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Vive la crise de la démocratie ?
Carnets d'un étonné

Vive la crise de la démocratie ?

La démocratie semble bien être en pleine crise. Or, la crise n'est-elle pas l’essence même de la démocratie? Un nouveau livre cite six défauts existentiels de ce système politique.

Au moment où j’écris ces lignes, Boris Johnson est sur la corde raide et le citoyen flamand et belge que je suis n’a toujours pas de gouvernement fédéral, alors que les élections sont passées depuis belle lurette. Il me vient à l’idée de citer l’idole de Boris Johnson, Winston Churchill, qui, en qualité de simple député, déclarait à la Chambre des communes le 11 novembre 1947: «Bon nombre de modes de gouvernement ont été éprouvés et seront éprouvés dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, il a été dit que la démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres qui ont été éprouvées au fil du temps...».

Cette citation mériterait d’être taguée de temps à autre sur les murs arborant des messages apocalyptiques prédisant que la démocratie est en crise, qu’elle ne tiendra plus longtemps et que de plus en plus de gens n’y croient plus.

Et si la crise était l’essence même de la démocratie? Joel De Ceulaer, journaliste attaché au quotidien flamand De Morgen, vient de publier un livre dans lequel il cite six défauts existentiels de ce système politique.

La démocratie est insatisfaisante. Les politiques mises en œuvre susciteront toujours la colère de quelqu’un. Heureusement, nous avons la possibilité d’écarter des dirigeants au moyen du vote.

La démocratie est insaisissable: ce qui pour certains est le symptôme d’une démocratie incurablement malade est pour d’autres justement un signe de vitalité. Les partis traditionnels se délitent-ils? L’électeur est-il devenu volatil? Il peut justement redessiner le paysage en fonction des nouveaux clivages sociaux.

La démocratie est injuste. Il existe une crispation irrépressible entre la démocratie et l’État de droit, entre le peuple souverain et l’individu souverain. Lorsque les droits de l’homme sont menacés dans un nombre croissant de pays parce que la majorité de la population élit des leaders autoritaires, nous pouvons en conclure que le système électoral peut être injuste pour les minorités et les individus. C’est ce que Tocqueville appelait déjà la «tyrannie de la majorité». Inversement, un système juridique libéral peut déraper et faire fi de la volonté de la majorité. Voilà ce qui ne tourne pas rond au niveau de l’Union européenne et des Nations unies, par exemple, et la raison pour laquelle les populistes sont si avides de s’opposer aux juges et aux organisations supranationales.

La démocratie est irréconciliable. Nous serons toujours divisés. N’espérez pas un consensus.

La démocratie est impossible. Il est inenvisageable de déterminer nos préférences individuelles et de les traduire en une volonté collective.

Ce plaidoyer en faveur d’une démocratie représentative, parlementaire est vivifiant. Il met en perspective l’ode aux modèles délibératifs et aux initiatives citoyennes qui, selon certains, devraient remplacer cette démocratie représentative. La loterie ne peut se substituer aux élections.

Alors, tenons-nous-en à cette messy democracy (démocratie désordonnée)? Prenons conscience de la chance que nous avons. La démocratie est un différend organisé, un consensus conflictuel. On proteste à grands cris à propos de la soi-disant «polarisation» de la société, à propos du clivage «nous-eux» qui serait néfaste. Nous devrons nous en accommoder.

La question clé est de savoir si les institutions de l’État de droit libéral sont suffisamment résilientes et solides, assez résistantes pour faire contrepoids aux détenteurs du pouvoir susceptibles de les menacer. Claude Lefort parlait du lieu du pouvoir qui, dans une démocratie, est toujours vide - un lieu vide dans lequel peuvent se succéder, mais seulement pour un temps et au gré des élections, des groupes d’intérêt et d’opinion concurrents. Le détenteur du pouvoir ne fait que passer. Cette temporalité et le système de contrôle et d’équilibre doivent faire l’objet d’un suivi diligent.

Reste un point crucial. Les pères fondateurs de la démocratie américaine parlaient d’informed citizens (citoyens avertis) participant à la prise de décision politique. Un enseignement de qualité accessible à tous, une information fiable et solide à laquelle chacun peut avoir accès sont essentiels à la santé d’une démocratie. Dans nos démocraties de masse - en combinaison avec la fragmentation et l’atomisation du flux d’informations, et la disparition du médiateur, du guide et de l’expert faisant autorité -, il s’agit là d’un problème crucial auquel je ne vois pas de solution immédiate. À moins que, malgré tout, nous ne croyions en un enseignement de qualité et en un solide processus d’information.

Quoi qu’il en soit, permettez-moi de terminer par une citation du même Churchill qui, en qualité de Premier ministre, déclarait à la Chambre des communes en pleine guerre: «Le fondement de tous les hommages rendus à la démocratie, c’est un petit homme qui entre dans un petit isoloir, avec un petit crayon, pour faire une petite croix sur une petite feuille de papier. Aucune accumulation de rhétorique ou de débats ne pourra diminuer l’importance de ce facteur essentiel.»

JOËL DE CEULAER, Hoera ! De democratie is niet perfect. Verdediging van een onvolmaakt systeem (Hourra ! La démocratie n’est pas parfaite. Apologie d’un système imparfait), Lannoo, Tielt (Belgique), 2019.
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