Dans le nord de la France, la marche qui a fait naître Van Gogh peintre
En mars 1880, Vincent Van Gogh quitte le Borinage pour rejoindre Courrières de l’autre côté de la frontière belge. Objectif? Rencontrer le peintre Jules Breton. C’est au terme d’une marche au pas de charge -200 km en une semaine!- que le jeune homme décide de devenir peintre. Après plus de deux ans d’investigations, Bruno Vouters en a écrit un ouvrage: Je marche sur le chemin de Vincent van Gogh. Pour la première fois fin avril, en compagnie de l’auteur, on pourra découvrir Courrières telle que Van Gogh l’a perçue.
Il ignore encore la portée de ses actes mais en mars 1880, quand il décide de quitter Cuesmes, Vincent est sur le point de devenir Van Gogh. Le jeune homme –il n’a pas 27 ans– est mal dans sa peau. Arrivé quelques mois plus tôt pour évangéliser la population locale, Van Gogh a un trop plein d’émotions. «Il est morfondu par son expérience d’évangéliste», meurtri dans sa chair par «le décalage abyssal entre la posture du pasteur protestant qu’on lui impose et la misère des gens qui l’entourent. Le Borinage est un far-west industriel sur un territoire vallonné. Van Gogh est en échec.
Vincent Van Gogh a l'âge de 19 ans. Lorsqu'il entreprend sa marche entre Cuesmes et Courrières, il a 27 ans et il est en échec.© domaine public / Wikimedia Commons
Ses sœurs, son frère Théo et son père lui conseillent de devenir boulanger, apprenti menuisier ou encore comptable! Il trouve ça insupportable», souligne Bruno Vouters. Ancien rédacteur en chef adjoint de la Voix du Nord, passionné par l’histoire de sa région natale, il connaît la personnalité complexe de cet artiste torturé (1). «Mais j’ignorais tout de cette marche entreprise entre Cuesmes (Belgique) et Courrières (France).» Quand il prend la tangente, Van Gogh n’emporte qu’une maigre valise, quelques effets et surtout de quoi écrire. Se gardant bien de dévoiler son réel objectif à son entourage: rencontrer le peintre nordiste Jules Breton, maître du réalisme paysan, qu’il révère en silence. «Ce périple de deux-cents kilomètres aller-retour n’est pas un pèlerinage méditatif comme les autres mais une conquête personnelle au terme de laquelle il décidera de devenir peintre.»
Van Gogh se rend à Courrières pour rencontrer Jules Breton, mais devant la maison du peintre nordiste, austère comme une muraille, il déchante et fait demi-tour sans même toquer à la porte. © collection Club d'histoire de Courrières
Conquête, quête et enquête
Comparé aux sept mois en Afrique du Nord d’Eugène Delacroix et aux deux ans à Tahiti de Paul Gauguin, le voyage de van Gogh est une petite virée. Son échappée entre le Borinage et le nord de la France ne dure pas plus d’une semaine. Ce n’est pas une marche, c’est un marathon! Une course contre la montre aux contours flous. «Ce qui est sûr, c’est que Vincent Van Gogh a pris le train jusque Valenciennes. Puis il a marché vers Courrières avant de revenir à Cuesmes. Là encore à pied», note Bruno Vouters. Á en juger les chroniques météorologiques de l’époque, le mauvais temps était du voyage. Mais contrairement à un roman d’Agatha Christie où la pluie efface les preuves, ici, elle aiguise la curiosité de l’auteur de Je marche sur le chemin de Vincent van Gogh. Selon lui, «les conditions de cette marche sont aussi importantes que les circonstances qui ont motivé le départ de Van Gogh.»
© ateliergalerieeditions
Pour reconstituer le tracé le plus vraisemblable, le journaliste épluche avec assiduité les déclarations d’état civil, consulte à la loupe les plans cadastraux, scrute les registres du commerce et de l’industrie, explore des dizaines de clichés d’époque. À cette enquête minutieuse s’ajoutent de nombreux déplacements de terrain avec son compagnon de route le journaliste Christian Habart. Soit un pèlerinage de deux ans et demi mené en pointillé entre chemins vicinaux, chemins de halage et chemins épistolaires. «Van Gogh le mentionne dans trois de ses lettres écrites à son frère Théo bien après son périple. La première est datée du 24 septembre 1880, la seconde du 18 novembre 1881, la troisième du 28 septembre 1883. C’est une source précieuse car il y décrit ce qu’il voit.» Et aussi ce qu’il ressent.
Et la lumière fut
C’est dans l’une de ces fameuses lettres que l’auteur de La Nuit étoilée écrit: «J’ai vu Courrières, j’ai retrouvé mon énergie, tout a changé pour moi.» Et pourtant, une fois encore, rien ne laisse présager un tel retournement comme le rappelle Bruno Vouters. «Quand il arrive, Van Gogh déchante. La maison de Jules Breton est austère comme une muraille. Il s’attendait à tomber sur un atelier comme celui que Jean-François Millet avait à Barbizon. Van Gogh est décontenancé. Il fait demi-tour sans même toquer à la porte. De toute façon, Breton n’est pas là.»
Cent-cinquante ans se sont écoulés mais le paysage n’a quasiment pas changé. S’il n’existe pas encore de topo-guide officiel, on peut facilement suivre l’itinéraire en tournant les pages de l’ouvrage de Bruno Vouters
Mais que s’est-il donc passé dans la tête du peintre pour «qu’en revenant de Courrières, cet être bouillonnant trouve une raison de vivre et d’espérer?» La réponse est sans appel. «Sa vocation s’appuie sur des raisons de créer et de se dépasser. Elle brave les accommodements, les académismes, les immobilismes. Elle se fonde sur l’audace et l’authenticité.» Cette fameuse lumière née d’un arrachement, Van Gogh la puise au plus profond de lui-même. «Sa décision de devenir peintre résulte de tensions extrêmes. Van Gogh est dévoré par des sentiments noirs. Le monde qu’il découvre pas à pas le confronte à la dure réalité portée par l’aliénation au travail, le productivisme industriel et la montée des violences.» Contre toute attente, cette marche fait naître en lui un vent de liberté. «C’est un homme debout qui avance vers d’éclatantes et vibrantes couleurs.»
Le paysage qu'a vu Van Gogh a peu changé, mais il faut tout de même se méfier des anachronismes. «En 1880, le site minier de Oignies n’existait pas. Inversement, Courrières ayant été bombardée au cours de la Seconde Guerre mondiale, il ne reste que très peu d’éléments», rappelle Bruno Vouters.© Bruno Vouters
Sur les pas de Bruno Vouters…
Cent-cinquante ans se sont écoulés et, ô miracle, le paysage n’a quasiment pas changé. S’il n’existe pas encore de topo-guide officiel, on peut facilement suivre l’itinéraire en tournant les pages de l’ouvrage de Bruno Vouters. En bon cicérone, l’auteur découpe son périple en une trentaine d’étapes, de Valenciennes à Courrières et de Courrières à Cuesmes. Le tout agrémenté d’une signalétique dont la pertinence tient à la diversité des thématiques abordées. À Valenciennes, «on s’enfonce dans les mêmes rues qu’Emile Zola», entre Marchiennes et Vred, «en cheminant le long de la Scarpe, on repense aux moines qui ont asséché les marais», à Douai «se dresse le beffroi peint par Corot», etc. Comme le souligne l’auteur, il faut se méfier des anachronismes. «En 1880, le site minier de Oignies n’existait pas. Inversement, Courrières ayant été bombardée au cours de la Seconde Guerre mondiale, il ne reste que très peu d’éléments.» Mais vous trouverez encore l’église Saint-Piat qui s’est offerte comme la première vision de Van Gogh. C’est d’ailleurs devant son parvis, au pied de la statue de Jules Breton, que l’auteur vous donne rendez-vous pour une balade dans Courrières. Un voyage de cinq kilomètres à portée de tous.
Bruno Vouters et de son compagnon de route sur les pas de Van Gogh© Rémi Vouters
Samedi 25 avril 2026 à Courrières, rdv à 13 h 30 devant l’église Saint-Piat (20 €): rando-ciné «Sur les pas de van Gogh» avec Bruno Vouters. Randonnée pédestre de deux heures suivie d’un échange avec l’auteur et de la diffusion du film d’animation La Passion de van Gogh. Infos et réservation sur www.tourisme-lens.fr
Je marche sur le chemin de Vincent van Gogh, (ateliergalerieeditions). En vente à Lens Tourisme, 16, place Jean-Jaurès à Lens
Les 18, 19 et 20 septembre 2026, au phare de Tourcoing: double exposition en simultanée. L’une sur Je marche sur le chemin de Vincent van Gogh, l’autre sur Maboules de van Gogh. Dans cet ovni littéraire, quatorze dessinateurs, français et belges, reviennent sur les «Sources de sa vocation», dixit le sous-titre. Et en illustrant de petits textes bien sentis signés Vouters. On croise des tisserands, des mineurs, des galeristes, des pasteurs, des femmes de petites vertus.
Les 25, 26 et 27 septembre 2027, dans le cadre de Deûl’Art, exposition de peintures, de dessins et de sculptures sur le thème «Sur les pas de van Gogh». Salle des Fêtes de Pont-à-Vendin, face à la mairie. Vernissage le 24 septembre à 19 heures.
Note:
1) Il lui a notamment consacré plusieurs études dont Vincent et le docteur Gachet et Van Gogh au fond de la mine (aux éditions la Voix du Nord).







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