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littérature, pays-bas français

Franck Thilliez : « la Flandre, terre de polars »

13 août 2026 5 min. temps de lecture

Pour Franck Thilliez, la Flandre n’est pas qu’un lieu de vie. Elle nourrit l’imaginaire de ses romans : plages infinies qui gomment les frontières, monts qui au contraire les délimitent. Quelques mois après la sortie de L’Autre moi (Fleuve éditions), le très prolifique auteur aux 11 millions et demi de lecteurs mesure l’impact du territoire sur son œuvre.

Est-ce un hasard si La Chambre des morts débute sur les quais de Dunkerque ? Pas vraiment. Nous sommes au mitan des années 2000. Le jour, Franck Thilliez est informaticien chez Arcelor, immense complexe sidérurgique amarré à l’interminable zone industrielle de Grande-Synthe. À vol de goéland, les plages de sable blanc de Malo-le-Bains sont à deux battements d’ailes. Mais le sablier qui s’écoule dans l’esprit du jeune Franck est noir comme l’encre d’un stylo. « Le soir, j’observais les usines cracher leurs flammes. C’était mystérieux. Il y avait aussi ces grands espaces qui entouraient les bâtiments. Là, ça devenait carrément effrayant. Avec le recul, je pense qu’inconsciemment, l’environnement infusait lentement ma réflexion d’écrivain. » Le décor de son premier best-seller était donc là, derrière une fenêtre de bureau. Et aussi derrière les vitres de sa voiture. « À l’époque, j’habitais Mazingarbe près de Lens. Je parcourais deux cents kilomètres par jour pour aller au travail. Je traversais la Flandre française pour éviter les bouchons autoroutiers. Morbecque, Cassel, Wormhout. »

Effet miroir

Né en 1973 à Annecy, Franck Thilliez arrive à l’âge de six mois dans le nord de la France. Il passe une enfance heureuse dans la petite ville de Bully-les-Mines. Parfois, après l’école, le fort en math révise sa théorie de la relativité en jouant les apprentis cascadeurs avec les copains, tout schuss sur le dos du terril de Calonne. Un gentil tumulus comparé aux ténébreux jumeaux de Loos-en-Gohelle dont les silhouettes semblent avaler tout ce qui les entoure. Y compris les petites maisons alignées à leurs pieds. « Adulte, j’ai été frappé de retrouver cette même architecture de l’autre côté de la frontière. Qu’on soit à Menin ou à Roubaix, il y a toujours des maisons en briques rouges tout en profondeur. C’est une cartographie urbaine très présente dans mes romans. » Au-delà de l’effet miroir, certains lieux imprimeront sa rétine de manière inattendue. Au début de La Faille, roman paru en 2023, un crime est commis dans une abbaye. « L’intrigue se déroule certes dans l’Est de la France mais pour moi, c’est bien de l’abbaye du mont des Cats qu’il s’agit. Comme si j’avais décalé la frontière de trois-cents kilomètres ! »

Pour l’auteur, la ligne de crête se dématérialise. « Quand je vais au mont Noir, je ne sais jamais si je suis en France ou en Belgique. » L’environnement flamand qui l’inspire n’a pas de borne au sens propre. « Je m’en suis rendu compte très tôt. En 2006, dans Deuils de miel, Sharko, mon personnage principal, marche sur une plage infinie. Il se souvient des pas de sa femme et de sa fille qui s’effacent à chaque ressac. Nous sommes entre Bray-Dunes et la Panne. Mais où précisément ? … »

Quand il s’agit de ville, Franck Thilliez n’est pas dans l’à-peu-près. Et Gand fait partie de ses points de chute de prédilection. « C’est une ville qui rayonne. Les canaux qui serpentent, l’architecture toute en majesté, les musées. Gand me fait énormément penser à Lille avec ses façades sculptées qui entourent la Grand-Place et la Vieille Bourse du XVIIe. Lille comme Gand sont connues pour leurs estaminets, leurs rues pavées. Je pense que les touristes flamands s’y sentent chez eux. » Deux autres villes de part et d’autre de la « barrière » entretiennent une forme de gémellité : Dunkerque et Anvers. Qu’il s’agisse de deux ports est un atout. « Les deux sites ont en commun l’amoncellements de containers, des écluses longues comme des pistes d’atterrissage et des bassins terminaux. Au regard du romancier que je suis, ces similitudes brisent les frontières. »

Un polar en guise de guide touristique

Si vous ne connaissez pas le nord de la France, pourquoi ne pas vous plonger dans un roman de Thilliez ? Dans le Manuscrit inachevé (2018), vous pourrez découvrir le fort d’Audresselles, minuscule ville de la côte d’Opale battue par les vents. En vous plongeant dans Pandémia (2015), vous visiterez la réserve naturelle du parc du Marquenterre réputée accueillir plus de deux cents espèces d’oiseaux migrateurs. Ce cordon littoral, l’auteur le connaît sur le bout des doigts, de Bray-Dunes à Mers-les-Bains. Avec une halte de prédilection à Berck-sur-Mer. « Une plage sans fin avec des blockhaus comme il en existe aussi à Ostende ! », soutient l’auteur. Quand le commun des mortels associe la station balnéaire française aux cerfs-volants, Thilliez retient les deux hôpitaux qui la ceinturent comme une camisole de force. On s’éloigne de la Flandre mais la parenté avec l’hôtel Overlook de Shining situé dans l’Oregon est assez flagrante. Solitude/grand espace. « Le vide peut être oppressant. Le platier d’Oye avant Calais est l’un des endroits les plus sauvages de Flandre. Mais il reste d’une rare intensité émotionnelle. » Encore faut-il trouver les mots justes.

D’une langue à l’autre

« Un roman noir, plus que n’importe quelle histoire, repose sur une logique implacable. L’intrigue est une mécanique d’horloger. S’il manque une pièce, tout se disloque. La qualité de la traduction est donc essentielle. La langue française est riche de ses nuances. » À plus forte raison quand on s’appelle Franck Thilliez pour qui le ressort d’un passage peut reposer sur une épithète. Dans sa version néerlandaise, La Forêt des ombres (2007) devient Schaduw van de beul : L’Ombre du bourreau. Étrange correspondance. Même si l’auteur n’a pas prise sur la traduction, il a conscience que « les codes d’une langue se heurtent aux codes d’une autre. » Le principal est de conserver l’âme narrative. « Je vois le traducteur comme une sorte de doublure. Il s’imprègne du style comme un acteur entre dans la peau d’un personnage. » Et devenir ainsi un autre lui.

Joffrey Levalleux

journaliste-rédacteur freelance

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