Adya et Otto van Rees, l’avant-garde en partage
Longtemps restés en marge des récits officiels, Adya et Otto van Rees réapparaissent aujourd’hui sur la scène artistique. Leur trajectoire conjugue amour et création au cœur des mutations de l’art moderne au début du XXe siècle. Ensemble, ils ont bouleversé l’ordre établi, explorant successivement le divisionnisme, le cloisonnisme, le cubisme, la figuration et l’abstraction, jusqu’à participer aux prémisses du dadaïsme. Si leur œuvre demeure encore méconnue, elle se fait désormais jour auprès du grand public.
Il est des couples d’artistes en avance sur leur temps, dans leur façon de vivre, de penser, de créer, d’exister. Adrienne dite Adya Dutilh (1876-1959) et Otto van Rees (1884-1957) sont de ces tandems amoureux et talentueux qui ont bâti une relation aussi rare que précieuse à l’aube du XXe siècle. Issus de la haute bourgeoisie néerlandaise, ils ont formé un duo libre et égalitaire, partageant leur art dans un langage commun et respectif. Dans un monde qui a souvent effacé ou minoré les contributions, notamment féminines, le temps agit parfois comme un révélateur tardif.
Les Van Rees ont contribué à plusieurs mouvements artistiques fondateurs comme le cubisme, le dadaïsme et l’abstraction. Leur travail est présenté dans une toute première rétrospective au musée de Montmartre à Paris, avec un espace spécialement dédié à Adya, longtemps restée dans l’ombre des récits officiels. «J’espère que la nouvelle génération va comprendre qu’elle n’a pas besoin de se conformer à la pression sociale pour créer de l’art. On peut rester libre et faire ce qu’on veut si l’on suit son cœur», souligne Irène Lesparre, historienne de l’art à la fondation Van Rees et co-curatrice de l’exposition.
Montage de deux toiles: Otto van Rees, Adya en profil, fin 1905-1906; Adya van Rees-Dutilh, Otto, 1905-1906, collection particulière© Adagp, Paris, 2026
«Fanny de Lépinau, directrice de l’institution muséale, a accepté de montrer l’œuvre d’un couple méconnu, après celle que j’avais proposée sur Kees van Dongen en 2018 et qui a été présentée ensuite aux Pays-Bas en 2024. Il était ami des Van Rees. C’était un risque, mais le pari est réussi. Pour moi, cela forme un cercle, où les amis restent avec les amis».
D’art et d’amour
Adya et Otto se rencontrent aux Pays-Bas au seuil du XXe siècle. Il est originaire de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, et vient d’un environnement intellectuel et socialiste. Elle est issue d’une famille de négociants à Rotterdam et a étudié à l’Académie Blanc-Garin à Bruxelles dans une classe réservée aux femmes. Il a dix-sept ans, elle en a vingt-cinq. Le couple se démarque déjà des conventions de l’époque. Ils s’aiment et s’aimeront jusqu’au bout, construisant leur vie, leur identité et leur carrière avec équité, tout en défiant les règles établies de la société.
En 1902, ils s’installent ensemble dans l’une des cabanes coloniales de la Fraternité internationale à Blaricum, lieu de rencontre pour les libres penseurs, philosophes et artistes, fondé par le père d’Otto, professeur pacifiste chrétien. Deux ans plus tard, ils partent pour Paris. C’est au Bateau-Lavoir, vivier d’artistes à Montmartre, qu’ils élaborent les fondements de la modernité avec une myriade d’autres instigateurs. Les Van Rees côtoient dès lors de grands noms comme Pablo Picasso, Georges Braque, Otto Freundlich, Blaise Cendrars, Marc Chagall, Juan Gris, Piet Mondrian…
Il a dix-sept ans, elle en a vingt-cinq: le couple se démarque déjà des conventions de l’époque
C’est dans ce bouillonnement de l’Europe cosmopolite qu’ils définissent leurs domaines d’expression. Lui devient peintre, elle déploie son art dans la peinture, le dessin et la broderie. Les époux bohèmes s’épanouissent ainsi avec leurs trois enfants, Aditya («enfant du soleil» en sanskrit), Magda et Jean-Luc, tout en menant une vie nomade, partagée entre les Pays-Bas, la Belgique, la France, l’Italie et la Suisse.
Adya van Rees-Dutilh, Autoportrait, 1904, collection particulière© Adagp, Paris, 2026
D’abord installés dans ce lieu de résidence de Montmartre grâce à Picasso, rencontré au cabaret du Lapin Agile -toujours en activité-, ils emménagent ensuite à Fleury-en-Bière, petit village de moins de cinq cents habitants, sis près de Barbizon, réputé pour son école impressionniste du XIXe siècle. Cet endroit, sans eau courante, devient le refuge estival pour leurs camarades de l’avant-garde comme Kees van Dongen, peintre et graveur néerlandais naturalisé français. Puis le couple s’envole pour la Botte et visite Vérone, Venise, Florence et Anzio, où il pose ses bagages.
Le style Van Rees
Dans ces intervalles, tous deux témoignent très vite d’une approche moderne de la forme. Leurs arts s’associent et se dissocient, se ressemblent et se distinguent. Adya invente un dialogue entre abstraction et arts de la fibre, passe de l’expressionnisme au symbolisme, puis développe ses talents dans les travaux d’aiguille. Un art considéré comme mineur et dédié au seul labeur d’une mère de famille. Elle parvient néanmoins à s’émanciper et affirme sa place d’artiste, tout en se confrontant à son milieu bourgeois et à une société patriarcale qui escamote le travail des femmes.
À cette époque, Otto est un homme en avance sur son temps. Un temps qui n’existe pourtant toujours pas. Il croit en l’égalité entre les genres et partage avec Adya «l’espoir de contribuer, par leur art et leur vie, à l’élévation spirituelle du monde», comme l’évoque la curatrice. «Dans la dernière salle, nous avons souhaité montrer que sa broderie n’a jamais été un passe-temps», ajoute-t-elle. «Adya a subi plusieurs déconvenues: le Salon des Indépendants à Paris et le musée d’art moderne à Amsterdam rejettent son travail à ce moment-là, arguant que ce n’est pas de l’art. Mais elle a continué. Elle garde cet esprit fort et combatif et Otto la soutient».
Otto van Rees, Agave, 1906, collection particulière © Adagp, Paris, 2026
Adya manipule ainsi la forme, s’amusant avec le concept du puzzle (Graf Zeppelin), et l’épure, jouant avec le paysage vide et les silhouettes simplifiées, où tout se compose de triangles pour saisir l’instant éphémère (Apparition à Marie-Madeleine). Outre son mari, la représentant souvent dans ses tableaux (Adya brodant à Anzio; Adya au chapeau; Adya brodant lors de l’accouchement), elle est portraiturée par d’autres artistes comme Piet Mondrian.
Otto emprunte quant à lui au réalisme, à l’impressionnisme et au symbolisme dans son travail pictural. Il glisse vers le cloisonnisme (perspective réduite, aplats de couleurs, détails estompés, lignes affirmées), puis le cubisme, la figuration (Glaïeuls) et l’abstraction, tirant parti de la fragmentation des formes (Adya s’inclinant au berceau; Baigneuse; Adam et Ève; Mère et Enfant).
Adya van Rees-Dutilh, Apparition à Marie-Madeleine, 1910, collection particulière© Adagp, Paris, 2026
L’art en temps de guerre
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Otto est appelé par l’armée néerlandaise, puis rejoint Adya réfugiée à Ascona en Suisse. Lui comme elle contribuent à l’émulation artistique et s’engagent dans l’aventure dadaïste. Avec Jean Arp, il organise ce qui sera l’une des premières expositions Dada à la galerie Tanner à Zurich. Le mouvement naîtra l’année suivante, le 18 avril 1916. S’il y expose collages et peintures, comprenant la conception de l’affiche, elle y présente des tapisseries de laine et des broderies de soie abstraites (Madone; Composition d’après Otto van Rees). Tous deux ne cessent d’affirmer leurs intentions artistiques, s’affranchissant toujours plus des normes sociétales et de l’art traditionnel et bourgeois.
Otto van Rees, Adam et Eve, fin 1909-1910© Adagp, Paris, 2026
En 1919, un événement tragique survient à bord d’un train, heurtant des wagons de l’Orient-Express. Aditya meurt à 13 ans, Otto est grièvement blessé. Le couple doit retourner aux Pays-Bas. À Deurne, au cœur de la province du Brabant-Septentrional, ils louent de 1923 à 1927 le Klein Kasteel, célèbre château médiéval du XIVe siècle, où ils profitent de l’environnement bucolique pour sonder le paysage, la nature morte et la représentation de la vie familiale. Le temps laisse place au deuil et à la convalescence.
Puis ils reviennent à Paris, notamment à Montparnasse, à la fin des années folles. Otto peint un projet abstrait de maison familiale à partir d’un cercle et d’un carré (Peinture [silhouette d’homme]). Au début des années 1930, Joaquín Torres García fonde un collectif d’artistes. Cercle et Carré voit le jour, comptant dans ses rangs Michel Seuphor, Pierre Daura, Wassily Kandinsky, Walter Gropius ou encore Piet Mondrian. Ce groupe, qui ne dure qu’une année, met en lumière l’abstraction géométrique face au surréalisme d’André Breton. Adya et Otto participent à la seule exposition officielle du mouvement à la galerie 23 à Paris en 1930.
© DR / Adagp, Paris, 2026
Dans l’intervalle, le krach de 1929 fait des ravages dans le milieu de l’art et affaiblit les Van Rees. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils survivent grâce à leurs créations. Adya ira jusqu’à envoyer deux grandes broderies à Roosevelt et Churchill dans l’espoir de libérer les Pays-Bas. Une période sombre et difficile durant laquelle le couple se sépare. Cette rupture dure vingt ans avant qu’ils ne se retrouvent.
D’hier à aujourd’hui: honneur à Adya
Au crépuscule de sa vie et convertie au catholicisme, elle évolue vers plus de spiritualité, façonnant toujours plus son style cubo-futuriste, ses broderies abstraites, ses œuvres religieuses (Deux religions; Dieu avertit) et de commandes. Elle perd peu à peu la vue et s’éteint en 1959 à l’âge de 81 ans. Otto était décédé deux ans plus tôt, à 73 ans, percuté à vélo par un taxi. L’épitaphe «Ars longa, vita brevis» (La vie est brève, l’art demeure), gravée sur leur sépulture à Bilthoven dans la province d’Utrecht, ne semble jamais avoir été aussi juste.
Sur plus de cinquante ans de carrière, les Van Rees n’ont ainsi eu de cesse d’influer sur l’effervescence créative à travers une production foisonnante. «S’ils restent méconnus au regard de leurs homologues, c’est parce qu’ils n’ont jamais accepté qu’on leur impose des règles», réaffirme Irène Lesparre. Des marchands d’art voulaient vendre et promouvoir leurs œuvres, mais ils ont refusé. Ils préféraient le faire eux-mêmes. Ils ne considéraient pas leur travail comme des marchandises. Ils ont exposé à travers le monde, mais toujours dans le cadre d’un groupe d’artistes, de philosophes, d’écrivains. Otto devait avoir confiance. C’était leur philosophie de vie. Ils ont injecté de la théosophie et de la spiritualité dans leur art, érigeant la conscience au-dessus de la vie ordinaire».
Otto van Rees, Adya brodant à Anzio, 1906© Adagp, Paris, 2026
Si Adya est souvent restée dans l’ombre, elle fut malgré tout une artiste reconnue de son vivant -fait assez rare pour ne pas le souligner- et a vu ses œuvres présentées dans des expositions et publiées dans des magazines. Ensemble, les Van Rees ont également invité leurs amis et cercles parisiens à toujours s’extraire des sentiers battus.
La rétrospective au musée de Montmartre remet ainsi savamment en lumière leur existence, réunissant plus de cent œuvres, dont certaines n’ont jamais été présentées en Europe. Elle succède à celle de moindre envergure au Stedelijk Museum à Amsterdam en 2025. L’attrait de ce parcours chronologique se définit surtout dans ses salles différentes les unes des autres, surtout celle d’Adya. La complicité maritale, personnelle et artistique des Van Rees est sans pareil, conservant tout au long de leur vie une indépendance et une liberté totale.
L’exposition Adya & Otto van Rees. Au cœur des avant-gardes est présentée jusqu’au 13 septembre 2026 au musée de Montmartre (Paris).







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