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histoire, pays-bas français

Pour les mineurs belges du Nord de la France, une existence rude –dans les mines comme en dehors

Par Bart Noels, traduit par Marieke Van Acker, Arthur Chimkovitch
27 février 2026 6 min. temps de lecture

Il y a exactement cent vingt ans, la catastrophe minière de Courrières –la plus meurtrière qu’ait connue l’Europe– coûtait la vie à 1 099 personnes. Parmi elles se trouvaient quarante-trois Belges. Qu’est-ce qui les avait amenés là? Et quel était le sort réservé à ces travailleurs migrants?

Le 10 mars 1906, à 6h34, une énorme explosion se produit dans les houillères de la Compagnie des mines de Courrières, entre Courrières et Lens, dans le nord de la France. En l’espace de quelques secondes, elle anéantit près de cent dix kilomètres de galeries reliant plusieurs puits. Mille quatre-vingt-dix-neuf ouvriers périssent, parmi lesquels de nombreux adolescents. Cent vingt ans après les faits, cette catastrophe minière demeure la plus meurtrière de l’histoire européenne. En marge de cet effondrement, qui a plongé la France dans une profonde crise politique et sociale, se dessine aussi une trame narrative particulière.

Parmi les victimes figure un homme originaire de Malines. Louis Hoefkens a vingt-deux ans lorsqu’il entre au service de la Compagnie. Il exerce la fonction de hercheur: un travail d’une pénibilité extrême consistant à pousser ou à tirer dans les galeries des wagonnets chargés de charbon. Louis réside à Sallaumines, une commune née autour des puits nos 3 et 4 de Courrières. Âgé alors de quarante ans et marié, il travaille ce matin-là dans la mine. Son fils aussi: Jules a à peine seize ans et occupe un emploi de galibot (aide-mineur) à la fosse n°4.

Au XIXe siècle, à l’instar de Louis Hoefkens, des centaines de milliers de Flamands et de Wallons avaient franchi la frontière à la recherche d’un emploi, contribuant ainsi à former l’épine dorsale de l’industrie française. Mais une existence âpre les attendait –tant dans les mines qu’en dehors. Ils avaient quitté leur patrie en raison des conditions déplorables qui y régnaient. Les mauvaises récoltes de pommes de terre, l’effondrement de la traditionnelle industrie du lin à domicile, la pauvreté structurelle et le taux élevé de mortalité infantile poussaient des centaines de milliers de personnes à émigrer vers la France, dans l’espoir d’y trouver un travail et des conditions de vie plus clémentes.

Dans les années 1850, les régions de Courtrai, Roulers et Tielt, notamment, ont connu de véritables exodes vers la France. De même, un important flux migratoire a marqué l’ouest du Hainaut et le sud-est de la Flandre –les régions d’Audenarde et d’Alost–, d’où de nombreuses personnes ont gagné le nord de la France. En 1886, on comptait 482 000 Belges résidant en France, soit environ la moitié de l’ensemble des étrangers présents dans le pays. L’immense majorité de ces migrants se concentrait dans les départements industrialisés du Nord et du Pas-de-Calais.

Des gens frustes mais très travailleurs

À Roubaix, à Tourcoing et dans les communes environnantes –le «Manchester français»–, les ouvriers textiles flamands trouvent un emploi dans les industries de filature et de tissage mécaniques. Parallèlement, des quartiers entiers prennent l’allure de «petites Belgiques». Le paysage urbain y est marqué par des cafés, des boulangeries et des associations flamandes, tandis que dans les rues résonnent leurs dialectes.

Les mineurs flamands parlent à peine le français et ont reçu une instruction limité: cela alimente le stéréotype du Flamand simple, fruste et gros travailleur

Les charbonnages recrutaient eux aussi activement en Belgique. Dans plusieurs cités minières, telles que Drocourt et Ostricourt, dans le Pas-de-Calais, les Belges forment un contingent considérable. Ils représentaient, selon les estimations, 50 à 80% de la main-d’œuvre de certains puits. Les mines françaises offraient de meilleurs salaires que les employeurs dans le pays d’origine, où les salaires de misère étaient la norme. Les Belges de Wallonie s’établissent plutôt dans la partie orientale du bassin minier du Nord –vers Valenciennes, Anzin, Denain et l’Avesnois–, soit des régions contiguës aux bassins industriels et charbonniers du Hainaut et de Liège. Les mineurs et métallurgistes wallons issus du Borinage, du Centre et de la Basse-Meuse apportent en outre leur expérience professionnelle et leur savoir-faire.

L’accueil réservé par la population française est loin d’être toujours bienveillant, tant à l’égard des Wallons que des Flamands. Ces derniers parlent à peine le français, ont reçu une instruction limitée et proviennent souvent directement de communes rurales déshéritées. Cela alimente le stéréotype du Flamand comme étant une personne simple et fruste doublée d’un gros travailleur. Dans les chansons, les revues satiriques et la littérature dialectale, les «Vlaminques» sont systématiquement associés à la misère et à l’idiotie ainsi qu’à des comportements grossiers et incultes. Le terme rejoint d’autres sobriquets péjoratifs tels que «Flahute» ou «Flamind».

«À bas les Belges!»

À l’été 1892, de violentes émeutes éclatent dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Elles visent les ouvriers belges. Dans les corons de Lens et de Liévin, des mineurs français et des riverains parcourent les rues, brisent les vitres des habitations belges et scandent des slogans tels que: «Vive la République! Vive les Français! À bas les Belges!»

Leur colère se dirige aussi contre les compagnies minières, qui, en pleine conjoncture défavorable, avaient recruté des centaines d’ouvriers supplémentaires dans le Borinage. Ceux-ci étaient accusés d’accepter des salaires inférieurs et des journées de travail plus longues, sapant ainsi les accords salariaux et le pouvoir de négociation du syndicat minier. La conjugaison de violences physiques et de menaces de mort provoque des retours massifs chez les Belges. Selon le gouvernement belge, plus de neuf cents mineurs belges et leurs familles ont quitté précipitamment le Pas-de-Calais en l’espace de quelques semaines.

Dans L’expulsion de travailleurs belges par les mineurs du Pas-de-Calais en 1892, l’historien Bastien Cabot souligne le rôle du mouvement ouvrier socialiste français. L’arrivée des Belges est perçue comme une atteinte au pouvoir syndical et à son influence politique récemment acquise dans les communes. La violence xénophobe de 1892 n’a pas pour seul motif la «concurrence sur le marché du travail». Le mouvement ouvrier français développe un discours protectionniste où «l’étranger belge» reçoit le rôle de bouc émissaire. Après les troubles de 1892, Émile Basly et ses collègues socialistes réclament une limitation du travail étranger et la défense du «travail national». Dans le prolongement de ces débats est adoptée la loi du 8 août 1893 sur le séjour des étrangers en France et la protection de la main-d’œuvre nationale.

De nouveaux boucs émissaires

La catastrophe de Courrières, en 1906, a tendu à l’extrême les rapports sociaux dans le bassin minier français. Ces tensions n’ont jamais tout à fait disparu. Aux XIXe et début du XXe siècle, les Belges constituent la première grande vague migratoire vers la France industrielle. À partir de l’entre-deux-guerres, d’autres groupes les rejoignent: Italiens, Polonais, puis Espagnols et Portugais. Après 1945 arrivent les travailleurs nord-africains, dont l’embauchement se fait sur fond d’accords gouvernementaux et de recrutement d’entreprise.

Ces flux migratoires successifs ont transformé la physionomie ethnique du bassin minier. L’hostilité se reporte sur les nouveaux venus: d’abord les Polonais et les Italiens, ensuite les travailleurs nord-africains. Les mécanismes demeurent remarquablement similaires: les groupes nouvellement arrivés se voient accusés de dumping salarial, de briser les grèves ou d’échapper au service militaire, et il y a des campagnes politiques visant à protéger le «travail national» contre la concurrence étrangère.

L’hostilité se reporte sur de nouveaux venus, mais les mécanismes demeurent remarquablement similaires

Au sein de la communauté belge, les frontières se sont progressivement estompées. On a vu plus fréquemment des mariages mixtes entre Flamands et Wallons, mais aussi entre Belges et Français. Les enfants sont nés en France, ont fréquenté les écoles françaises et ont grandi dans des foyers francophones ou bilingues. Dans les statistiques comme dans le discours local, ils sont apparus de plus en plus comme des «Français d’origine belge». Les mineurs belges, jadis perçus comme des concurrents dangereux et des «étrangers», sont devenus, un siècle plus tard, une composante naturelle de l’identité régionale.

Bart-noels

Bart Noels

journaliste freelance et initiateur du projet francobelge.news

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