Elien Declercq, directrice de l’Eurométropole: «La culture est une porte d’entrée»
Elle a troqué la réflexion académique contre une carrière à impact concret. Elle ne perçoit pas les frontières comme des lignes de démarcation strictes, mais comme des réalités avec lesquelles on peut composer. Rencontre avec Elien Declercq, directrice de l’Eurométropole depuis mars 2025. «On pourra me juger sur la valeur ajoutée que notre agence apporte à cette région frontalière.»
En mars 2025, Elien Declercq a pris les rênes de l’Eurométropole. Le début d’un véritable grand huit. L’agence avait fonctionné sans directeur pendant un certain temps, et plusieurs postes étaient restés vacants. «Je me suis tout de suite plongée dans le bain», raconte-t-elle, non sans un large sourire qu’elle gardera tout au long de l’entretien. «Des dossiers s’étaient accumulés, des postes étaient à pourvoir, et il fallait en même temps boucler le budget.» Un budget qu’il fallait en plus établir selon le système comptable français. Dès son deuxième jour de travail, elle prenait la route de la trésorerie de Lille, un service décentralisé de l’État français, avec pour toute arme des chocolats et une longue liste de questions. «Je savais dans quoi je me lançais, mais une fois que l’on y est pour de bon, c’est encore autre chose.»
Au-delà de la remise en ordre financière et administrative, il fallait restructurer les archives et organiser un déménagement qui rassemblerait toute l’équipe de neuf personnes sous un même toit. «Tout arrivait en même temps.» Sa priorité numéro un était claire: remettre l’organisation de l’agence sur les rails. La deuxième était de rencontrer individuellement les quatorze partenaires financeurs: quatorze pouvoirs publics français et belges, de l’État français et du département du Nord à la province de Flandre-Occidentale et diverses intercommunales. «Je tenais à m’entretenir avec chaque partenaire en personne et à écouter ses attentes vis-à-vis de l’Eurométropole.»
Elien Declercq tient les rênes de l’Eurométropole depuis mars 2025.© DR
Ensuite, ce fut une tournée dans la région frontalière pour faire connaissance avec l’ensemble des acteurs: maires et bourgmestres, pouvoirs locaux, organisations de la société civile. «Les premiers mois, j’ai serré beaucoup de mains et bu pas mal de cafés», sourit-elle.
L’avantage, c’est qu’elle connaissait déjà bien le réseau français, grâce à ses fonctions précédentes à la province de Flandre-Occidentale, où elle avait suivi, des années durant, les politiques menées avec le nord de la France. Les collègues français lui étaient donc familiers. Et du côté flamand, elle était aussi en terrain connu. En Wallonie, elle s’est employée à tisser de nouveaux contacts.
La grande nouveauté était d’endosser la responsabilité finale de toute une agence. «J’aime énormément ce que je fais, mais tout converge ici: personnel, administration, budget, stratégie. Heureusement, je peux compter sur une équipe chevronnée et motivée.»
Les frontières, fil conducteur d'une vie
La région frontalière n’est pas un domaine choisi par hasard, c’est plutôt une constante dans son existence. À la Kulak de la KU Leuven (le campus de l’université de Louvain à Courtrai), elle a travaillé cinq ans comme chercheuse et soutenu une thèse sur la migration des Belges vers le Nord de la France au XIXe siècle. La fascination pour la mobilité par-delà les frontières s’est forgée tôt. Et elle remonte à plus loin encore. À quinze ans, elle séjourne seule dans une famille d’accueil française pour perfectionner son français. Elle étudie les langues romanes (français et espagnol) et part une année en Espagne. Là-bas, elle apprend non seulement la langue et la culture, mais elle rencontre aussi son mari, originaire de Colombie. «À la maison, on parle espagnol; au travail, c’est surtout le français», dit-elle. «J’ai toujours regardé au-delà des frontières. Pour moi, le travail doit avoir cette dimension de contacts internationaux.»
Elien Declercq: J'ai toujours regardé au-delà des frontières. Pour moi, le travail doit avoir cette dimension de contacts internationaux
Pour Elien Declercq, les frontières ne sont donc pas des lignes de démarcation figées, mais des réalités avec lesquelles on peut composer, même si cela demande parfois une certaine souplesse. «Les différences culturelles sont réelles, mais elles sont aussi enrichissantes. Les Flamands veulent décider vite et avancer; les Français ont besoin de plus de temps pour laisser mûrir un projet. Mais une fois qu’ils sont convaincus, on peut accomplir beaucoup.»
Elle cite volontiers Pierre Mauroy, l’un des pères fondateurs de l’Eurométropole: «Pour faire du transfrontalier, il faut de l’audace et de la patience.» Audace et patience. Voilà le travail transfrontalier parfaitement résumé.
De la phase pionnière à la phase pragmatique
L’Eurométropole a été fondée en 2008, dans un contexte d’optimisme européen exacerbé. «L’accord de Schengen, la pensée métropolitaine, Lille Capitale européenne de la Culture: l’heure était à l’euphorie et à l’expansion», rappelle Elien Declercq. L’Eurométropole est devenue le tout premier GECT (groupement européen de coopération territoriale) de l’Union européenne: un projet pionnier.
Là où l'on mettait jadis l'accent sur le rayonnement et les symboles, la demande de résultats tangibles s'est aujourd'hui nettement affirmée
L’agence elle-même est née d’un rapport parlementaire franco-belge de 2005, à l’initiative du Premier ministre français de l’époque, Jean-Pierre Raffarin. Ce rapport avait cartographié les obstacles administratifs et juridiques aux frontières et plaidé pour une structure juridique transfrontalière. La Commission européenne avait alors conçu l’instrument GECT.
Aujourd’hui, l’Europe compte plus de quatre-vingt-dix GECT. L’Eurométropole demeure néanmoins une. référence, une sorte de laboratoire où d’autres régions viennent observer comment organiser la coopération.
Mais le contexte a changé. Là où l’on mettait jadis l’accent sur le rayonnement et les symboles, la demande de résultats tangibles s’est aujourd’hui nettement affirmée, estime Elien Declercq. Mobilité, qualité de l’eau, marché du travail, coopération économique: les citoyens attendent des solutions concrètes. «On est entré dans une phase pragmatique, dit-elle. Moins de grands discours, plus de solutions.»
Un travail invisible, un impact réel
L’Eurométropole se positionne comme facilitatrice et accélératrice. «Elle ne prend pas de compétences à son compte, mais réunit les acteurs et fait avancer les dossiers.»
Elien Declercq cite l’exemple d’un livret pratique d’information destiné aux travailleurs frontaliers, élaboré conjointement avec la région Grand Est. À l’aide de pictogrammes simples, de textes concis, d’une structure logique, il explique clairement les démarches à entreprendre pour travailler de l’autre côté de la frontière: sécurité sociale, assurance maladie (mutualité en Belgique), procédures de licenciement. «C’est une vraie valeur ajoutée. Nous sommes les seuls à présenter les choses de cette façon.»
D’autres exemples sont moins visibles, mais tout aussi importants: un projet de réseau transfrontalier de chaleur permettant de valoriser la chaleur résiduelle de Lille à Menin, de l’autre côté de la frontière. Ou encore un dossier lié à la pollution de l’eau dans lequel les canaux diplomatiques ont permis de faire bouger les choses. «Il faut se frayer un chemin dans les méandres de l’administration et du droit. Et s’armer de patience», ajoute-t-elle une fois encore avec ce sourire désarmant.
De la réflexion académique à l'impact concret
Avant de rejoindre l’Eurométropole, Elien Declercq publiait sur les migrations du XIXe siècle, enseignait et s’était bâti un réseau international. Mais quelque chose lui manquait. «À un moment, je me suis demandé: qui lit cela? Quel en est l’impact?» Elle ne se sentait pas particulièrement appelée par l’enseignement et aspirait à un impact social tangible.
La Belge reste néanmoins convaincue de l’importance des sciences humaines. Empathie, sens historique, sensibilité culturelle sont autant de qualités indispensables, selon elle, à la gouvernance et la vie politique. «Dans une société où tout doit être immédiatement utile et orienté vers le marché du travail, on en oublie parfois combien la culture, la nuance et la capacité d’empathie sont essentielles.»
La culture, socle d’une identité partagée
La culture est au centre de sa vision. Ce n’est pas un thème parmi d’autres, mais un véritable socle. «En 2014, il est devenu impossible d’obtenir des subventions Interreg pour la culture. Cela a créé un vide», constate Elien Declercq. Un vide qu’Eurométropole a contribué à combler. «Nous avons alors misé davantage sur le réseau culturel au sens large, ce qui a donné naissance à un atelier culturel transfrontalier. Il représente aujourd’hui un solide réseau d’acteurs flamands, wallons et français.»
C’est ainsi qu’a émergé l’initiative «Hour Culture»: un concept accessible où les participants passent une heure ensemble dans une institution culturelle –musée, exposition ou scène de spectacle– à tour de rôle en France, en Flandre ou en Wallonie. On a par exemple été reçu au Palais des Beaux-Arts de Lille pour une exposition sur les Maîtres flamands. Chaque visite est suivie d’un temps de réseautage. «Le concept est simple: une heure de culture, de 18 à 19 heures, mais un impact majeur. De nouveaux partenariats voient le jour, des petits projets se développent naturellement. Parfois, nous ne devons même pas les coordonner nous-mêmes. Réunir des gens et leur permettre de se trouver, c’est déjà une victoire.»
«Hour Culture» est un concept accessible où les participants passent une heure ensemble dans une institution culturelle –musée, exposition ou scène de spectacle– à tour de rôle en France, en Flandre ou en Wallonie, par exemple au Palais des Beaux-Arts de Lille lors de l'exposition sur les Maîtres flamands. © Wikimedia Commons
L’Eurométropole est par ailleurs partenaire de la première heure de NEXT. Ce festival transfrontalier des arts de la scène est à ses yeux un véritable levier. On explore comment articuler les événements culturels à des moments de réseautage socio-économique, notamment avec des acteurs du tourisme ou de l’économie, une idée portée par le président Jean-Luc Crucke. «La culture est une porte d’entrée. C’est par elle qu’on apprend à connaître l’autre. Elle crée de la confiance. Et la confiance est le socle de toute coopération.»
À l’heure où les pouvoirs publics réduisent leurs enveloppes culturelles, Elien Declercq voit justement dans la mutualisation des ressources une nécessité. «En investissant ensemble, on parvient quand même à réaliser des projets » Elle est fermement convaincue que la culture contribue à forger une identité partagée dans la région, non pas en imposant une identité uniforme, mais en favorisant la reconnaissance et la compréhension mutuelle.
Réalités politiques et complexité institutionnelle
La coopération transfrontalière est largement tributaire des cycles électoraux et des différences institutionnelles. La présidence de l’Eurométropole est strictement paritaire: 50% française, 50% belge. Et côté belge, 50% flamande, 50% wallonne. De plus, elle tourne rapidement. «La continuité n’est donc jamais acquise. Quand un président est pleinement opérationnel, son mandat touche parfois déjà à sa fin», observe Elien Declercq.
De surcroît, les compétences diffèrent fondamentalement d’un pays à l’autre. Alors que la province de Flandre-Occidentale a perdu ses compétences liées aux personnes depuis 2018, les départements français ont été renforcés dans le domaine social. Résultat: autour d’un même dossier, il faut souvent mobiliser plusieurs pouvoirs publics. Pourtant, elle perçoit aujourd’hui une volonté plus large d’aboutir à des solutions. «J’ai l’impression que nous avançons pas à pas. Mais il est vrai que c’est un travail de longue haleine.»
Son poste n’est pas limité par un mandat à durée déterminée. Mais lorsqu’on lui demande sur quels critères elle souhaite être évaluée, sa réponse est limpide: «Si les quatorze partenaires estiment que l’Eurométropole apporte une réelle valeur ajoutée. Que nous contribuons à faire avancer les dossiers. S’ils ressentent que, grâce à cette agence, la coopération s’améliore. Si ce n’est pas le cas, ils pourront me juger sur ces résultats.»
Son parcours dessine une ligne cohérente: de la recherche académique sur les migrations, au travail politique à la province, puis à la direction d’une agence transfrontalière, «il a toujours été question de construire des ponts». Avec une bonne dose d’audace et la patience qu’il faut.







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