David Van Reybrouck: Écrire pour agir
Pour ce penseur engagé, auteur d’une œuvre empruntant à plus d’un genre, l’écriture est un levier d’action. De la décolonisation à l’urgence climatique, les écrits de Van Reybrouck articulent mémoire historique, démocratie et responsabilité envers la Terre.
Archéologue et philosophe de formation, historien, écrivain et poète, David Van Reybrouck (né à Bruges en 1971) est l’auteur d’une œuvre puissante, atypique, mondialement reconnue. Son travail a été récompensé par de nombreux prix prestigieux, dont le Médicis essai en 2012, le prix Ako, le Libris Histoire pour Congo. Une histoire. Penseur de la colonisation et de la décolonisation, thèmes qu’il explore notamment dans Congo et Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne, il construit ses romans, ses essais, ses pièces de théâtre (Mission, L’Âme des termites, Para…), ses recueils de poèmes (Odes) à la croisée du politique et d’un questionnement des manières d’habiter la Terre, de coexister avec les autres formes de vie. Van Reybrouck élève la littérature et le concept critique au rang de leviers d’action afin de faire bouger les consciences, d’agir sur le présent.
Penser la Terre
Intellectuel engagé, théoricien d’une réinvention de la démocratie, militant écologiste s’impliquant activement dans les luttes contre le dérèglement climatique, il interroge l’urgence écologique dans Le Monde et la Terre. Sous-titré Comment rester en sécurité?, ce récent ouvrage active des solutions pratiques afin de répondre aux deux impératifs qui cernent notre contemporanéité: prendre à bras-le-corps l’urgence climatique et redonner un nouvel élan à nos démocraties à bout de souffle. La crise écologique à l’ère de l’Anthropocène et le dérèglement climatique dû aux activités humaines nous obligent à repenser nos manières de bâtir la démocratie.
Face à l’inertie coupable des décideurs politiques qui s’inclinent devant la pression des lobbys internationaux, face aux dangers multiples qui pèsent sur la question de la débâcle environnementale (atermoiements, politique de l’autruche, partisans de solutions technologiques désastreuses, de la géo-ingénierie, du transhumanisme, climato-sceptiques ou climato-négationnistes…), la société civile doit se mobiliser. Afin de venir à bout de l’impuissance ou du cynisme, David Van Reybrouck propose de substituer à la notion de «raison d’État» celle de «raison de Terre» dont les intérêts seraient représentés par une assemblée de citoyens à l’échelle internationale.
Le constat des limites de la diplomatie nous oblige à imaginer de nouvelles procédures juridiques et politiques issues d’initiatives citoyennes. Rappelons que David Van Reybrouck a fondé en 2011 le projet G1000, une plateforme d’innovation démocratique qui vise une participation des citoyens sur des thèmes sociétaux et entend leur procurer une voix dans les processus décisionnels. Il a également pris part à une action citoyenne en faveur du climat: au terme de l’action en justice, la Belgique a été condamnée pour son inertie en matière de mesures contrecarrant le dérèglement climatique.
Nous sommes au pied du mur, expose Van Reybrouck dans Le Monde et la Terre: si nous avons pensé le Monde, nous avons oublié de penser la Terre. Le Monde (humain) a déréglé la Terre et la Terre malade, à bout de ressources, polluée, ayant perdu 70% de sa population animale sauvage, en proie à une déforestation galopante, perturbe en retour le monde. Elle le fait par des sécheresses, canicules, pluies torrentielles ou ouragans qui sont les fruits de la débâcle climatique et de la destruction des équilibres écosystémiques.
Depuis avril 2025 et pour une durée de deux ans, le titre de «Penseur des Plats Pays» («Denker der Nederlanden») revient à David Van Reybrouck.© Linelle Deunk / David Van Reybrouck
Essai novateur, Le Monde et la Terre accompagne la nomination de David Van Reybrouck en avril 2025 au titre de «Penseur des Plats Pays» («Denker der Nederlanden»). Appelant à penser sur le long terme, à rompre avec le désastre de nos visions à court terme, il forge le concept de «verdenken» qu’il définit ainsi: «Verdenken, c’est regarder le présent depuis le lointain avenir et le passé lointain. D’où venons-nous et où voulons-nous aller? C’est aussi verdenken dans l’espace –au-delà des frontières géographiques ou des bulles sociales. Penser est plus que de la philosophie, et la philosophie est plus que la philosophie occidentale».
Présent et avenir colonisés
Les questions qu’il aborde dans ses romans et ses essais sont intimement liées. Dans Congo, enquêtes et séjours sur le terrain lui permettent de mettre en récit les histoires individuelles et l’Histoire de la colonisation et de l’émancipation du peuple. Dans Revolusi, il relit les trois siècles de colonisation en Indonésie qui ont précédé la proclamation de son indépendance en 1945, et interroge la manière dont le monde contemporain reste marqué par les luttes contre la colonisation passée et la néo-colonisation. Analysant les séquences historiques violentes de la colonisation belge au Congo et de la colonisation néerlandaise en Indonésie, il s’attache à montrer la différence du rapport de la Belgique et des Pays-Bas à leur passé colonial et souligne l’amnésie de «la mémoire collective hollandaise».
L’esprit colonisateur se déchaîne actuellement sous une autre forme, analyse-t-il. Il s’exerce sur les ressources d’une Terre pillée, violentée, détruite; il se définit comme une colonisation du futur qui, rompant avec le principe de responsabilité de Hans Jonas, prive nos descendants (humains et non-humains) d’une Terre viable (idée qu’il explore dans Nous colonisons l’avenir). «L’humanité aborde le prochain siècle sans pitié aucune, avec la même avidité et la même myopie qui lui ont permis autrefois de s’approprier des continents entiers. Le colonialisme s’inscrit désormais dans le temps, et non plus dans l’espace; le pire n’est peut-être pas derrière nous, mais devant nous», écrit l’auteur.
Menaçant la survie de l’humanité, des populations animales, du règne végétal, des océans, le choix occidental de l’extractivisme, de l’exploitation de la nature, de l’appropriation des ressources, se doit d’être abandonné au profit de l’invention de modes de coexistence pacifique avec les non-humains, le cosmos. «Nous nous comportons en effet en colonisateurs des générations futures. Nous les privons de leur liberté, de leur santé, peut-être même de leur vie –tout comme les colonisateurs l’ont fait par le passé. Nous spolions nos petits-enfants, nous dévalisons nos enfants, nous empoisonnons notre progéniture», précise David Van Reybrouck.
Les luttes pour la décolonisation (des territoires, du futur, des esprits) sont intrinsèquement nouées aux combats contre la crise climatique comme il ne cesse de le développer dans ses livres ou dans ses conférences et entretiens. Il pointe la zone d’aveuglement des contemporains: «nous luttons contre les symboles des injustices du passé tout en acceptant les structures des injustices du présent», affirme-t-il dans un grand entretien avec Christine Chaumeau en 2022. «Nous travaillons tellement sur le colonialisme historique que nous avons tendance à oublier la colonisation du présent et du futur», explicite-t-il.
Écrire c’est agir
De ses plaidoyers en faveur de la justice climatique à sa dénonciation des impasses de la démocratie actuelle et sa proposition d’un renouvellement des mécanismes politiques via la remise à l’honneur du tirage au sort (Contre les élections), il inscrit le geste de l’écriture dans la mission d’une pensée-action. Dans son récit Zinc, au travers de la trajectoire du personnage d’Emil Rixen, il campe le destin du village de Moresnet, la neutralité dont il jouit prenant fin en 1914 lorsque l’Allemagne l’envahit avant qu’il ne revienne à la Belgique. Ici encore, l’Histoire sert de levier de lecture du présent et du futur. Les tribulations que cette communauté germanophone, bouleversée par les guerres subies durant un siècle, permettent d’interroger l’idéal européen, la question des frontières et la résurgence des nationalismes.
Dans sa pièce de théâtre Para (2016), Van Reybrouck met en scène un personnage d’ex-commando parachutiste ayant participé à l’intervention militaire belge en Somalie entre 1992 et 1993. Interprété par le comédien Bruno Vanden Broecke (performance qui lui a valu le prix d’interprétation dramatique Louis d’Or), le personnage illustre au fil d’un monologue percutant l’ambiguïté des conduites humaines, les dessous sombres et violents d’une mission de pacification, l’envers des discours officiels vantant la nécessité de protéger la population somalienne.
Dans Mission, un monologue présenté pour la première fois au Théâtre royal flamand (KVS) à Bruxelles en 2007, l’approche critique, subtile, des missionnaires européens dans les pays colonisés (en l’occurrence ici des missionnaires présents au Congo belge, dont il a recueilli des témoignages et des archives) vaut à David Van Reybrouck le prix Ark de la liberté d’expression. Celui-ci récompense les personnes s’engageant activement en faveur de la liberté de pensée.
Mêlant ressorts de la fiction et historiographie, travail d’archives, enquêtes de terrain et puissances de l’écriture romanesque, fin observateur des mutations de notre époque, il bâtit une œuvre unique qui interpelle les esprits, qui rompt avec la résignation, la passivité, l’inertie, qui mobilise la lucidité et la riposte face aux problèmes sociétaux et environnementaux.
Une des phrases sous lesquelles il place sa philosophie est celle du philosophe Gramsci: «il faut combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté». Cette devise éclaire La Paix, ça s’apprend! Guérir de la violence et de la terreur, essai qu’il a co-écrit avec Thomas d’Ansembourg peu de temps après les attentats meurtriers de Paris en novembre 2015. Comment réinstaurer une paix intérieure, gage d’une paix extérieure, d’une pacification à l’échelle de la société? Comment résorber les conflits, les tensions qui minent la société civile? Comment œuvrer à la sauvegarde des libertés et combattre les mesures sécuritaires, le réflexe policier d’une surveillance généralisée?
«Les témoins qui croient n’avoir rien à dire sont souvent les plus intéressants. Toute vie, même la moins spectaculaire, reflète la lumière de l’Histoire», écrit David Van Reybrouck dans Revolusi. Son œuvre saisit les multiples nuances de l’Histoire et montre comment elles éclairent le présent qu’elles ont contribué à façonner.





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