plus la migration est ancienne, plus les montants envoyés diminuent. On observe la même évolution à Gand: pour la première et la deuxième génération, les remises migratoires allaient de soi; pour la troisième et la quatrième, c’est beaucoup moins le cas. Non pas parce que les jeunes générations seraient plus égoïstes, mais parce qu’elles organisent autrement leur générosité. Moins tournée vers la famille, davantage vers des groupes anonymes. Moins axée sur la subsistance, davantage sur le changement social. Plus philanthropique, donc.
La famille Palit, à Gand, juste avant son départ pour la Turquie. Dans les années 1970 et 1980, les familles de travailleurs immigrés rentraient souvent en Turquie durant les mois d’été, la voiture chargée de cadeaux. © Collection Ayse Palit (Blijven Plakken) / Amsab-ISG, Gand
Ce glissement des remises migratoires vers la philanthropie au sein de la diaspora turque ne peut être dissocié d’évolutions plus larges survenues dans les années 1980: l’essoufflement de l’optimisme lié à la mondialisation, la montée de l’extrême droite en Europe, mais aussi l’âge d’or de l’aide humanitaire –avec, notamment, le concert caritatif Live Aid en 1985. La migration elle-même se transforme. Les réfugiés, avec ou sans titre de séjour, prennent une place de plus en plus importante dans les sociétés européennes et se mêlent, dans ce que j’appelle les poortwijken (les «quartiers des portes»), aux minorités déjà établies, aux habitants de longue date, aux étudiants et aux migrants économiques. À Gand, ce sont surtout des nouveaux arrivants originaires de l’ex-Yougoslavie et de Bulgarie qui trouvent rapidement leur place au sein des réseaux turcs, donnant naissance à de nouvelles initiatives philanthropiques.
Dans cette dynamique de brassage, les organisations créées par les migrants eux-mêmes jouent un rôle clé et marqueront de plus en plus profondément l’histoire de la philanthropie diasporique. À l’origine, ces associations étaient principalement tournées vers leur propre groupe; avec la rapide mutation des migrations, elles sont toutefois devenues des infrastructures d’accueil essentielles pour les nouveaux arrivants. Tandis que les «anciens» se heurtent aux limites des remises migratoires, les nouvelles générations –parmi lesquelles de nombreux réfugiés– entretiennent souvent un rapport très conflictuel à leur pays d’origine et affichent, de ce fait, une certaine méfiance à l’égard de l’aide publique au développement ou de la charité classique.
Dans ce contexte, ces organisations ont vu émerger un nombre croissant de groupes mixtes, en quête d’alternatives pour mener des projets fiables, capables de faire une réelle différence dans les pays ou les régions d’origine. Nous en arrivons ainsi aux événements survenus dans la nuit du 5 au 6 février 2023, dans les environs de la ville turque de Gaziantep: une friction entre les plaques arabique et anatolienne provoque un séisme d’une magnitude de 7,8 sur l’échelle de Richter.
Le séisme et ses répliques
Les secousses ont été ressenties jusqu’aux Pays-Bas. Littéralement. Mais l’ampleur de la catastrophe ne s’est révélée que dans les semaines et les mois qui ont suivi. Environ vingt-trois millions de personnes directement touchées. Plus de cinquante mille morts, dont quarante-quatre mille côté turc et six mille côté syrien. La «catastrophe la plus meurtrière de l’histoire de la Turquie» a de surcroît frappé une région déjà éprouvée depuis des années par les déplacements forcés, le terrorisme et la menace permanente de la guerre.
Le séisme a eu lieu un lundi. Le mardi, l’organisation gantoise Helping Hands Belgium avait déjà récolté cinquante-cinq mille euros; le mercredi, toutes les mosquées de Gand étaient transformées en centres de collecte de biens de première nécessité. Le jeudi, la ville ouvrait un registre de condoléances. Le samedi, un premier convoi partait de Gand vers la région sinistrée; et le dimanche avait lieu le premier d’une longue série de concerts caritatifs au centre artistique interculturel De Centrale. Dans de nombreuses autres villes européennes, la mobilisation a suivi un rythme comparable.
La douleur aiguë des premières semaines a certes été quelque peu apaisée par ce vaste élan de solidarité, mais chacun était bien conscient que les questions les plus difficiles restaient à venir. Qu’en serait-il de la reconstruction? Pour Helping Hands Belgium, déjà active depuis dix ans dans la région auprès des réfugiés syriens, il est rapidement apparu que l’aide ne pourrait venir que de l’extérieur. En collaboration avec l’asbl gantoise Burgerplicht, l’organisation a mobilisé vingt associations de Gand afin de mettre en place un village d’urgence. Un groupe d’étudiants gantois en architecture a assuré la conception du projet. Le 18 février, les premiers conteneurs ont été installés. Dans les mois qui ont suivi, 1,2 million d’euros ont été récoltés, permettant la fourniture de 222 logements.
Le nom aurait, semble-t-il, été trouvé rapidement. Klein Gent est un clin d’œil à Klein Turkije («la Petite Turquie»), une rue médiévale du centre-ville dont le nom intrigue de nombreux Gantois d’origine turque. Les chevilles ouvrières de cette mobilisation solidaire étaient, pour l’essentiel, des habitants de Gand issus de la communauté turque: médecins, architectes, travailleurs sociaux, enseignants. De loin, on pourrait donc croire à une initiative strictement communautaire, mais rien n’est moins vrai. Parmi les Gantois d’origine turque, seule une poignée de personnes étaient originaires de la région sinistrée. Pour beaucoup, il n’existait donc aucun lien direct avec la zone touchée.
Par ailleurs, les personnes impliquées dans l’action n’étaient pas exclusivement turques. Une organisation de jeunesse de la communauté marocaine a ainsi participé au projet, aux côtés de l’association de soutien aux réfugiés Refu Interim (rebaptisée tout récemment Compagnie Cordial) et de nombreuses institutions culturelles, parmi lesquelles le musée STAM et l’asbl Gents Kunstenoverleg. La main a également été tendue à la communauté syrienne de Gand qui –contrairement à la communauté turque– était en grande partie originaire de la région touchée et ne se trouvait pas dans une position sociale lui permettant de mettre sur pied de telles initiatives.
L’aire de jeux située au centre de Klein Gent. Le projet ne se limite pas à la fourniture de logements : il intègre également une prise en charge psychosociale des victimes du séisme. © Helping Hands Belgium
S’agissant de Helping Hands Belgium, cette opération s’inscrivait clairement dans le prolongement de ses activités, mais il n’en allait pas de même pour l’autre acteur central, l’asbl Burgerplicht. Cette dernière se concentre en effet très explicitement sur Gand et sur la Belgique. Son nom en témoigne: Burgerplicht («devoir civique») renvoie, d’une part, à la volonté de rompre avec le stigmate qui pèse sur les Belgo-Turcs, perçus comme des «citoyens à moitié» et, d’autre part, à l’ambition d’accroître leur engagement dans des domaines tels que l’enseignement, la culture, la santé et la lutte contre la pauvreté. Ce sont les jeunes de l’organisation qui ont incité les aînés à secouer leur passivité pour assumer leur responsabilité à l’égard du pays d’origine.
Ce qui frappe peut-être le plus à Klein Gent, c’est la manière dont le village a été conçu. Il ne s’agit pas de conteneurs déposés pêle-mêle au beau milieu d’un paysage postapocalyptique, mais d’un cadre de vie soigneusement pensé et structuré, incluant une école, des aires de jeu, des lieux de détente pour les femmes, voire un accompagnement psychologique. Autant d’éléments dont on ne pouvait que rêver dans maints villages de la région. Selon le responsable du projet, Klein Gent constituait ainsi un véritable «modèle» de ce que des infrastructures d’urgence peuvent apporter, non seulement à court terme, mais aussi sur le long terme.
Pas à moitié, mais doubles
Le séisme de 2023 n’était pas le premier dans cette région, et il ne sera malheureusement pas le dernier. Ces dernières décennies, des dizaines d’actions de solidarité ont déjà vu le jour, mais aucune n’a approché l’ampleur de Klein Gent. Le projet est donc indéniablement unique. Mais si l’on prend un peu de recul, on constate aussi qu’il ne s’agit pas d’une simple goutte d’eau dans l’océan: Klein Gent s’inscrit dans un mouvement de fond beaucoup plus vaste à l’échelle européenne.
Depuis les années 1990, les remises migratoires ne se sont pas seulement muées, progressivement, en initiatives philanthropiques; différentes conceptions du «don au-delà des frontière » ont également commencé à s’entremêler. À Klein Gent, ces hybridations sont visibles jusque dans les noms des rues du village. Leur résultat est tout aussi parlant: Klein Gent n’est pas qu’un dispositif d’aide d’urgence, c’est aussi une prise de position. Le village ne s’est pas contenté de combler des manques; la communauté qui l’a porté en a également fixé l’orientation –avec, entre autres, une bibliothèque et un espace sécurisé pour les femmes, la chillroom.
En Europe, ce sont des femmes de couleur aux moyens modestes qui orientent la philanthropie transnationale vers des pratiques non élitistes et non paternalistes
Dans les études sur la philanthropie diasporique contemporaine, cette dimension revient fréquemment: il s’agit d’une stratégie permettant d’adopter, de manière subtile, une attitude critique à l’égard de la charité occidentale, des autorités locales et des remises migratoires opérées dans le cadre familial. L’attention portée au genre y est particulièrement frappante, souvent sans revendication féministe explicite. Toujours est-il que, dans ses travaux, la chercheuse rotterdamoise Malika Ouacha montre que la philanthropie diasporique constitue aujourd’hui un moteur important d’initiatives féministes dans de nombreux pays, contrairement aux remises migratoires, qui tendent à accentuer le déséquilibre des forces.
Cet intérêt pour le genre ne concerne d’ailleurs pas seulement les bénéficiaires; il s’étend également aux donateurs. «En Europe, la philanthropie continue d’être perçue comme l’apanage d’hommes blancs et riches», peut-on lire dans un rapport publié en 2006 par Mama Cash, fonds international pionnier pour les droits des femmes, basé aux Pays-Bas. Après avoir analysé diverses initiatives philanthropiques portées par des femmes issues de la diaspora dans cinq pays européens –les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie– Mama Cash a profondément remis en cause cette image. En Europe, ce sont des femmes de couleur disposant de moyens modestes qui orientent la philanthropie transnationale vers des pratiques non élitistes et non paternalistes. Le rapport les qualifie de «femmes à l’héroïsme discret», tant elles sont actives dans de nombreux domaines, le plus souvent sans chercher à se mettre en avant.
Il s’agit, par exemple, de femmes comme Florence Andrews, à La Haye, qui, depuis le début des années 2000, accompagne des jeunes filles soudanaises aux Pays-Bas dans leur parcours d’émancipation, tout en s’engageant comme bénévole dans de nombreuses organisations et en coordonnant parallèlement le réseau transnational STAD (Support Trust for Africa Development). Ou encore de Sylvia Ortega-Azurduy, à Utrecht, qui, à travers sa fondation Ayni, met notamment en œuvre des projets de développement en technologies de l’information en Bolivie. Ou enfin de Machteld Cairo, militante antiraciste rotterdamoise aujourd’hui disparue, qui a également lancé au Suriname un projet agricole porté par des femmes marronnes. Il est très difficile d’estimer le nombre total de projets de ce type, tant ils dépendent étroitement de l’énergie et des ressources des personnes qui les portent, et peuvent donc apparaître, évoluer et disparaître tout aussi rapidement. Lors de mes recherches pour De Poorten, j’ai pu identifier, à Gand seulement, pas moins de trente initiatives de ce genre. Elles étaient presque toujours liées à des associations ethnoculturelles également engagées dans l’intégration et l’émancipation des minorités.
De fait, la dernière observation concernant cette nouvelle orientation est peut-être la plus frappante: le lien très net entre l’intégration sociale et la philanthropie diasporique. En résumé, plus les personnes perçoivent favorablement leur rapport à la société d’Europe occidentale dans laquelle elles vivent, plus elles sont enclines à développer des projets sociaux dans leur pays d’origine. Au cours de ses recherches, Malika Ouacha a dressé le portrait du philanthrope transnational contemporain aux Pays-Bas : il s’agit d’une personne hautement diplômée, mue par des convictions religieuses et désireuse, à partir de sa position solide au sein de la société, de favoriser le changement social dans son pays d’origine. Non pas par obligation sociale héritée –comme c’est souvent le cas pour les remises migratoires–, mais par choix conscient d’assumer une responsabilité au-delà des frontières.
Plus les personnes perçoivent favorablement leur rapport à la société d’Europe occidentale dans laquelle elles vivent, plus elles sont enclines à développer des projets sociaux dans leur pays d’origine
Les chercheurs expliquent ce lien entre intégration et philanthropie par le fait qu’il permet aux petits-enfants de la migration de continuer à appartenir à la diaspora sans devoir pour autant renier leur identité néerlandaise ou flamande. Favoriser l’éducation, l’agriculture écologique, la démocratisation ou l’égalité de genre: quel Européen fier de l’être pourrait s’y opposer? Dans le même temps, la solidarité avec des personnes auxquelles ils ne sont plus liés que de manière lointaine permet même aux plus jeunes de reconnaître leurs racines. Se battre, en Europe, pour les droits des minorités et œuvrer de manière subtile en faveur du changement social dans le pays d’origine, ne relève donc pas d’une contradiction. C’est au contraire une manière d’affirmer résolument: «Nous ne sommes pas des citoyens à moitié, mais doubles.»






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