Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Esha Guy Hadjadj: le timbalier inconnu
Jeunes voix sur l'esclavage
Littérature
Histoire

Esha Guy Hadjadj: le timbalier inconnu

18 jeunes écrivains de Flandre et des Pays-Bas donnent la parole à un objet de l’exposition Slavernij (Esclavage) du Rijksmuseum à Amsterdam. Dans une nouvelle, Esha Guy Hadjadj donne la parole à un tableau militaire de 1742.

Le timbalier inconnu

Qui a eu l’idée de figer au pinceau un exercice musical? Pour moi, la difficulté de cette manœuvre réside justement dans les rythmes et mouvements épurés. Si je ne frappe pas la timbale avec fermeté, il n’y a pas d’ordre dans le régiment. J’apporte de l’unité, je fusionne ces dizaines de chevaux et de soldats en un seul corps. En même temps, je dois conduire ma monture en cadence à l’aide de mes jambes. Personne ici ne m’imite. Et pourtant, ces coqs en carrosse ont choisi de louer les services d’un peintre. Pas même un écrivain ! Parce qu’ils devaient se pavaner dans leur apparat militaire, parce qu’ils ne se soucient que de la façon dont les autres les regardent, eux.

Si seulement ils m’avaient donné un écrivain. Les roulements de timbale auraient au moins pu trouver écho dans ses mots. Il aurait pu évoquer les trompettes stridentes, les lèvres serrées dont les crachotements m’emplissent les oreilles. Après avoir battu des années des timbales au galop devant ces fiers instruments, je les entends résonner jusque dans le silence du plus profond des sommeils, un couinement infernal qui ne me laisse jamais en paix.

Je garde le dos droit, car c’est le seul moyen pour le peintre de capturer la scène. Derrière moi, un cheval se cabre, le ciel devant moi laisse présager l’arrivée d’un orage. Depuis combien de temps suis-je là à mener cette procession, alors que je dois passer chaque pause tout seul? Ils m’accoutrent de vêtements étrangers, me transportent dans des pays étrangers, me hissent sur des chevaux étrangers. Ils font de moi le principe directeur de leur régiment, même si je suis impuissant quand je joue. Tout cela parce que, selon eux, je posséderais un sens inné du rythme.

De qui est-ce que je me moque? Un écrivain, qu’est-ce que cela aurait changé? Il n’aurait même pas entendu le son de ma voix; il m’aurait entièrement fantasmé. Il m’aurait peut-être décrit comme fier, et mélancolique. Mais je n’aurais pas reconnu le caractère qu’il m’aurait attribué. Encore moins l’histoire qu’il m’aurait prêtée. La tentative la plus sincère de me dépeindre me réduirait le plus sûrement au silence. Pour lui comme pour le lecteur, je ne serais rien de plus qu’une curiosité – tragique, peut-être – à la tête d’un cortège qu’il ne fait au fond que suivre.

Je préfère frapper plus fort les timbales et me concentrer sur le nœud dans mon estomac ou le poids du collier autour de mon cou. Un peintre, ce n’est pas si mal, en fin de compte. Il m’immortalise peut-être, mais sans prétendre me comprendre, au moins. Mon visage est le gardien de mon intériorité, il m’isole des histoires qu’un écrivain peut y lire. Espérons que la spectatrice qui m’observera plus tard par temps de paix et d’opulence ne s’imaginera pas plus proche de moi grâce à cette toile. Avec un peu de chance, elle comprendra que tableaux et textes sont condamnés à manquer d’épaisseur. Peu importe le nombre de perspectives qu’ils évoquent, la profondeur reste à la surface, la distance infranchissable.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un projet de résidence de la maison néerlando-flamande deBuren en collaboration avec la fondation Biermans-Lapôtre.
Série

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