Edith Dekyndt fait bouger la matière
Que devient une matière lorsqu’elle rencontre la lumière, l’air ou le passage du temps? Depuis plus de trente ans, cette question guide le travail de l’artiste belge Edith Dekyndt. À travers installations, vidéos, œuvres textiles et performances, elle révèle des transformations invisibles à l’œil nu. «Ce qui m’intéresse, c’est de montrer non pas l’objet, mais ce qui lui arrive.»
Dans une salle plongée dans le noir, un rectangle lumineux glisse lentement au sol. Pas de matière solide ici, seulement une traînée de poussière révélée par un projecteur. Pour que la lumière épouse parfaitement cette fine couche de poussière, un employé balaye la pièce chaque heure, soulevant un nuage éphémère. La poussière, d’ordinaire imperceptible, se transforme ainsi en une présence tangible.
L'oeuvre One Thousand and One Nights d'Edith Dekyndt en action lors de la Biennale de Venise en 2017© Courtesy Pierre Henri Leman
On croirait une expérience de laboratoire, mais il s’agit de One Thousand and One Nights (2016), une œuvre d’Edith Dekyndt. Depuis les années 1990, l’artiste belge explore les métamorphoses des matériaux sous l’effet de la lumière, de l’air, du magnétisme ou de la température. Son travail oscille entre installations, vidéos, sculptures, performances et sons. «J’essaie avant tout de montrer les processus, pas l’objet en soi, confie-t-elle. Que devient la matière quand elle rencontre la lumière ou l’air? C’est cette alchimie qui me passionne.»
Edith Dekyndt: «À aucun moment précis, je n’ai pris la décision de devenir artiste. C’est venu naturellement, au fil du temps».© Barth Decobecq
Née à Ypres en 1960, Edith Dekyndt a très tôt été fascinée par le mouvement, les textiles et les infimes transformations de son environnement. «À aucun moment précis, je n’ai pris la décision de devenir artiste. C’est venu naturellement, au fil du temps, raconte-t-elle. Enfant, je passais mon temps à dessiner et à coudre, et je créais des installations avec des objets glanés dans le jardin. Pour moi, c’était une évidence. Ma mère aussi était créative, mais elle ne s’est jamais considérée comme une artiste. Ma famille m’a toujours encouragée, au point que, par rébellion d’adolescente, je me suis même dit: “Je ne veux pas suivre ce chemin tout tracé”. C’est pourquoi j’ai d’abord suivi un cursus classique.»
La curiosité a pourtant eu raison de ses hésitations. Elle obtient une licence en communication visuelle, puis un master en arts plastiques à l’Académie des Beaux-Arts de Mons. Dès ses études, elle a du mal à se limiter à une seule discipline. «J’étais attirée par l’architecture, les paysages, la lumière et les matières, se souvient-elle. Je travaillais beaucoup sur la physique des objets, les réactions chimiques et la géométrie. Et je passais sans cesse de l’architecture au textile, même si ce dernier était considéré à l’académie comme une “occupation” plutôt que comme une véritable pratique artistique. On nous demandait de choisir une spécialité, mais moi, chaque jour, je changeais d’atelier. Les professeurs, loin de m’en empêcher, y voyaient un avantage.»
Métamorphose
Diplôme en poche, elle collabore longtemps avec l’architecte Olivier Bastin au sein de l’atelier bruxellois L’Escaut. «J’y ai mesuré le temps colossal que demande un projet architectural, parfois cinq à dix ans, et son impact sur ceux qui l’habitent ou le traversent. Vous façonnez leur quotidien. Or, je ne veux pas exercer ce pouvoir. C’est pourquoi je ne crée pas d’art public: je ne souhaite rien imposer.»
Cette expérience a profondément marqué sa démarche et sa philosophie: elle opte pour des installations et des performances éphémères, qui peuvent se transformer, voire cesser d’exister. Pensons à une couverture de laine produisant de l’électricité statique par frottement (Chronology of Tears, 2014), à une vidéo qui documente l’existence éphémère d’une bulle de savon (Provisory Object 03, 2004), à des tissus restés enfouis des mois durant et altérés par la terre (Undergrounds, 2018), ou encore à une performance où, dans des aquariums du zoo de Riga, des fruits et légumes fermentés sont sans cesse déplacés d’une vitrine à l’autre (Visitation Zone, 2020). «Ce qui compte, c’est cette transformation. Même si l’objet reste identique, l’espace qui l’accueille et les regards qui se portent sur lui le réinventent à chaque fois.»
Vue de l'installation Chronology Of Tears, d'Edith Dekyndt, 2014© Courtesy Galerie Greta Meert
Au fil des années, Edith Dekyndt a cultivé une pratique résolument plurielle –vidéo, sculpture, installation, dessin et performance, qu’elle associe parfois entre eux. Sa démarche repose sur le changement et les phénomènes éphémères, où le processus créatif compte autant que le résultat. «Je refuse de me limiter à un seul médium. Je choisis ce qui s’impose dans l’instant», précise-t-elle. «Tout dépend des exigences du matériau ou de la situation, et rien n’est figé: un film peut se muer en installation, un objet réapparaître dans un nouveau contexte. La métamorphose est essentielle.»
Edith Dekyndt cultive une pratique résolument plurielle: vidéo, sculpture, installation, dessin et performance qu’elle associe parfois entre eux
Edith Dekyndt se laisse souvent guider par les matériaux, qu’elle glane au hasard ou récupère : «J’aime travailler avec des objets qui portent déjà une histoire. Le temps les a transformés et j’interviens pour prolonger cette évolution. » Ces matériaux, elle les trouve de manière entièrement intuitive, et elle se tient toujours ouverte à l’imprévu. « La première surprise naît de la rencontre entre l’objet, le paysage, l’architecture et moi-même, précise-t-elle. Parfois, je ne sais pas encore ce que j’en ferai. Mon atelier regorge de trésors en attente, qui trouveront peut-être leur sens plus tard.»
Pour elle, les traces du passé portées par les matériaux sont un point de départ précieux. «Dans un cube blanc, sans histoire ni marque du temps, il est bien plus difficile de jouer et d’expérimenter. Pourtant, c’est souvent ainsi que tout commence : en testant, en dialoguant avec la matière. Un équilibre s’installe, et c’est la matière qui finit par guider le processus. Et parfois, les expérimentations surpassent l’idée initiale. Alors, l’essai lui-même devient l’œuvre.»
Image tirée de la vidéo Provisory Object d'Edith Dekyndt, 2004© Courtesy the artist
Tournant
Cette curiosité exploratoire s’étend aussi à sa collaboration avec les autres. En 1999, elle cofonde avec son partenaire Pierre Henri Leman le collectif Universal Research of Subjectivity, laboratoire de recherche et plateforme de production. «Dans les années 1990, mon travail avec des architectes était marqué par un dialogue constant, se souvient-elle. Cela m’a manqué lorsque je me suis recentrée sur ma pratique solo. Travailler en collectif transforme votre vision de l’autorité créative et bouscule vos certitudes. En ce sens, la création du collectif a été un moment décisif. Aujourd’hui encore, je collabore avec d’autres, par exemple des designers pour des impressions 3D ou des pièces en céramique. Jamais je ne dis: “Faites cela pour moi”. Nous décidons ensemble.»
Toujours orientée vers l’avenir, Edith Dekyndt avoue la difficulté de se retourner sur son propre parcours. «Ma première grande rétrospective au centre WIELS en 2016 a marqué un tournant, confie-t-elle. Au début, je travaillais beaucoup avec des éléments concrets, puis j’ai exploré l’éphémère: lumière, son, temps. Entre 2000 et 2010, j’ai beaucoup utilisé la vidéo, notamment pour capturer mes performances. Mais vers 2010, ce médium est devenu trop technique, trop lissé, trop grand public. Depuis, je suis revenue au dessin, aux expériences en studio et, parfois, à la vidéo, mais uniquement avec l’appareil de mon téléphone. J’aime cette spontanéité.»
Edith Dekyndt: je suis partie d’une œuvre d’Ensor issue de la collection du musée Dhondt-Dhaenens et j’ai construit mon installation autour de cette pièce, en intégrant beaucoup de textiles: une référence aux nombreuses usines textiles qui ont marqué l’histoire de cette région
Dekyndt a pris part à des expositions collectives internationales au MoMA à New York (2010), au Printemps de Septembre à Toulouse (2011), à la Kunsthalle de Vienne et à la 5e Biennale de Moscou. Ses œuvres intègrent des collections prestigieuses, comme celles du MoMA et du Witte de With à Rotterdam. Actuellement, le musée Dhondt-Dhaenens lui consacre une exposition intitulée It could be James on the beach. It could be. It could be very fresh and clear. Une invitation à voir comment le contexte définit l’œuvre. «Chaque lieu a son rythme, sa lumière et son histoire. J’essaie d’entrer en dialogue avec cet espace. Le musée, situé dans un paysage de polders et de rivières sous le niveau de la mer, m’inspire ce dialogue subtil avec l’environnement, même s’il est à peine visible depuis le bâtiment.» En même temps, elle met en avant des œuvres de la collection permanente. «Je me suis souvenue d’une photo d’Ensor aux côtés d’Einstein. C’est pourquoi je suis partie d’une œuvre d’Ensor issue de la collection. J’ai construit mon installation autour de cette pièce, en intégrant beaucoup de textiles. Une référence aux nombreuses usines textiles qui ont marqué l’histoire de cette région.»
Vue de l'exposition It could be James on the beach. It could be. It could be very fresh and clear, présentée au musée Dhondt-Dhaenens.© Edith Dekyndt / museum Dhondt-Dhaenens
Alors que l’exposition bat son plein, Edith Dekyndt est déjà plongée dans de nouveaux projets. Parmi eux, une exposition dédiée au créateur de mode Cristóbal Balenciaga, ainsi qu’une installation pour la Biennale de Lyon, qui se tiendra dans un ancien musée du textile en cours de rénovation. «J’y explore les parallèles entre un créateur de mode et un chirurgien. Les gestes d’un chirurgien sont magnifiques à voir.»
Immuable en apparence
Forte de ses décennies d’expérience, Edith Dekyndt livre un message précieux aux jeunes artistes: «Ne vous précipitez pas pour exposer votre travail. Cultivez vos questionnements et savourez le doute. Les questions valent bien plus que les réponses. Ne vous mesurez pas aux autres, mais plongez en vous-même et observez le monde qui vous entoure. Écoutez ceux qui en comprennent les mécanismes, mais sachez aussi vous en détacher: on ne peut pas toujours tout absorber, c’est épuisant. Et surtout, protégez votre attention, ne laissez personne vous voler votre temps.»
Vue de l'exposition It could be James on the beach. It could be. It could be very fresh and clear, présentée au musée Dhondt-Dhaenens.© Edith Dekyndt / museum Dhondt-Dhaenens
Pour les années à venir, Edith Dekyndt compte consacrer son temps précieux à explorer deux matériaux en apparence immuables, mais en réalité en perpétuel mouvement: le bronze et le verre. «Il y a deux ans, j’ai créé une pièce en bronze, une rupture totale avec mon travail précédent, explique-t-elle. Depuis 2021, je travaille aussi le verre, un matériau qui passe de l’état liquide à une forme semblant solide, alors même que ses molécules continuent de bouger. Le bronze, lui aussi paraît fixe, mais il évolue subtilement, se couvrant de vert ou de noir avec le temps. Tout cela me fascine au plus haut point. Le monde ne cesse de m’émerveiller.»
L’exposition It could be James on the beach. It could be. It could be very fresh and clear est à voir jusqu’au 17 mai 2026 au musée Dhondt-Dhaenens, à Deurle









Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.