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Chaque artiste est une star: un Flamand sur la scène wallonne
Le virus de la scène
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Chaque artiste est une star: un Flamand sur la scène wallonne

Bert Kruismans est le seul humoriste de stand-up de Flandre à être connu en Belgique francophone. Qu’éprouve un artiste flamand lorsqu’il se produit devant un public francophone? Que ressent-il face à ce milieu qu’il découvre? Et au fond, les néerlandophones et les francophones sont-ils si différents les uns des autres? Ou sont-ils au contraire bien plus proches que ce que l’on pourrait croire?

«OK les gars, on va manger, mais… attention, à 19h40, tout le monde doit être sur le pont, parce que le direct commence à 20h. Nous allons en donner pour leur argent aux téléspectateurs de toute la Belgique. Bon appétit, tout le monde!» Le réalisateur s’éclipse. Je le suis d’un pas rapide. J’ai peur de m’égarer dans le centre culturel de la petite ville de Rochefort et je ne veux pas perdre trop de temps avec le dîner. Je n’ai absolument pas faim. Ma gorge est nouée. Tout à l’heure, ce sera mon baptême du feu: je me produirai en direct dans une émission de la télévision publique belge francophone.

On m’a alloué huit minutes pour faire rire les téléspectateurs ainsi que les trois cents Wallons présents dans la salle. Des minutes qui s’annoncent longues. C’est seulement la sixième fois que je me produis en français - une langue que je baragouine tant bien que mal en m’appuyant sur mes vieux souvenirs d’école.

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L’année précédente, en 2008, je faisais partie du public quand je me suis promis de monter moi-même sur cette scène, un an plus tard. Mais pourquoi, pourquoi? Soit, je ne peux plus y échapper, j’engloutis un peu de nourriture et je me présente à 19h40 pétantes au studio de maquillage. Mon passé dans les coulisses de la télévision flamande m’a appris la ponctualité. Lorsqu’une émission est diffusée en direct, il est absolument crucial que tout le monde, du plus petit employé à la plus grande des vedettes, soit prêt dans les temps. Me voilà dans les starting-blocks… mais je suis bien le seul. La salle, les coulisses, les loges et le studio de maquillage sont déserts! Mes collègues francophones sont encore en train de papoter gentiment à table. Aucune trace de stress. Et pourtant, à 20h, ou à peine plus tard, le spectacle commence.

Nous sommes neuf comédiens, chacun a droit à huit minutes. La grande star québécoise qui ouvre le bal les dépasse allègrement et s’octroie quinze minutes, bousculant d’entrée de jeu tout le programme de l’émission. Un peu plus tard, c’est mon tour. L’hymne des Flamands résonne dans la salle. Un chœur mixte entonne vaillamment le couplet du fier lion de Flandre que nul ne domptera jamais. Le public ne bronche pas. Les spectateurs ne connaissent pas le chant et les paroles sont en néerlandais, ils ne comprennent rien. Depuis les coulisses, j’agite un gigantesque drapeau noir et jaune orné d’un lion. Ils le reconnaissent, c’est pour eux le symbole des nationalistes flamands. Des rires, ici et là quelques cris et sifflets.

Je prends une profonde inspiration, je monte sur scène et j’arrive à déclencher les rires du public dans les huit minutes qui me sont imparties. Je séduis en particulier les spectateurs avec ma plaisanterie sur les hommes politiques wallons qui partent aux États-Unis aux frais de la princesse, mais avec leur épouse, de sorte qu’on peut quand même parler de vacances de «travail». Mission accomplie !

Après l’émission, je croise le producteur. Il est rayonnant. Il y a de quoi: le spectacle a remporté un franc succès et, en plus, c’était son idée. J’ose toutefois faire une remarque. «C’était quand même drôlement tendu. L’émission a duré quarante minutes de plus que prévu! Nous avons arrêté à 22 h 54. Le satellite de transmission du signal télé aux foyers était réservé jusqu’à 23 h et devait ensuite diffuser un programme sportif ou quelque chose de ce genre en République tchèque. Si nous avions pris encore plus de retard, les écrans dans les salons auraient viré au noir. Non?» L’homme me tapote l’épaule avec bienveillance. «Bert, inutile de te faire du mauvais sang. Le spectacle était-il réussi? Oui. Les gens ont-ils ri un bon coup? Oui. Allez viens, on va boire un verre. J’ai soif. Toi aussi, pas vrai?» J’avais soif, en effet, et surtout mal au crâne. Et ce, alors que je n’avais encore rien bu! Mais je me suis bien amusé cette nuit-là, c’est certain.

Un roi fatigué

Cette soirée-là et la nuit à Rochefort marquent le coup d’envoi d’une exploration exotique à l’intérieur de mon propre pays. J’apprends à les connaître, ces autres Belges qui parlent autrement que les Flamands, qui lisent d’autres journaux, regardent d’autres émissions à la télé et votent pour d’autres partis politiques. Je remarque des différences, je me sens parfois très loin de chez moi, parfois très près. Il faut que je m’habitue, et le public francophone aussi, lui qui se retrouve confronté à un Flamand sur la scène de son théâtre habituel.

Ainsi, après mon épreuve du feu à Rochefort, j’ai par exemple l’occasion d’entendre: «Génial, vous faites ça tellement bien, parler français avec l’accent flamand!» Merci Madame, «mais cela n’a rien d’une performance extraordinaire, parce que je SUIS flamand.» Mon interlocutrice réagit avec surprise et incrédulité. Il faut dire qu’en trente ans de Festival du rire, Rochefort a accueilli une foule de Belges francophones, de Français, de Suisses et de Québécois, mais un humoriste flamand… Qu’est-ce que je fabrique en Wallonie? Quels honneurs un artiste issu de la riche Flandre vient-il chercher ici? Ils ne comprennent pas.

D’autres sont très curieux. Mes premières aventures théâtrales en français coïncident avec la crise politique de 2010-2011, où néerlandophones et francophones auront besoin de 541 jours pour former le nouveau gouvernement belge. Très vite, cette crise se faufile dans mon spectacle. Drapé d’une robe de chambre râpée, une couronne en plastique sur la tête, je campe un roi Albert fatigué qui soupire, assis dans son fauteuil: «Mais enfin, on ne peut pas scinder ce beau pays.»

Soirée après soirée, un silence pesant s’abat sur la salle, chose que je n’ai jamais connue dans mes spectacles en néerlandais. Les gens craignent vraiment que le pays éclate. Après le show, certains viennent me parler. «Qu’avez-vous donc contre nous, vous, les Flamands? Pourquoi êtes-vous si furieux? Voulez-vous vraiment scinder le pays?» Sans avoir rien demandé, je deviens le porte-parole de tous les Flamands, qui n’ont rien demandé non plus et se retrouvent tous mis dans le même sac. Un monsieur sympathique va même jusqu’à me confier: «J’ai un cousin en Flandre. Vous le connaissez peut-être?» Je lui explique que nous sommes plus de six millions de Flamands et que, contrairement aux Schtroumpfs, nous n’habitons pas tous ensemble les uns près des autres dans une forêt enchantée.

Oui, il existe des différences entre néerlandophones et francophones, mais les écarts culturels entre la campagne et la ville sont au moins aussi importants

Comme les Flamands, les Wallons ne savent presque rien sur leurs compatriotes de l’autre côté de la frontière linguistique. Pour un humoriste comme moi, c’est un inconvénient. L’humour repose sur une culture commune que nous partageons avec notre public. Que voulez-vous que je fasse d’une blague bien sentie sur un politicien flamand corrompu ou un prêtre pédophile, si l’homme en question n’est jamais passé au journal télévisé francophone? Voilà ce qu’on obtient dans un pays sans véritables médias nationaux. Le JT, les journaux influents, les faiseurs d’opinion… En Belgique, nous avons tout en double, en français et en néerlandais. En tant qu’humoriste, il faut donc faire deux fois plus de travail préparatoire. Et on se rend vite compte qu’il est plus facile de faire rire un public wallon avec une plaisanterie sur le président de la République française que sur le ministre-président de la Flandre. «C’est qui ce mec?»

Pépé, un barbare? À la campagne, à la ville

Cependant, l’humour naît aussi d’expériences et d’émotions communes, il transcende en quelque sorte les préoccupations du quotidien. Je m’en suis rendu compte en particulier durant mon spectacle La Bertitude des choses, que j’ai joué en français, mais aussi en néerlandais. J’y parlais de ma jeunesse dans la campagne flamande des années 1970. Les dimanches moroses, nous mourions d’ennui, mais heureusement mon grand-père nous changeait les idées lorsqu’il tuait un lapin. La bête recevait un coup fatal à la nuque, avant d’être suspendue par les pattes à une poutre. C’est alors qu’arrivait le clou du spectacle: la pompe à vélo. Je vous épargne les détails, mais sachez que pépé gonflait au sens propre le lapin mort de façon à pouvoir le dépiauter plus facilement.

L’anecdote peut paraître lugubre, mais on vivait vraiment ainsi à l’époque, à la campagne, en Flandre. Et c’était pareil en Wallonie. Après le show, plus d’un spectateur m’a raconté, les yeux brillants, que cette histoire l’avait replongé dans sa propre jeunesse, car son grand-père et son oncle faisaient exactement la même chose. Quand je la racontais à Bruxelles, mon anecdote du lapin et de la pompe à vélo n’était pas accueillie par des yeux brillants, mais par des sifflets désapprobateurs. Le public citadin, très instruit et - du moins le pense-t-il - très tolérant, m’a souvent gratifié de regards dégoûtés. Mon pépé était un barbare qui brutalisait les animaux! Je venais d’une famille de psychopathes! À Bruxelles, je jouais ce spectacle un soir en néerlandais et le soir d'après en français. Les sifflets résonnaient de la même façon dans les deux langues.

Car voilà ce que cette aventure à travers mon pays m'a appris: oui, il existe des différences entre néerlandophones et francophones, mais dans ce minuscule pays les écarts culturels entre la campagne et la ville sont au moins aussi importants!

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Wallons et Bruxellois ont beau parler tous français, ils ne sont pas pour autant identiques. Beaucoup de Flamands ignorent complètement cette réalité. Lorsqu’un Flamand parle des «Wallons», il fait référence à l’ensemble des Belges francophones, y compris les Bruxellois. De même, quand un francophone parle des «Belges», il désigne souvent les francophones, sans y inclure les Flamands. Un jour, j’ai demandé à une jeune fille dans le public si elle suivait les médias flamands. «Non, a-t-elle répondu, je ne suis que les médias belges.» Tiens donc! La Flandre ne faisait-elle déjà plus partie de la Belgique, selon elle? Avais-je affaire à une séparatiste francophone assistant au spectacle incognito? Je ne crois pas. Elle suivait les médias de la «communauté francophone de Belgique», que l’on abrège en «médias belges», pour faire plus court.

Bruxelles est une métropole. C’est là et dans les régions flamandes voisines que le changement se fait d’abord sentir. Comme dans d’autres pays, la province suit le mouvement, mais avec un grand retard. Il suffit de voir le phénomène de comedy night à Bruxelles: on présente de plus en plus souvent les spectacles de cette façon, avec un terme anglais. Chose impensable il y a seulement quinze ans. Mais, en 2021, Bruxelles est une ville internationale qui rassemble de nombreux jeunes gens, souvent très instruits. 75 % des habitants ont au moins un parent étranger. Quelque 180 nationalités cohabitent dans la capitale belge. Il y a dix ans, plus de la moitié des jeunes Bruxellois grandissait déjà dans une famille où l’on parlait deux langues (49 %) ou plus (4 %). Les jeunes qui n’ont que le français comme langue maternelle ne représentent que 34 % du total.

Les Wallons éprouvent énormément de respect et de sympathie pour les artistes et leur œuvre

Cinq pour cent seulement parlent uniquement néerlandais à la maison. Les disputes entre Wallons et Flamands ne les intéressent pas le moins du monde. Ils se sentent autant - ou aussi peu - d’affinités avec des Belges de Rochefort que de Courtrai, dans le sud-ouest de la Flandre. Sur la scène bruxelloise, les jeunes humoristes ont du succès lorsqu’ils font référence aux relations, au sexe, au genre et au racisme, et non avec des plaisanteries sur les nationalistes flamands ou les facilités linguistiques en périphérie de Bruxelles. Je pourrai bientôt ranger mon drapeau au lion pour monter sur les planches dans la capitale.

Quand le glaçon se met à fondre. La Wallonie

Les règles sociales de proximité s’appliquent encore plus en Wallonie qu’à Bruxelles et en Flandre. Les relations personnelles y sont essentielles, même au théâtre. Avant un spectacle, on ne laisse pas l’artiste avaler un plat réchauffé, tout seul dans sa loge. Ici, on s’installe à la table de l’amitié, avec les techniciens, le directeur du théâtre et, pourquoi pas, l’échevin de la culture et son épouse. Celui-ci se sent honoré qu’un artiste ait trouvé le chemin de sa petite ville de province. En Flandre, nous avons un centre culturel confortable et généreusement subventionné tous les huit kilomètres, qui affiche un programme bien rempli. En Wallonie profonde, ce genre de centres existe également, mais on se produit tout aussi souvent dans des arrière-salles ou des palais décrépits, utilisés de temps à temps pour l’un ou l’autre événement. Un jour, à Bièvre, dans la province de Namur, j’ai donné une interview avant de jouer. Pendant le repas, l’échevin m’a demandé qui était ce brave homme qui errait dans les couloirs du centre culturel. «Un journaliste, ai-je répondu, il m’a interviewé tout à l’heure, il va assister au spectacle. - Ah ! Alors il vient de loin. Il doit avoir faim, non? Venez, mon ami, prenez une chaise!»

Je suis parti trois fois en tournée aux Pays-Bas, et vous pouvez me croire: une scène pareille y est inconcevable. En Wallonie, il y a toujours de la place pour un siège de plus à table. À Manhay, dans la province de Luxembourg, on joue dans un ancien entrepôt du chemin de fer vicinal. En hiver, il ne s’y passe pas grand-chose, la salle est impossible à chauffer.

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Mais quand j’y étais pour donner le coup d’envoi de la saison printanière, 350 personnes mises sur leur trente-et-un m’attendaient avec enthousiasme, assises sur des chaises en plastique dur. Trois ans plus tard, je suis entré dans un café, dans cette même commune de Manhay. L’échevin de la culture s’est précipité sur moi pour me dire que tous les habitants parlaient encore de mon spectacle.

Les Wallons éprouvent énormément de respect et de sympathie pour les artistes et leur œuvre. J’ai le privilège d’avoir été fait chevalier d’honneur par la confrérie locale de plusieurs villes. À Rochefort, comme une dizaine d’autres artistes, j’ai même un groseillier à mon nom! Allez jeter un coup d’œil, il se trouve au square Crépin. Et donnez-lui un peu d’eau s’il a mauvaise mine! Pour les Wallons, chaque artiste est une star, à condition qu’il évite les «caprices de star». Il n’est pas question de remonter dans votre véhicule aussitôt après votre spectacle. Il faut fraterniser avec le public, boire un verre. Chacun a droit à une parole amicale, une poignée de main, une bise. La chaleur du public wallon donne parfois des vertiges à un glaçon du Nord comme moi. À Crisnée (en province de Liège), après le spectacle, le bourgmestre a personnellement porté mon sac jusqu’à ma voiture.

Plus tard, il est devenu ministre belge des Affaires étrangères. Je suppose qu’il restera à jamais l’unique ministre à avoir un jour porté mes bagages!

Les Wallons sont des gens vraiment sympathiques, qui commencent par vous demander poliment s’ils peuvent vous tutoyer. Les Flamands le font, point barre.

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Quant aux Néerlandais (Hello, Bert!), ils ne savent même pas ce qu’est le vouvoiement! Les Wallons apprécient également la gentillesse, la politesse et la poésie dans l’humour. À Bruxelles, comme en Flandre, une jeune comédienne marquera facilement des points en abordant en détail sa position sexuelle favorite. Dans la Wallonie profonde, le public, surtout grisonnant, jugera la plaisanterie crue et plutôt osée. Moi-même, je me suis déjà surpris à dépasser les bornes avec un humour que l’on qualifierait de «gentillet» en Flandre. Ma blague sur la télécommande du vibromasseur de ma femme, qui contrôlait la porte de garage de mon voisin… Disons que j’aurais pu m’en passer!

Un passé commun

Flamands et Wallons ne parlent peut-être pas la même langue et ne se connaissent guère, mais il suffit de gratter un peu pour faire apparaître les nuances et leur passé commun. Je me souviens d’un ingénieur du son dans la ville industrielle de La Louvière, qui m’a raconté que son père avait fui Anvers pour rejoindre la Wallonie et échapper à la pauvreté, avant la Seconde Guerre mondiale. Nous parlions des querelles communautaires. L’homme était né à la Louvière, il ne parlait pas un mot de néerlandais et n’était jamais allé en Flandre, mais il m’a avoué, sans la moindre trace d’ironie, qu’il avait parfois honte d’être flamand. À Dinant, j’ai rencontré une dame qui avait grandi dans le Limbourg et parlait uniquement français. Fille de médecin dans cette région minière, elle n’avait pas eu l’occasion d’entendre d’autres langues au sein de son milieu privilégié. Il y a aussi eu le président du service club à Mouscron, tout près de la France et de la frontière linguistique, qui en coulisse m’a souhaité la bienvenue dans un pur dialecte de Flandre-Occidentale, et qui s’est adressé cinq minutes plus tard au public dans un français parfait.

Je conclurai à regret par un aveu: j’ai failli oublier de mentionner Marc Herman, mon confrère humoriste francophone. En réalité, il s’appelle Marc Maloens: c’est un «Flamand francophone» originaire de Louvain. En 1980, il a été le premier à décrocher le Grand Prix de Rochefort. Je ne suis donc pas le premier Flamand de l’histoire à participer au Festival du rire de Rochefort!

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