De la Flandre au Midi : les oubliés de l’exode flamand de 1914
Face à l’avancée allemande, des milliers de Flamands prennent en 1914 le chemin de l’exil. Alors que la plupart fuient vers l’Angleterre ou le nord de la France tout proches, certains trouvent refuge dans le sud du pays au terme d’un voyage éprouvant. C’est cette histoire, souvent absente des récits officiels comme des mémoires familiales, que reconstitue Dominique Delie dans D’Azur et de Glaise : celle de ses ancêtres flamands qui, réfugiés en France, y resteront de façon permanente.
Dominique Delie croit connaître son histoire familiale. Comme beaucoup, il pense qu’elle se limite à quelques anecdotes transmises autour d’une table, à des prénoms répétés de génération en génération, à une ferme dans le Nord, à des visages figés sur des photographies abîmées par le temps. Jusqu’au jour où un détail vient fissurer cette certitude.
Assis à son bureau, l’arbre généalogique dressé par un cousin s’étale devant lui, chaque branche ordonnée, chaque date soigneusement inscrite. Dominique Delie le parcourt comme on feuillette un vieil album que l’on croit connaître par cœur… jusqu’au moment où son œil est happé par une petite case isolée, presque discrète: Georges Delie, né à Oostnieuwkerke, en Flandre belge, mort à quatorze ans à la mine de Carmaux, dans le Tarn. L’étonnement silencieux fait place au questionnement : Que fait cet enfant si loin de sa terre natale ? Pourquoi ce destin si brutal ?
Dans D’Azur et de Glaise, Dominique Delie retrace le parcours des réfugiés flamands ayant trouvé refuge dans le sud de la France.© DR
Cette énigme, d’abord intime, est devenue la porte d’entrée vers une histoire collective longtemps oubliée. C’est ainsi qu’est né l’ouvrage D’Azur et de Glaise : L’Odyssée d’une famille flamande pendant la Grande Guerre. Pendant trois ans, Dominique Delie rassemble archives, témoignages et fragments de mémoire afin de retracer le parcours de ces réfugiés flamands contraints de quitter leur terre natale pour rejoindre le sud de la France. Son livre redonne une voix à des hommes et des femmes longtemps restés à la marge de l’Histoire, emportés dans un exode aussi massif que peu documenté.
Échos du présent
À l’origine, Dominique Delie veut écrire pour les siens, pour offrir aux générations futures des racines, des repères, un fil entre hier et aujourd’hui. Mais la vie impose ses contraintes le travail, les enfants, les responsabilités – et le projet reste en suspens, comme une promesse remise à plus tard. Ce sont finalement les échos du présent qui raviveront cette mémoire endormie.
Même avant la guerre, des Flamands cherchaient une vie meilleure en France, dont les « Franschmans », nom donné aux travailleurs saisonniers. © Dominique Delie
En février 2022, lorsque la guerre éclate en Ukraine, Dominique Delie replonge dans ses recherches. Les images de civils fuyant leurs terres résonnent avec les récits de la Grande Guerre. Les parallèles entre les époques s’imposent avec une troublante évidence : les populations fuyant l’invasion, la pandémie de Covid-19 faisant écho à la grippe espagnole. « N’apprendrons-nous jamais de nos erreurs ? », interroge Dominique Delie avec une lucidité teintée de tristesse. L’Histoire se répète, change de décor, mais conserve la même brutalité.
Depuis sa maison dans les Vosges, Dominique Delie observe chaque jour la carrière située en face de chez lui. Là encore, la mémoire se mêle au paysage. Bien avant la guerre, des ouvriers flamands, surnommés les « Franschmans », travaillaient déjà la terre française. Le passé ne se limite pas aux registres: il s’inscrit dans la pierre, sur les routes et dans ces empreintes discrètes que chacun laisse derrière soi.
Un exode peu documenté
En enquêtant sur Georges, Dominique Delie se heurte à un silence plus étonnant encore. L’exode par bateau de 1914, qui concerne selon ses recherches près de 64 000 réfugiés, reste étonnamment peu documenté, alors même qu’il constitue l’une des premières opérations humanitaires d’une telle ampleur. Si les récits abondent sur les Belges partis vers l’Angleterre ou restés dans le nord de la France, ceux qui fuient vers le Midi semblent disparaître des livres d’histoire, comme effacés de la mémoire collective.
À ce silence historique s’ajoute un silence familial. Chez les Delie, on parlait peu de la guerre. Dominique Delie se souvient de son enfance à la ferme de ses grands-parents, à Marquillies, dans le Nord, du néerlandais échangé entre son père et ses grands-parents, une langue qu’il ne comprenait pas, mais qui portait en elle le poids du passé. Une crainte diffuse planait: celle d’un nouveau conflit. Pourtant, on ne posait aucune question. Le passé demeurait enfoui.
Les archives, de Warneton à la Rochelle, deviennent alors le principal terrain de sa quête. Registres, listes de réfugiés, correspondances, actes civils, photographies: chaque document constitue une porte entrouverte. Si certaines mènent à une piste, d’autres se referment brutalement sur le vide. L’enquête progresse par fragments, par éclats, par hypothèses. Il faut apprendre à déchiffrer le néerlandais, accepter l’incertitude, comprendre que l’Histoire ne se donne jamais entièrement, qu’elle se reconstruit à partir de zones d’ombre autant que de preuves. Et parfois, l’essentiel se cache précisément dans ce qui n’a pas été écrit.
3000 réfugiés belges arrivent dans la région de La Rochelle sur le bateau à vapeur anglais Archimède en octobre 1914. L'exode par bateau concernerait près de 64 000 réfugiés selon les recherches de Dominique Delie.© oorlogskantschool.wordpress.com
Malgré tout, une histoire se dessine peu à peu ; celle d’une famille contrainte, comme tant d’autres, de quitter Oostnieuwkerke lors du « Schuwe Maandag » de 1914, fuyant l’avancée allemande, embarquée sur des bateaux, dans des conditions sanitaires déplorables, vers une France inconnue. Ils y découvrent une terre étrangère, une langue qu’ils ne parlent pas, mais aussi un refuge, un répit après la terreur.
Cette paix relative a cependant un prix : l’exil, le déracinement, la culpabilité. Les « Belges du dedans » connaissent l’occupation, la faim, les humiliations quotidiennes ; les « Belges du dehors », eux, ont « fui ». De ce contraste d’expériences naît une fracture profonde. Qui sont-ils pour raconter la guerre ? Le silence s’impose alors, non par oubli, mais par loyauté. On se tait pour ne pas trahir, pour ne pas déranger.
La quête de Dominique Delie prend rapidement une dimension collective. Cousins et cousines français et belges renouent contact, franchissent les frontières, traduisent des documents, multiplient les appels et recoupent les informations. L’histoire se recompose à plusieurs voix. Un petit-fils retrouve la tombe de la logeuse du patriarche Jacobus, décédé à Boeschepe, si près de sa Belgique natale et pourtant si loin des siens. Un cousin restaure une photo de famille altérée par le temps, grâce à l’intelligence artificielle. Elle deviendra la couverture du livre. Chaque découverte, aussi modeste soit-elle, constitue une victoire contre l’oubli, un fragment de mémoire arraché au néant.
En outre, cette enquête révèle à l’auteur une compréhension intime de lui-même et du lien profond qui l’unit à la terre, à la brique, à la matière, transmis de génération en génération. Après la guerre, son grand-père s’installe près d’une briqueterie à Marquillies, sur une terre semblable à celle qu’il a quittée, comme pour retrouver une part de sa Flandre natale, de son village d’Oostnieuwkerke dont il ne reste rien pour élever des enfants. La glaise devient alors symbole: celle que l’on travaille, que l’on façonne, que l’on quitte parfois, mais qui reste inscrite dans les mains.
Hommage
D’Azur et de Glaise rend hommage à cette double filiation : l’azur des yeux de la grand-mère, la glaise du grand-père. La douceur et la force, la mémoire et la matière. L’épopée évoquée dans le titre, presque chevaleresque, n’exagère pas ces destinées ordinaires. Elle leur rend la noblesse que l’Histoire leur a refusée, anoblissant ces hommes et ces femmes qui ont traversé l’exil, la peur, la perte et la reconstruction avec une dignité silencieuse. De ces réfugiés du sud, il ne reste en effet pratiquement aucune trace : ni monuments, ni commémorations, ni mentions dans les manuels scolaires. Presque aucun hommage, sinon ce manuscrit.
Camille et Marie Delie posent avec leurs enfants Maria, Gérard et Irène, vraisemblablement en 1915 ou 1916.© Dominique Delie
Enfin, l’ouvrage s’achève là où tout a commencé pour Dominique Delie : à la ferme de Marquillies, témoin de ses premiers pas. Un lieu d’enracinement et de transmission, où les silences familiaux se sont mués en récits et où les voix oubliées trouvent enfin un écho. Mais l’histoire ne se limite pas aux dernières pages. Depuis la fin du projet, de nouvelles informations continuent d’émerger. L’œuvre a rejoint les collections de musées, notamment celui d’In Flanders Fields à Ypres. Par ailleurs, grâce à ses recherches, Dominique Delie conserve aujourd’hui une liste de réfugiés belges en France, offrant à d’autres la possibilité de renouer à leur tour avec leur propre histoire familiale.
Cette quête nous rappelle que l’Histoire ne se résume pas aux grandes batailles et aux dates officielles, mais qu’elle se construit aussi à partir de trajectoires ordinaires, de vies déplacées, de souffrances étouffées.
Dominique Delie, D’Azur et de Glaise : L’Odyssée d’une famille flamande pendant la Grande Guerre, autoédition, 2025.









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