Le long de la Meuse, le plus grand musée en plein air des Plats Pays touche une corde sensible
L’itinéraire artistique Art-sur-Meuse nous plonge dans la nuit des temps et révèle la relation tantôt harmonieuse, tantôt tendue, entre l’humain et le paysage.
Juste après Smeermaas, un pêcheur, immobile au milieu de la rivière, ressemble à une statue… jusqu’à ce qu’il relève brusquement sa canne. C’est ici que la Meuse est le plus belle : elle serpente en traçant des courbes majestueuses. Des chevaux Konik viennent se désaltérer dans l’eau. Plus loin, d’imposants hêtres rouges forment une haie d’honneur pour le cycliste solitaire traversant la réserve naturelle de Hochter-Bampd-Herbricht.
À Herbricht, ce hameau dont la réserve porte la fin du nom, presque tous les habitants sont partis. Après les grandes inondations de 1993, 1995 et 2021, les pouvoirs publics ont jugé l’habitation dans le lit d’hiver de la Meuse trop risquée. Aujourd’hui, la nature y reprend ses droits… aux côtés de l’art.
Sur une colline dominant la rive se dresse le Tree of Life de l’artiste américain Mark Dion. Ses branches accueillent des animaux ayant peuplé la vallée de la Meuse à travers les âges, comme le mosasaure. Superprédateur du Crétacé (il y a 75 à 65 millions d’années), il semait la terreur dans les eaux avec ses mâchoires puissantes et pouvait atteindre dix-huit mètres. Ou encore l’esturgeon, ce géant des poissons disparu de la Meuse dans les années 1950 à cause de la pollution.
Mark Dion, Tree of Life, 2022. Ses branches accueillent des animaux ayant peuplé la vallée de la Meuse à travers les âges.© Boumediene Belbachir / Kunst aan de Maas
Peut-être les ciseaux suspendus à l’arbre symbolisent-ils cela : l’humain qui coupe le fil de la vie. Avec son arbre, Mark Dion voulait montrer que nous ne sommes qu’un instant fugace dans le temps. Quiconque se tient seul au pied de l’arbre, par une journée caniculaire où le changement climatique s’impose, prend conscience de sa propre insignifiance face à l’immensité du temps incarnée par l’œuvre. Pourtant, ce ne sont pas que des pensées sérieuses qui envahissent l’esprit du spectateur : les animaux et les objets de la sculpture ont aussi un côté comique et touchant.
L’arbre de vie de Dion est la première œuvre réalisée pour Art-sur-Meuse, projet né d’une collaboration entre l’association de protection de la nature Regionaal Landschap Kempen en Maasland et le centre d’art Z33 à Hasselt. Le long de la Meuse commune – ce tronçon de 47 km du fleuve marquant la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas –, six œuvres d’artistes de renom sont désormais installées.
Celles et ceux qui explorent le Rivierpark Maasvallei, lentement de préférence, à vélo ou à pied, découvriront aussi d’autres œuvres d’art en marge de l’itinéraire. Comme De grindverzorger, une sculpture en acier sur la digue à l’est de Maasmechelen, réalisée par un groupe d’amis ferronniers d’art. Selon le panneau explicatif, elle symbolise la restauration des berges naturelles de gravier. Au XXe siècle, l’extraction de gravier et l’agriculture intensive ont en effet gravement dégradé les richesses naturelles de la région, provoquant notamment la disparition de l’araignée des gravières, qui figure aujourd’hui sur la liste rouge. Heureusement, quelques observations récentes laissent espérer son retour.
Une expérience mystique manquée
En empruntant le sentier caillouteux et cahoteux le long de la Meuse, et en laissant sur sa gauche la route de la Meuse balisée (qui suit de petites routes asphaltées plus sûres), on aperçoit, de l’autre côté, le tuyau de rejet du parc chimique Chemelot se jetant dans le fleuve. Plus de six cents substances chimiques différentes s’y déversent, dans cet espace naturel pourtant protégé au niveau européen. Difficile d’y voir une contribution au rétablissement de la nature dans la vallée…
Quelques kilomètres plus au nord, un lieu invite à réfléchir à la tension éternelle entre l’humain et la nature : les bancs en granit placés sous Reflection, l’œuvre de l’artiste néerlandaise Germaine Kruip. L’installation consiste en une barre de cinq mètres suspendue à un fil tendu entre deux poteaux de dix mètres, espacés de 32 mètres. Assis sur l’un des trois bancs, on peut contempler l’emplacement d’un ancien bac reliant la Belgique et les Pays-Bas, et écouter les sons émis par la sculpture.
Germaine Kruip, Reflection, 2026. Pour une expérience complète, il faut prendre le marteau ou une pierre et frapper sur la barre. © Lieven Geuns / Kunst aan de Maas
Personnellement, je n’ai rien entendu. Ce n’est qu’après coup que j’ai compris : il fallait frapper sur la barre pour entendre un son évoquant la cloche du bac disparu. Je n’ai donc pas vécu d’expérience mystique, d’autant que l’œuvre ne m’a pas particulièrement captivé visuellement. J’espère que les lectrices et lecteurs trouveront le marteau… ou oseront prendre une pierre pour frapper sur la barre.
Quelques méandres et environ sept kilomètres plus loin se dresse Future Fossil de Koen Vanmechelen, inaugurée fin mai. Une dame descendue de son vélo demande : « Est-ce un saule carbonisé ou est-ce censé en représenter un ? » Elle a raison : l’œuvre représente un saule, arbre traditionnellement présent dans ce paysage. Autour de ses racines tentaculaires, des sacs de sable symbolisent la lutte éternelle contre l’eau, tandis que des traces de rongement sur le tronc trahissent le passage du castor, espèce protégée qui tente de reconquérir sa place dans une nature apprivoisée par l’humain.
Sur la ramure se niche un œuf gigantesque, s’inscrivant dans la fascination de l’artiste pour la poule et l’œuf, symbole d’espoir d’un nouveau départ. Mais va-t-il vraiment se produire ? Si notre civilisation périclite par orgueil, l’œuvre de Vanmechelen restera peut-être fièrement debout, comme un futur fossile, témoin de notre capacité à réfléchir à nos tentatives, finalement vaines, d’apprivoiser la nature.
Koen Vanmechelen, Future Fossil, 2026. Autour de ses racines tentaculaires, des sacs de sable symbolisent la lutte éternelle contre l’eau.L’œuvre de Vanmechelen est située juste à côté du parcours cycliste. Certains passants descendent de vélo ; d’autres, sur leurs vélos de course, lancés à toute allure, commentent en pédalant. Difficile de rester de marbre devant cette œuvre. Adrien Tirtiaux, lui, a moins de chance : son œuvre, Echoes of a Landscape, ne se trouve pas le long de la route de la Meuse, mais au bord d’une impasse avant laquelle les cyclistes doivent bifurquer. Le jour de mon exploration, des travaux sur un ouvrage d’entrée du lac Heerenlaakplas, situé à proximité, bloquaient d’ailleurs complètement la petite route. Lorsque je m’y suis aventuré malgré tout, un chauffeur de camion se rendant sur le chantier a fait tout un foin.
D’une certaine manière, cela tombe bien. Les trois clochers – en béton, en acier et en brique – font en effet un clin d’œil à ceux des communes voisines d’Aldeneik, Maaseik et Roosteren, mais aussi au passé industriel de la région. En découvrant sur le descriptif toutes les couches de sens cachées dans l’œuvre, comme le clocher d’Aldeneik à l’envers (référence à l’extraction de gravier dans le lac Heerenlaakplas), je me dis : « Voilà qui est intéressant ! » Mais cela s’arrête là, au plaisir intellectuel, alors que les œuvres de Dion et Vanmechelen ont, d’une manière ou d’une autre, su toucher une corde sensible au plus profond de mon âme.
Echoes of a Landscape d'Adrien Tirtiaux fait un clin d'oeil au passé industriel de la région.© Lieven Geuns / Kunst aan de Maas
Des tentacules dans un paysage enchanteur
C’est tout aussi vrai pour Moeder ! Oui dream till the end : cette sculpture de Laure Prouvost, originaire du nord de la France, est installée dans une mare de gravier à l’extrémité nord-est de la Belgique. La Meuse y est représentée comme une mère enceinte, symbole de la fertilité du fleuve qui a tant donné aux riverains. Allongée sur le dos, l’air satisfait, elle trahit pourtant une certaine consternation dans le regard. Mi-humaine, mi-pieuvre – un animal récurrent chez Prouvost, comme dans la fresque de Brusk, nouveau musée de Bruges –, cette créature, qui n’a pas de cerveau central mais pense et ressent par ses tentacules, correspond parfaitement à l’artiste. Exploratrice des frontières, Prouvost mêle différentes langues, différentes façons de penser et de ressentir, l’espoir et le désespoir.
Avec Moeder ! Oui dream till the end, Laure Prouvost symbolise la fertilité du fleuve. © Lieven Geuns / Kunst aan de Maas
C’est une conclusion parfaite pour un parcours à travers un paysage varié, parfois enchanteur. J’y retournerai sans hésiter. Ne serait-ce que pour, cette fois, frapper sur la tige en laiton de Reflection… et pour découvrir Womb of Time, la sixième œuvre d’Art-sur-Meuse, inaugurée quelques jours après que j’ai réenfourché mon vélo. Cette création de la Néerlandaise Jennifer Tee se trouve près du château de Leut, à Maasmechelen.
La sixième oeuvre du parcours, Womb of Time de Jennifer Tee, se situe près du château de Leut à Maasmechelen.© Lieven Geuns / Kunst aan de Maas
Même sans avoir encore admiré cette œuvre en vrai, j’ose affirmer que cet itinéraire, à travers le plus grand musée en plein air des Plats Pays, mène à un ensemble exceptionnel d’œuvres. Chacune, à sa manière, invite à réfléchir et à ressentir la relation entre l’humain et la nature, tantôt tendue, tantôt harmonieuse.








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