Après 4 500 dessins dans son journal intime, Clara Spilliaert ouvre son art sur le monde
Le parcours de Clara Spilliaert est celui de la métamorphose : du Japon à la Belgique, de l’intime à l’universel, d’une urgence personnelle à une portée collective. « Autrefois, l’art m’a sauvée ; aujourd’hui, je le vois comme une nécessité pour le monde. »
Il y a trois ans, en aidant à vider la maison de ses grands-parents, Clara Spilliaert (°1993) a retrouvé des dessins d’enfance. Sur l’un d’eux, elle s’était représentée dans le jardin, un parapluie à la main, entourée d’insectes, de crapauds, de cloportes… « C’étaient mes amis à l’époque, et ils le sont toujours, à vrai dire », confie-t-elle en observant son petit jardin urbain à Gand. « À l’école primaire, pour un projet, j’avais choisi de suivre la métamorphose du machaon. J’avais dessiné chaque étape et apporté le cocon en classe. »
Clara a grandi à Tokyo, entre une mère japonaise et un père belge. Là-bas, elle dessinait surtout chez elle, au pastel au dos d’un grand calendrier, l’école accordant de moins en moins de place à la créativité au profit de la réussite scolaire. « En secondaire, surtout, il n’y avait guère d’espace pour l’imagination », explique-t-elle. « On incite les adolescents à se concentrer sur leurs études pour intégrer une bonne université. » Seules les deux semaines annuelles passées chez ses grands-parents à Bruges rompaient cette routine. À seize ans, elle choisit de s’installer en Belgique.
« Ma sœur aînée de trois ans (la réalisatrice Lisa Spilliaert, NDLR) était déjà en Belgique, car elle voulait découvrir la langue et la culture de notre père. Elle a toujours été mon modèle, alors j’ai suivi ses pas et intégré le même lycée artistique. La semaine, nous étions à l’internat ; le week-end, chez nos grands-parents. La première année a été difficile. Je suis partie avec l’idée naïve que tout serait idéal, mais, plus réservée que ma sœur, j’ai peiné à m’intégrer. J’étais submergée par toutes ces impressions – culturelles, culinaires… – et j’avais du mal à m’adapter. »
Dessin de journal intime, 2014 © Clara Spilliaert
Elle a d’abord décidé de rentrer au Japon. Mais après son expérience au lycée artistique, des doutes sont apparus face à la pression des études à Tokyo. Elle est donc revenue en Belgique, où la création est devenue son ancrage. « L’art m’a littéralement sauvée. Le dessin était le seul moment où je pouvais prendre du recul et réfléchir à ce qui m’entourait. À l’école, on nous avait demandé de tenir un “carnet de gribouillages”. Je ne savais pas vraiment ce que c’était, mais je l’ai utilisé à la fois comme journal intime et comme moyen d’expression. »
Narcisse
Inspirée par les dessins de son journal intime, Clara s’est inscrite en arts graphiques et dessin à la LUCA School of Arts de Gand. Pourtant, elle n’y a pas trouvé sa place tout de suite. Elle souhaitait suivre sa propre voie, et les exercices imposés la dérangeaient. « On nous demandait par exemple de dessiner en grand format, mais ça ne me parlait pas », explique-t-elle. « J’étais attachée à l’intimité et au format réduit de mes carnets. Je ne comprenais pas non plus quand un professeur me disait que la “vie de Clara Spilliaert” n’intéressait pas tout le monde. Aujourd’hui, je sais que l’art a une portée plus large, mais à vingt ans, ce petit monde, c’est tout votre univers. »
Pendant toutes ces années, elle ne cessera de remplir son journal intime : 4 500 dessins en sept ans, répartis dans 62 carnets. « On y voit l’évolution de mes croquis, du récit de mon installation en Belgique à la documentation de mon passage à l’âge adulte et de ma découverte de la sexualité. » C’est durant cette même période de transition, pendant son bachelor en arts du dessin, qu’elle coréalise avec sa sœur Lisa Spilliaert le film Hotel Red Shoes (2013). Un processus de création marquant, mais douloureux, où Clara se dévoile au propre comme au figuré. « Cette confrontation a eu des répercussions bien plus tard sur ma façon de penser, mais à l’époque, le film devait être fait ainsi. »
Calendrier (mois d’avril), 2017 © Clara Spilliaert
Ce film a marqué un tournant si profond dans sa vie qu’elle a remis en question sa place dans la filière de dessin. Elle a un temps envisagé de se réorienter vers les techniques mixtes, mais a finalement mené ses études à terme. Juste avant son diplôme, elle a pourtant intégré une nouvelle discipline à son travail : la céramique. « Avec mon projet de fin d’études, je voulais clore en beauté cette routine de journal intime que je tenais depuis des années. Comme ces carnets m’avaient sauvée, et que la source y revenait souvent comme symbole, j’ai décidé de créer une fontaine en porcelaine. Je lui ai donné la forme d’une jonquille, en référence au mythe de Narcisse, mais sans sa dimension pathologique : pendant des années, j’avais exploré les profondeurs de mon être à travers mes dessins. »
Malléable
La malléabilité infinie de l’argile, qui se transforme en pierre dure et fragile après cuisson, fascinait Clara. Ce matériau lui offrait une sensation inédite et l’incitait à sculpter des formes en trois dimensions. Pourtant, elle n’a pas tout de suite approfondi cette voie. Après ses études d’art, elle a traversé une période difficile. « J’avais l’impression d’être un oisillon parti trop tôt du nid, incapable de voler. J’avais mon diplôme, mais je ne savais pas comment me faire une place dans le monde de l’art. J’ai beaucoup déménagé, erré, jusqu’à ce que je m’installe, en 2017, dans mon cohabitat actuel. C’est là que j’ai enfin trouvé la paix : une cave transformée en atelier, un espace à moi, entièrement dédié à la création, sans être dérangée. »
photo © We Document Art
Dans cet atelier, elle a repris ses expérimentations, surtout la nuit. C’est après le coucher du soleil, lorsque le monde s’apaise et que les distractions disparaissent, qu’elle trouve son inspiration. Peu à peu, le dessin a perdu de son importance : après avoir rempli des journaux intimes, elle n’avait plus besoin de ce moyen d’expression, qui finissait même par l’ennuyer. La première chose qu’elle a achetée ? De la pâte à modeler. Avec, elle a sculpté des fleurs. Le jardin, lui aussi, avait été un lieu de guérison. « Après un an dans le cohabitat, j’ai réalisé un calendrier où je peignais, chaque mois, les transformations du jardin. Ce grand format m’a apporté une joie nouvelle. Avec ces toiles et mes fleurs modelées, j’ai organisé ma première exposition solo, ici, chez moi. »
Blasons
Frustrée par la fragilité de la pâte à modeler, qui finissait toujours par s’effriter, elle s’est inscrite, en 2018, à une formation en Verre et Céramique à la LUCA School of Arts. La céramique lui a ouvert de nouvelles perspectives. « Contrairement au dessin, les pièces en céramique occupent l’espace et créent un lien direct avec les autres. Cela m’a permis d’aborder des thèmes plus universels, moins ancrés dans mes émotions personnelles. J’ai compris que mon travail ne devait pas systématiquement puiser dans ma tristesse, ma colère ou ma joie… mais qu’il pouvait aussi dialoguer avec le monde. »
Wapenschild, groupe de vingt œuvres en céramique, 2020 © Collection Mu.ZEE, Communauté flamande
Son travail spatial a rapidement séduit le monde de l’art. Dès 2020, alors qu’elle était encore étudiante, elle a créé une série de blasons en céramique explorant les multiples symboles du lion en Belgique. Cette œuvre lui a valu le CAF Award, un prestigieux prix artistique japonais. « J’ai senti que c’était un tournant, se souvient-elle. Mon travail était enfin reconnu, même dans mon pays natal. » À l’issue de son deuxième cursus en 2021, elle a eu la certitude de pouvoir s’élancer dans le monde de l’art. En 2023, elle a présenté sa première exposition personnelle, Hairy Tale, à la Lichtekooi Artspace d’Anvers, avant de remporter le prix Fintro des arts plastiques. Puis, en 2024, elle a exposé My sister is pregnant au Kunsthal de Gand.
9th Month Ceramics, installation au Kunsthal (Gand), 2024 photo © Michiel De Cleene
La céramique reste au cœur de son œuvre en pleine expansion. « Mes dessins sont intimes, nés d’une nécessité intérieure, explique-t-elle. Si cette nécessité n’y est pas, je ne dessine pas. L’année dernière, j’en ai fait seulement deux : après que mon voisin a arraché la vigne vierge, et à la suite d’un chagrin d’amour. Cela m’a aidée à surmonter, plus ou moins, ces douleurs. Par ailleurs, je me sens attirée par l’espace public, un terrain où la sculpture s’épanouit. J’aime travailler dans l’espace, car l’œuvre peut ainsi répondre à la signification d’un lieu. Et puis, cela rend l’art accessible à tous, sans billet d’entrée. »
Cœur de femme
Parmi ses réalisations dans l’espace public, on trouve une peinture murale à Geraardsbergen (Grammont) et « 1 000 bakstenen », un projet participatif en hommage aux victimes de la pandémie de coronavirus à Kruibeke. Plus récemment, elle a conçu des sculptures en bronze pour le grand béguinage de Louvain, intégrées à un nouveau parcours permanent mêlant art et science, initié par la KU Leuven. Son travail y explore le corps féminin, et plus particulièrement le cœur, un organe longtemps négligé par la médecine. « Quand je crée une œuvre in situ, j’aime arpenter les lieux. Pendant des siècles, le béguinage a accueilli des femmes qui ont brisé les normes sociales de leur époque. J’ai aussi remarqué que les puits y jouent un rôle particulier : ce sont des points d’ancrage où les passants aiment s’arrêter. J’ai donc imaginé des grilles pour ces puits, en forme de poitrine. La texture de la peau évoque l’écorce de l’aubépine – une plante bénéfique pour le cœur –, tandis que ses baies symbolisent les glandes mammaires. »
Listen Well, 2025photo © Marijke ’T Kindt
La nature, sous toutes ses formes – animaux, plantes, anatomie, sexualité – est une source inépuisable d’inspiration pour son œuvre, nourrie par la religion, le folklore et la mythologie. « Mon travail part toujours de questions qui me traversent l’esprit, explique-t-elle. J’aime ressusciter des récits et des traditions anciennes, pour les éclairer sous un jour nouveau. »
Son travail rappelle constamment que l’humain n’est pas extérieur à la nature, mais profondément lié à elle. C’est ce qu’elle illustre dans son installation pour la biennale Rhizoma chez Masereel, à Kasterlee, où elle compare l’anus humain à celui du cochon. « Cette œuvre est de nouveau née du lieu lui-même : une ancienne ferme où les toilettes des humains et la porcherie étaient côte à côte. Tous les excréments finissaient dans une fosse septique, puis servaient d’engrais. Avec cette pièce, je veux briser la honte associée aux toilettes et rendre accessibles des sujets comme les hémorroïdes, pour moi comme pour les autres. L’art permet de prendre de la distance et d’aborder des thèmes qui, autrement, seraient trop crus ou directs. »
Installation en argile et céramique pour l’expo Hairy Tale au Lichtkooi Artspace (Anvers), 2023 photo © Thor Salden
« Si l’art était autrefois une nécessité dans ma vie, je le vois aujourd’hui comme une nécessité pour le monde, conclut-elle. Il me reste tant d’histoires à raconter… Mais je ne me sens plus perdue si je ne vais pas à l’atelier. Le jardin, lui, est devenu encore plus essentiel : c’est là que je veux être, chaque jour. »
Clara Spillaert présente sa première exposition muséale solo, Soil Mate, au château de Gaasbeek jusqu’au 15 novembre 2026.






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