Du beary bashe au tigrign: au total, combien de langue parle-t-on en Belgique et aux Pays-Bas?
Combien de langues parle-t-on aux Pays-Bas et en Belgique? La question exige une étude plus large que celle des nationalités, précise le chroniqueur linguistique Marten van der Meulen.
Les questions les plus simples obtiennent parfois les réponses les plus complexes. Un exemple? Combien de langues parle-t-on aux Pays-Bas ou en Belgique?
Prenez le temps de réfléchir, je ne suis pas pressé.
Prêt? Attendez, laissez-moi d’abord deviner quelles langues vous viennent à l’esprit. Le néerlandais, immanquablement. Les Belges y ajouteront bien entendu le français et l’allemand, les Néerlandais sans doute le frison, le limbourgeois et peut-être même le bas-saxon. Ces derniers citeront-ils les autres langues régionales reconnues par l’État néerlandais –le papiamento, le yiddish et le sintikès? Je n’en suis pas si sûr.
Peut-être vous êtes-vous dit: une minute! Et les immigrants dans tout cela? Ils apportent aussi leur langue! À commencer par l’anglais, le turc, l’allemand, le berbère, le mandarin ou l’arabe. L’héritage colonial des Pays-Bas vient également modeler le paysage linguistique: pensons aux locuteurs du sranan (créole surinamais), du bahasa (langue indonésienne), et de l’afrikaans (parlé en Afrique du Sud). Sans oublier les réfugiés, qui s’expriment par exemple en ukrainien, en tigrigna (parlé en Érythrée) ou en somali. Enfin, vous aurez sans doute parié pour d’autres langues européennes, comme l’espagnol, le portugais, le russe et l’italien.
Et maintenant, je pense pouvoir deviner à combien vous estimez le nombre de langues effectivement parlées dans nos régions. Disons, à quelques dizaines. Soixante, quatre-vingts peut-être. Plus? Cela m’étonnerait.
Combien y en a-t-il, finalement? Avant de répondre, offrons-nous un tour d’horizon sur la toile. Qu’y dit-on du nombre de langues parlées aux Pays-Bas et en Belgique? Les déclarations abondent: «Aux Pays-Bas, l’ensemble des langues parlées à la maison s’élève à pas moins de quatre-vingt-seize», ou encore: « En Belgique, on dénombre plus de cent langues différentes.» La plupart des affirmations sont relatives à une ville en particulier. À Rotterdam par exemple, on compterait cent quatre-vingts langues différentes. À Schaarbeek, une commune de Bruxelles, plus de cent. Une ville comme Deventer totaliserait cent quatre-vingts idiomes différents.
En général, c’est donc au niveau municipal qu’existent pareilles estimations et, fait remarquable, les chiffres énoncés y sont souvent bien plus élevés que ceux avancés au niveau national. Voilà qui est curieux: le nombre de langues parlées dans une ville ne peut pourtant excéder le nombre global de langues parlées dans le pays. Peut-être est-il tout simplement plus facile de quantifier le phénomène en ville? À Rotterdam par exemple, on peut deviner la forte présence d’une communauté finnoise. S’y trouve en effet l’église des marins finlandais ou Finse Huis. Que la ville de La Haye soit le point d’ancrage traditionnel d’une vaste communauté indonésienne n’est un secret pour personne: la ville héberge même la Sekolah Indonesia, l’École indonésienne de La Haye (dont le site internet est rédigé exclusivement en bahasa).
Het Finse Huis, Rotterdam© lauantaikoulu.nl
La question cruciale est la suivante: sur quoi se basent les gens pour évaluer le nombre de langues parlées dans leur ville ou dans leur pays? J’ai bien une hypothèse. Il me semble que nombre de personnes associent langue et nationalité. Quand une personne dit qu’«une ville compte une centaine de langues différentes», elle veut en fait parler d’une centaine de nationalités. Cette dernière information est facilement vérifiable, puisqu’elle est reprise au Registre de la population. Le Centraal Bureau voor de Statistiek (CBS, Bureau central des statistiques des Pays-Bas) dispose de chiffres précis à ce sujet.
Malheureusement, associer langue et nationalité, c’est aller un peu vite en besogne. On peut généralement s’attendre à ce qu’une personne maîtrise la langue véhiculaire de son pays d’origine. Qui porte la nationalité américaine parlera sans doute l’anglais. Toutefois, cette même personne parlera peut-être aussi une langue endogène, il en existe des centaines. Même en Europe occidentale, où l’existence des États-nations s’appuie largement sur certaines langues, de nombreuses langues endogènes coexistent. En France, le breton ou le corse jouent un rôle non négligeable, à côté de dizaines d’autres langues régionales à l’ancrage historique important. Dans d’autres pays, comme le Nigeria, plus de cinq cents langues endogènes ont été recensées.
Le Bureau central des statistiques des Pays-Bas dispose de chiffres précis au sujet du pays d'origine des immigrants, mais malheureusement, associer langue et nationalité, c’est aller un peu vite en besogne.© Centraal Bureau voor de Statistiek
Tout cela est bien intéressant, mais ne fournit aucune réponse à la question initiale. Combien de langues parle-t-on aux Pays-Bas ou en Belgique? Mauvaise nouvelle: nous n’en savons rien. Plus fort encore: il nous est impossible de l’établir. Je ne parle pas ici des difficultés propres à la distinction entre langue et dialecte. Non, simplement, les méthodes mises en œuvre dans les études démographiques ne nous permettent pas de répondre à cette question.
Je m’explique. Idéalement, pour établir les caractéristiques d’une population donnée, l’ensemble des habitants d’un pays par exemple, il faut interroger chaque personne individuellement.
L’opération serait toutefois trop coûteuse, trop chronophage. On a donc recours à des échantillons. S’ils sont suffisamment représentatifs, les informations collectées peuvent être généralisées à la totalité de la population. Exemple: si, sur un échantillon de 10 000 personnes, 4 000 possèdent une voiture, on peut conclure que 40% de la population possèdent une voiture.
La Van Wesebekestraat à Anvers, où vit une communauté chinoise. En général, c’est au niveau municipal qu’existent des estimations du nombre de langues parlées et, fait remarquable, les chiffres énoncés y sont souvent bien plus élevés que ceux avancés au niveau national.© Ines M / Pexels
Cette méthode n’est toutefois pas pertinente pour notre enquête. Aucun échantillon ne serait véritablement représentatif de toutes les langues parlées. Envisager la question nécessite en effet de connaître la réponse. Il est évidemment possible de partir des langues dont on soupçonne la présence, comme celles citées plus haut. Mais cela ne résoudrait pas le problème, car une personne pourrait parler une langue qui ne figurerait pas dans la liste. La seule façon d’obtenir une vision exhaustive des langues parlées dans un pays serait de poser la question lors d’un recensement de la population. En Belgique, la loi interdit pareille question, et aux Pays-Bas, elle n’est plus posée depuis des décennies.
Alors, tout est perdu? Pas forcément. Lors d’une étude relativement vaste, conduite auprès de plus de 7 500 personnes, le CBS s’intéressait notamment aux langues parlées à la maison. Un total de 149 langues et dialectes ont été recensés, mais le CBS précise lui-même qu’il s’agit d’une estimation par le bas. Il y en a plus, sans aucun doute. Quelles sont-elles? Procédons par déduction. À l’inventaire des langues représentées au sein de l’entreprise de haute technologie ASML figurent plusieurs langues absentes des listes du CBS, comme le bilen, parlé en Érythrée, ou les langues beary bashe et kannada parlées en Inde. Il me paraît pertinent de compléter la liste de cette façon. La méthode n’est toutefois pas des plus rapides. Et puis, nous passerons toujours bien à côté d’une langue ou l’autre.
La question la plus simple ne débouche cette fois pas même sur une réponse complexe. On peut même dire qu’elle reste ouverte. Frustrant? Certes. Passionnant? Plus encore! Car cela prouve une fois de plus combien la recherche en langue est difficile.






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