Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Jeroen Olyslaegers: «Les livres sont un instrument de libération»
© Max Avans / Pexels
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entretien
Littérature

Jeroen Olyslaegers: «Les livres sont un instrument de libération»

Dans son nouveau roman, La Femme sauvage, Jeroen Olyslaegers, célèbre la ville d’Anvers, au XVIe siècle. Un âge d’or et de plomb, au cours duquel les passions se déchaînent. L’auteur y prouve une fois de plus son intérêt pour l’Histoire et la mémoire des oubliés. Il y dépeint cette cité et l’humanité paradoxales à la manière d’un Bruegel. Une façon de se raconter. Entretien avec un écrivain qui pense le monde à travers la littérature.

Pourquoi la lecture et l’écriture font-elles pleinement partie de vous?
Parce que je viens d’une famille de «raconteurs d’histoires». Dès l’enfance, j’ai compris leur connotation sociale qui unissait mes proches. Ce cercle originel de lumière nous protégeait de l’obscurité extérieure. Le monde des adultes me semblait plus intéressant que mon imaginaire, peuplé de romans d’aventures. La littérature est la plus grande forme de réflexion au monde. J’ai beau composer des pièces de théâtre ou des chroniques, tous mes textes sont des romans, car ces instruments éveillent des pensées, des nuances, des questions ou des doutes. Ainsi, ils sont ancrés dans l’actualité ou la réalité historique.

L’écriture dévore-t-elle votre vie ou est-ce la vie qui l’inspire?
Bonne question… La littérature est un rêve lucide, dans lequel on peut se projeter. Elle me plonge dans une forme de transe, voire d’hypnose, qui m’emporte vers un autre monde. Cela permet de créer du lien. Mais l’écriture incarne aussi un rêve aliénant. Je suis possédé quand je prends la plume, c’est comme un démon qui s’empare de moi. Je n’ai plus qu’à suivre sa voix…

En quoi «les livres sont dangereux, même si leur contenu reste séduisant»?
Les livres sont un instrument de libération incroyable. Ils possèdent deux facettes: l’émancipation thérapeutique et le poison. Mon prochain roman abordera ce thème lors de la fin de siècle à Anvers. Ce livre-ci parle plutôt de l’âge d’or d’Anvers au XVIe siècle, quand des centaines d’imprimeurs suscitaient l’euphorie au sein du système capitaliste. Malgré la censure de l’Église, ils disposaient d’une grande liberté. Plantin possédait la liste des livres interdits, or il imprimait un tiers d’entre eux. La liberté intellectuelle était donc aisément diffusée, y compris auprès des femmes.

Dans cette ville commerciale, chacun travaillait en lien avec le monde marchand. L’éducation des filles et des garçons y était égale, puisque les premières assuraient la comptabilité. Cela contribuait à leur émancipation. Mais un siècle plus tard, elles étaient perçues comme des «sorcières». Leur sort ne s’améliore qu’au XXe siècle.

Vous écrivez que «ma folie reste de témoigner». De quoi?
J’écris surtout pour être un témoin, or cela nécessite plein de recherches. Ce n’est qu’après cette étape que j’ai confiance en moi pour écrire. L’Histoire me passionne, parce qu’il s’agit de dépasser les clichés l’entourant. Peu d’écrivains s’en inspirent. J’aime me fondre totalement dans mes personnages. Voyez Bruegel qui nourrit ce livre-ci. Mon thème récurrent est la liberté inclusive et exclusive. On veut tous appartenir à un «nous», mais ça ne fonctionne pas toujours moralement. Ma trilogie romanesque W (double V) affichait déjà cette dualité. Comment faire face à la société ?

Pourquoi votre nouveau roman est-il composé comme un tableau de Bruegel?
C’est un hommage à mon père, mort il y a 25 ans. Artiste, il aimait Bruegel, Paul Klee et Jeroen Bosch, dont j’ai hérité du prénom. Mon père m’a introduit au monde de Bruegel. Je n’avais que huit ans, mais je n’oublierai jamais cette sensation de reconnaissance. Bruegel et moi partagions le même monde. J’étais fasciné par son univers. En vieillissant, je vois davantage son mystère… À la base, je le voulais comme héros de mon roman, mais un peintre reste seul dans son atelier. Alors qu’un aubergiste symbolise le carrefour des cultures, des trahisons, des complots et des révolutions. À travers lui, «la ville d’Anvers, c’est nous!»

Quel est votre Anvers?
Celui d’hier et d’aujourd’hui, tant l’interaction entre les deux est permanente. Je sais beaucoup de choses sur Anvers, or il me sera impossible de tout connaître. Ma vision d’Anvers est celle d’une ville où l’argent et le pouvoir ont toujours joué un rôle. Les artistes, comme Bruegel, travaillaient principalement pour des gens riches et puissants. Anvers a donc connu un âge d’or malgré des temps troubles et incertains, comme le relate mon dernier roman. Avant le XVIe siècle, cette petite cité et le port étaient totalement unis, mais actuellement le second évolue indépendamment. Tel est le vrai pouvoir d’Anvers, sa dualité entre le visible et l’invisible.

J’entretiens d’ailleurs un rapport complexe avec cette ville… D’une part, elle m’attire, mais d’autre part, je la rejette même si elle finit par me manquer. Ayant grandi dans un village, au sud d’Anvers, j’étais intrigué par son mystère. Or, quand j’ai étudié là, dans les années 1980, j’ai ressenti un grand choc face à sa pauvreté. Anvers me touche et m’obsède, elle demeure cependant ambiguë. Étant du signe des Balances, je montre les deux, y compris dans ce livre qui décrit l’apocalypse, la fin du monde et l’hypocrisie balzacienne. J’aime ce sujet qui me permet de déshabiller la société et les êtres humains.

Au XVIe siècle, Anvers a connu une grande richesse économique, culturelle et intellectuelle. Mais elle a aussi été victime de l’invasion espagnole, de massacres et de la lutte des religions. Les guerres sont-elles inhérentes à l’humain?
Oui et non. La guerre est inhérente à une certaine réalité, mais elle cause surtout des déchirures. Si la Première Guerre mondiale a entraîné la Seconde, le chaos ambiant a coupé l’Europe en deux. Cette séparation me fascine, parce qu’elle semble irréparable.

Olyslaegers: À la base, je voulais Bruegel comme héros de mon roman, mais un peintre reste seul dans son atelier

Dans l’Anvers du XVIe siècle, personne ne voulait la guerre. On aspirait plutôt à la grandeur et l’égalité, mais les intérêts financiers ont tout détruit. La guerre m’a appris une leçon très simple: il n’y a qu’un seul côté, celui des petites gens qui souffrent et payent le prix le plus élevé. Ce sont leurs mères qui pleurent, leurs enfants qui sont transformés en soldats. Ce n’est guère un hasard si je donne toujours la parole aux petites gens dans mes livres.

Dans La Femme sauvage, il s’agit de l’aubergiste Beer. Pourquoi est-il un «homme maudit»?
Ayant perdu trois femmes et plusieurs enfants, il se sent délaissé par Dieu. Or en cette ère, il semble impensable de vivre sans Dieu, car l’athéisme n’existe pas. Aussi Beer a-t-il l’impression d’être un Job biblique. Seule la sage-femme, Magreet, incarne la sagesse, mais il ne l’accepte pas. Contrairement à mon protagoniste, je continue d’apprendre plein de choses des femmes et de la vie. Une femme sera l’héroïne de mon prochain roman. Que ce soit à la maison ou à l’école, j’ai grandi dans un environnement masculin. Explorer mon côté féminin reste ma quête.

Êtes-vous un «Homme sauvage» ?
Je l’ignore (rires). Il y a certes mon look –barbe et cheveux longs– mais la femme sauvage symbolise la fertilité. Chaque écrivain n’est-il pas «sauvage»? J’aime me surprendre moi-même en sondant plusieurs peurs ou styles.

Ce livre prône «une famille de l’amour», y croyez-vous encore?
Je ne conçois pas le monde sans humour, car il nous unit. Mais en tant qu’homme, j’ai aussi besoin d’amour et de lumière. On peut nous faire croire que les sombres aspects de l’humanité vont l’emporter, or il existe plein de preuves de lumières, sinon on ne ferait plus d’enfants. Aussi faut-il continuer à transmettre l’amour, la pitié, le respect, l’humour et le vivre-ensemble. Rêvons puisque sans ça, on ne pourra plus regarder un gamin dans les yeux.

Jeroen Olyslaegers, La Femme sauvage, traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, éditions Stock, 2024.


Lisez aussi notre compte rendu du roman.

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