Vivre ensemble n’est pas une utopie: la question des «transmigrants»
Le nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas sont un espace de transit où circulent des «transmigrants» dont l’unique but est de rejoindre l’Angleterre. Le pouvoir politique semble vouloir faire primer la force et la souveraineté nationale sur les principes du droit. Toutefois, face à la violence utilisée par les autorités, de plus en plus de citoyens passent de l’indignation à l’action.
L’Union européenne est devenue, depuis quelques années, une véritable forteresse. L’unique point d’accord de ce qui aurait pu constituer une politique migratoire commune reste la sécurisation des frontières de l’espace Schengen, désormais externalisée au maximum. La police turque et les garde-côtes libyens sont les renforts chargés d’empêcher le passage, augmentant encore les risques de ceux qui tentent de pénétrer en Europe malgré tout, au péril de leur vie. Si la violence aux frontières de l’Europe prend une forme spectaculaire, c’est une autre violence et un autre régime de visibilité qui attendent les exilés une fois parvenus «à l’intérieur».
La zone transfrontalière entre la France, la Belgique et les Pays-Bas est devenue exemplaire de la problématique nouvelle de fermeture et de transit
D’un côté, les accords de Schengen ont créé un phénomène nouveau: les transmigrants, qui utilisent la liberté de circulation pour transiter dans différents États européens afin d’atteindre celui où ils souhaitent s’installer. De l’autre, les nationsrétablissent un contrôle aux frontières, fermant celles-ci aux exilés et les condamnant à l’errance. C’est ainsi que la dernière décennie a vu les zones frontières se muer en espaces de transit, où les migrants sont à la fois bloqués et en quelque sorte stockés à l’abri des regards, dans une stratégie commune tendant à les priver de visibilité.
Àce titre, la zone transfrontalière entre la France, la Belgique et les Pays-Bas est devenue exemplaire de cette problématique nouvelle de fermeture et de transit. Dans un périmètre de quelques centaines de kilomètres se succèdent deux frontières, trois États qui tous ont en commun leur frontière maritime avec la Manche ou la mer du Nord et, au-delà, l’Angleterre. Malgré le Brexit, l’Angleterre demeure attrayante pour les exilés, dont beaucoup sont anglophones, ce qui facilitera leur intégration. Certains ont de la famille là-bas, ou à défaut, une communauté pouvant les accueillir.
L’Angleterre est aussi réputée pour sa générosité en matière d’asile; mais la raison principale de son attractivité est le mimétisme auxquels les migrants n’échappent pas: il faut aller en Angleterre, parce que «tout le monde» veut y aller, parce qu’il faut faire comme le fils du voisin. Cependant, l’Angleterre opère elle aussi selon la stratégie de fermeture de sa frontière et d’externalisation de sa sécurisation, de sorte que les États cités sont relégués en zones de transit où les exilés circulent et restent aussi longtemps que le passage est différé.
Des espaces de transit
À Calais, point de passage névralgique entre la France et l’Angleterre, les zones périphériques sont défigurées par une politique d’aménagement urbain hystérique. Des barbelés s’étendent tout le long de la rocade jusqu’au port, des murs de béton de 4 m de haut ceinturent les stations essence, des grillages clôturent les espaces sous les ponts, au cas où des exilés tenteraient de s’y abriter. Moins spectaculaires que les morts en Méditerranée, les violences en ces lieux sont tout aussi intenses, et perpétrées avec une régularité et une systématicité qui ne laissent aucun doute sur la stratégie délibérément adoptée par l’État contre les transmigrants clandestins.
Le nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas sont devenus un seul et même espace de transit où circulent ceux qui tentent de rejoindre l’Angleterre. Leur but? Non pas y chercher l’asile pour s’installer. Non: se glisser ans un camion qui embarquera ensuite dans l’un des grands ports, à destination du Royaume-Uni. Le port de Rotterdam et celui de Calais sont les plus importants points de passage. La Belgique offre entre les deux une longue liste de parkings où les camions et les caravanes stationnent avant la traversée, ce qui permet aux exilés de monter discrètement à bord, avec ou sans l’aide des passeurs. Bien souvent, la violence policière dans ces zones se double de celle des passeurs, qui confisquent la possibilité du passage.
Depuis la fin des années 1990, le Calaisis est aux mains des passeurs kurdes et afghans, ce qui laisse très peu de chances aux Africains. Ceux-ci se replient alors vers la Belgique, où de nombreux parkings ont été monopolisés par les Érythréens et les Soudanais ces dernières années. Ceux qui peuvent s’acquitter de la somme de 800 euros ont le droit d’accéder aux camions de l’un des grands parkings belges … jusqu’à ce qu’ils passent. Dans le camion montent jusqu’à 20 exilés. Une fois partis, les camions ramènent les migrants à leur point de départ: Calais, sauf que cette fois-ci, ils sont cachés à l’intérieur des véhicules. Aux checkpoints,
les camions traversent de multiples contrôles, à grand renfort de technologie: scanner des battements cardiaques, détecteur de CO2, etc, mais ce sont souvent les chiens qui repèrent les passagers clandestins. Les policiers ouvrent le camion et font sortir une dizaine d’exilés qui repartiront dans la jungle de Calais avant de retourner aux parkings belges. Sauf les quatre ou cinq bien cachés dans les interstices de la cargaison, qui se retrouveront bientôt en Angleterre.
«Jungle» ou pas «jungle» ?
À Calais, la stratégie est d’une remarquable continuité: il s’agit de rendre les exilés invisibles en les confinant dans des zones périphériques où la force publique peut les surveiller et les contenir. Ainsi, la New
Jungle, grand campement qui avait abrité jusqu’à 11 000 exilés en 2016, avait été établie dans la zone industrielle des dunes par un geste d’exclusion à la demande de la maire de Calais. Espace de relégation et de transit, la jungle a été ce bidonville multiculturel où les migrants survivaient dans l’attente du passage. À l’hiver 2016, la stratégie s’est durcie: même si l’on assiste toujours à la même histoire (destruction des campements, déplacement et reconstruction des campements, nouvelle destruction, etc.), les dispositifs pour empêcher le transit se sont intensifiés. La tolérance, même infime, qu’a représentée la jungle de Calais, n’est plus: désormais, les migrants font l’objet d’une politique de dissuasion visant à rendre la période de transit infernale.
CalaisEn Belgique, depuis 2014, l’attitude de la municipalité de Bruxelles est ambivalente. Le bourgmestre craint que la capitale ne devienne un autre Calais. On se souvient des campements qui s’étaient érigés en 2015 dans le parc Maximilien près de la gare du Nord, immédiatement démantelés, et qui refont aujourd’hui surface, faute d’une solution d’accueil. Les citoyens ont obtenu l’ouverture d’un centre d’hébergement d’urgence avec plus de 300 lits, qui fermera fin septembre; la mise à l’abri des exilés au motif de l’exception humanitaire arrange bien les autorités afin d’éviter une jungle, cependant que les citoyens volontaires pour aider sont inquiétés
par des perquisitions et des déclarations politiques menaçantes.
De part et d’autre de la frontière franco-belge, les politiques du nationaliste flamand Theo Francken, ancien secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration (jusqu’en décembre 2018), et des macroniens Collomb puis Castaner, témoignent d’une remarquable convergence. On s’émerveillerait presque de voir enfin s’élaborer une politique commune, si ce n’était celle du nettoyage (opkuisen, verbe utilisé par Theo Francken).
La parc Maximilien à BruxellesCar tel est l’objectif idéologique et stratégique désormais assumé explicitement et publiquement: nettoyer les espaces de transit, faire place nette, éliminer les migrants. Comme, en démocratie, on ne peut pas tuer les exilés, la politique du nettoyage vise à les faire disparaître en les privant de tout ce qui est nécessaire pour survivre. À Calais, lors des opérations de cleaning hebdomadaires, les policiers ont pour ordre de rafler les tentes, les couvertures, les habits, de casser les téléphones portables, les cartes mémoire… plus de vêtements, plus d’abris, plus de souvenirs…. les exilés n’ont alors plus rien parce qu’on veut qu’ils ne soient plus rien. En Belgique, les opérations policières au parc Maximilien ou dans les parkings se soldent par de nombreuses arrestations et des emprisonnements dans les centres fermés.
La violence de ces politiques a une incontestable efficacité dissuasive, mais elle ne permet pas de stopper les migrations vers l’Europe. En outre, elle a un coût moral qui implique de poser à nouveau la question des moyens de l’accueil et peut-être de substituer le prix de l’accueil au prix de la répression. La situation actuelle exige de trancher: l’Europe assume-t-elle une politique de fermeture qui repose sur l’esclavage libyen, la rétention, le naufrage, le nettoyage, aux antipodes des idées qui nourrissent la justice internationale? Ou les principes du droit ne doivent-ils pas primer sur la force et la souveraineté nationale afin d’envisager une politique d’accueil?
Une réelle prise en compte des enjeux migratoires suppose d’une part un respect de la libre circulation des personnes et d’autre part une plus grande générosité en matière d’asile. Si les États européens sont aujourd’hui très frileux à l’égard de l’accueil des exilés, ce n’est pas pour de prétendues raisons économiques ou démographiques, mais bien pour des raisons idéologiques relevant d’une certaine vision homogène et ‘racialisée’ de la population nationale.
L’accueil citoyen, une solution d’avenir ?
Face à la violence de ces politiques, de plus en plus de citoyens passent de l’indignation à l’action, élaborant des stratégies de résistance inédites. Un moyen d’agir à la portée de tous, éthique et efficace pour protéger la dignité des personnes exilées et les aider à survivre ? L’hébergement citoyen fait de plus en plus d’émules. En Belgique, plusieurs centaines de familles accueillent les exilés en transit le week-end et parfois toute la semaine, juste pour quelques jours ou pendant plusieurs mois. La Plate-Forme citoyenne d’hébergement de Bruxelles utilise les réseaux sociaux pour organiser cet accueil qui réunit des chauffeurs et des hébergeurs sur tout le territoire belge. Ainsi, certains exilés ont «leur famille» qui leur offre régulièrement repos et répit, mais aussi soutien et chaleur humaine. De même, dans la région lilloise, le réseau Migraction59 développe l’hospitalité militante chaque week-end, permettant aux migrants de Calais de reprendre des forces, d’échapper à la violence du nettoyage policier, de renouer avec la vie normale et la sociabilité commune.
Ces initiatives à contre-courant sont-elles une solution pour l’avenir? D’un côté, le réseau Migraction59 peine à trouver plus d’hébergeurs pour accueillir les quelque 500 migrants qui transitent à Calais, les familles belges qui hébergent se font plus rares et de plus en plus d’exilés dorment dehors. De l’autre, l’hébergement citoyen permet d’éviter la vie dans ces jungles, qui abîme les êtres trop longtemps exposés. Si l’État se décharge ainsi de l’accueil sur les citoyens militants, il n’en demeure pas moins que l’hospitalité militante est une réponse en actes aux politiques anti-migrants.
On connaît le mot vulgaire des fascistes de toutes nations: «Si vous aimez tant les étrangers, vous n’avez qu’à les prendre chez vous!». C’est exactement ce que font ces citoyens européens, et en ouvrant leur porte aux exilés en transit, ils montrent que le vivre ensemble n’est pas une utopie. C’est peut-être à cette micro-échelle que d’authentiques politiques d’accueil se dessineront à l’avenir.







