Les Flamandes ne savent-elles vraiment pas écrire?
Dans l’ère néerlandophone, les autrices remportent considérablement moins de prix littéraires que leurs collègues masculins. Et parmi les écrivaines, les Flamandes sont encore moins à la fête. Comment expliquer cette double peine? Elle résulte de la combinaison de critères d’évaluation masculins et d’un problème d’image des lettres flamandes, selon Gaea Schoeters, lauréate du prix de littérature Ultima 2025.
Le fait que les écrivaines remportent moins de prix littéraires que leurs collègues masculins n’est plus une nouveauté depuis longtemps. Je vous épargnerai les chiffres précis, mais le constat est identique pour tous les grands prix (le prix P.C. Hooft, le Libris, le Boon de la littérature): maximum un quart des lauréats sont des femmes. Et dans ce triste palmarès, le prix Gouden Uil/Fintro Literatuurprijs fait figure de lanterne rouge, avec une seule gagnante en vingt-trois éditions.
Ce qu’on sait moins, c’est le nombre tout simplement dérisoire de lauréates flamandes. Dans un numéro des de lage landen intitulé Schrijver voor de spiegel (Écrivain devant le miroir), Emy Koopman passe en revue la liste des lauréats du prix Libris et signale dans une note de bas de page qu’aucune Flamande n’a jamais remporté ce prix. Sur ses vingt-trois éditions, le Prix des lettres néerlandaises n’a été décerné qu’une seule fois à une écrivaine originaire de Flandre, Christine D’Haen. Pour le Boekenbon Literatuurprijs, il faut remonter à 1989, lorsque le prix s’appelait encore AKO, pour trouver un lauréat flamand de sexe féminin en la personne de Brigitte Raskin.
Marieke De Maré (sur la photo) et Annelies Verbeke sont les deux seules autrices flamandes a avoir reçu le prix Bordewijk, qui est pourtant remis depuis 1948.© Paul Willaert
En 76 ans d’existence, le prix Bordewijk n’avait récompensé qu’une seule personne originaire de Flandre dotée de deux chromosomes X –Annelies Verbeke, rejointe en 2024 par Marieke De Maré. Le prix Boon est encore un peu jeune pour être statistiquement pertinent (le seul lauréat flamand à ce jour dans la catégorie littérature pour adultes est Geert Buelens, qui vit aux Pays-Bas depuis quinze ans), mais parmi les vingt écrivains qui ont déjà fait partie de la liste initiale, on ne compte qu’une seule Flamande: Tülin Erkan.
C’est normal, devez-vous penser: il y a plus de Néerlandais que de Flamands. C’est vrai, et seule une candidature sur cinq est flamande (ce qui est trop peu, proportionnellement). Cela correspond plus ou moins au nombre de lauréats flamands, qui oscille également autour de 20%. Mais à l’exception des cas mentionnés, il s’agit uniquement d’hommes; la sous-représentation des écrivaines flamandes est donc encore plus importante que ne le laisserait supposer l’addition des facteurs «flamand» et «femme». Comment cela s’explique-t-il? Les femmes flamandes ne savent-elles vraiment pas écrire? Ou y a-t-il autre chose?
Critères d’évaluation masculins
La chercheuse Corina Koolen a entrepris de détailler les raisons pour lesquelles les femmes remportent moins de prix. Primo, la norme de ce qui peut ou non être qualifié de «grande littérature» est dérivée du canon masculin traditionnel. Mesurées à cette aune, les œuvres des femmes apparaissent trop légères aux yeux des lecteurs. Comme l’a exprimé Virginia Woolf, les «thèmes masculins» (comme la guerre) sont considérés comme plus importants que les «thèmes féminins», par essence mineurs –cela, à moins que des hommes s’en emparent, auquel cas ces derniers remportent des prix, tandis que les femmes qui écrivent sur des thèmes masculins sont généralement sanctionnées.
Secundo, les romans écrits par des femmes sont lus, évalués et jugés différemment, pour la simple raison qu’ils portent un nom de femme sur la couverture. Ainsi, le style, la structure, l’humour et l’intertextualité accaparent moins l’attention que le caractère autobiographique de l’ouvrage.
Tertio, les autrices bénéficient en général de moins d’espace médiatique, de bourses moins élevées, et sont moins traduites et récompensées.
Selon la chercheuse Corina Koolen, les romans écrits par des femmes sont lus, évalués et jugés différemment, pour la simple raison qu’ils portent un nom de femme sur la couverture. C'est l'une des raisons pour lesquelles les femmes remportent moins de prix. © DR
Ce plafond de verre et le relatif anonymat qui en résulte expliquent la sous-représentation des femmes parmi les lauréats des grands prix. Facteur aggravant: les jeunes femmes sont 84 % plus visibles que leurs aînées de plus de 40 ans, or ces prix ne sont généralement pas décernés, surtout pas autrefois, à des premières œuvres.
Domination des Pays-Bas
Les auteurs flamands rencontrent en outre un problème de visibilité aux Pays-Bas. Dans un article très nuancé publié l’année dernière dans le NRC et De Standaard, le journaliste Carl De Strycker s’est penché sur les (dés)équilibres que présente la liste des cinquante meilleurs livres (et les plus lus?) du XXIe siècle. Il a dénombré de nombreuses causes historiques, culturelles et structurelles à ces disparités. En résumé: les noms flamands sont sous-représentés dans les anthologies et dans le canon, les Flamands ne font pas partie du petit monde culturel amstellodamois, et les poétiques des deux pays diffèrent considérablement l’une de l’autre.
Tout cela est vrai, mais un problème supplémentaire réside dans le fait que les lettres flamandes souffrent encore d’un problème d’image. Aux Pays-Bas, mais également à domicile. En Flandre, on lit certes plus d’auteurs flamands que d’auteurs néerlandais, mais l’on continue de mettre nos voisins du nord sur un piédestal. Il suffit de voir l’espace disproportionné accordé à certains auteurs néerlandais sur les scènes et dans les médias flamands, leur conférant un statut presque divin. Pensez à Tommy Wieringa, Ilja Leonard Pfeijffer ou encore Lucas Rijneveld. Des stars aux Pays-Bas, et donc chez nous aussi.
En Flandre, on continue de mettre les auteurs néerlandais sur un piédestal. À l'inverse, les auteurs flamands ont toutes les peines du monde à franchir la frontière
À l’inverse, les auteurs flamands ont toutes les peines du monde à franchir la frontière, et sont très loin d’y être traités avec les mêmes égards. Cela n’est pas imputable aux seuls Néerlandais, mais aussi aux Flamands eux-mêmes: nous perpétuons volontiers le mythe de la supériorité néerlandaise. Tout commence par les trois grands: Willem Frederik Hermans, Gerard Reve et Harry Mulisch. Tous néerlandais. Les Flamands Paul Van Ostaijen, Louis Paul Boon et Hugo Claus jouissent certes d’un statut enviable, mais sont moins souvent cités au rang des Tout Grands –et jamais au grand jamais vous n’entendrez citer de femme flamande.
La seule à pouvoir concourir dans cette catégorie est Connie Palmen; jamais aucune Flamande n’a atteint une telle popularité. Patricia De Martelaere était sans doute mythique, mais relativement invisible. Même indépendamment de leur poids spécifique, les auteurs flamands restent tout simplement méconnus aux Pays-Bas. Un jour, lors d’un salon du livre à Amsterdam, j’ai demandé aux gens présents de me citer des écrivains flamands: la plupart ne pouvaient guère me citer que Tom Lanoye. Ces dernières années, Stefan Hertmans, Bart Van Loo et David Van Reybrouck ont allongé la liste, mais cela s’arrête là. Et dans le domaine linguistique également, la norme néerlandaise reste la référence: les romans flamands doivent être «néerlandisés» avant leur publication, ou les lecteurs néerlandais se plaignent.
Identité et inclusion
Ces dernières années, la question identitaire polarise pourtant l’attention. Pourquoi l’identité flamande (et sa poétique) ne bénéficie-t-elle de ce grand mouvement? Et pourquoi le déséquilibre entre hommes et femmes reste-t-il si obstinément ignoré?
Il y a peu, j’ai reçu dans ma boîte électronique un questionnaire d’enquête de la part de presque toutes les institutions culturelles, me demandant si j’étais victime, dans le paysage littéraire, de discrimination en raison de mon orientation sexuelle, de mon âge, ma religion, mon origine ethnique, d’un handicap physique ou de mon identité de genre. Personne ne m’a interrogée sur la discrimination fondée sur le sexe ni sur les déséquilibres entre la Flandre et les Pays-Bas. S’agirait-il d’un angle mort? Néglige-t-on ces deux critères parce qu’ils ne concernent pas une minorité, mais un groupe plus large? Peut-être. Mais cela explique peut-être aussi certaines choses.
La plupart des membres de jurys sont conscients des préoccupations –légitimes– concernant le manque de diversité et d’inclusion dans le paysage culturel. Pour l’exprimer par une boutade, tous les écrivains ne sont pas de vieux mâles blancs hétérosexuels, issus de la classe moyenne. Cela explique les glissements dans les listes initiales et listes finales, ainsi que l’attention accrue portée aux «autres voix». Mais contrairement aux autres questions touchant à la diversité, celle de l’identité flamande est associée à la droite politique. Dans un paysage culturel de gauche, elle est donc de facto un groupe minoritaire sans lobby, auquel personne (dans un jury, dans les médias ou lors de programmations) ne pense –ou ne veut être associé. Aucune discrimination n’étant reconnue à son égard, il n’y a pas non plus d’encadrement en faveur de son émancipation: personne, hormis Literatuur Vlaanderen (institution gouvernementale flamande pour la promotion de la littérature), n’a conscience que les auteurs flamands ont besoin d’un coup de pouce. En conséquence, même un prix flamand tel que le Boon pour la littérature a été décerné quatre fois d’affilée à un Néerlandais ou à un Flamand résidant aux Pays-Bas.
Pourtant, les conditions dans lesquelles les auteurs flamands doivent rivaliser avec leurs collègues néerlandais ne sont pas égales. Il suffit de penser à la différence en matière de «canonisation» et de listes de lecture dans l’enseignement: combien de Néerlandais les Flamands lisent-ils à l’école (60%), combien de Flamands les Néerlandais lisent-ils (10%), et quelle poétique acquiert-on de cette manière?
L’identité flamande reste associée à la droite politique et, dans un paysage culturel de gauche, elle est donc de facto un groupe minoritaire sans lobby, auquel personne ne pense –ou ne veut être associé
Le style et le ton néerlandais n’ont-ils pas toujours été le standard? Ce n’est qu’en 2015 qu’une nouvelle version du canon néerlandophone a été établie afin d’accorder davantage d’attention à la littérature flamande. Certes, le paysage éditorial flamand, très clairsemé, n’aide pas. Combien de maisons d’édition littéraires la Flandre compte-t-elle encore? Et leurs livres sont-ils disponibles dans les librairies néerlandaises?
Le paysage médiatique est également très différent au nord ou au sud. Les Néerlandais prennent bien soin de leurs propres auteurs: il suffit de penser à la pléiade de jeunes auteurs qui gravitent autour du magazine De Groene Amsterdammer. Aucun média flamand ne regroupe et ne soutient ainsi les jeunes auteurs flamands. Ces essayistes et chroniqueurs néerlandais publient également leurs textes du côté flamand, mais à l’inverse, presque aucun Flamand ne publie aux Pays-Bas. Les politiques non plus ne se soucient guère de la promotion de leurs écrivains. L’ancien ministre flamand de la Culture Jan Jambon (N-VA) n’a-t-il pas vivement recommandé l’Alkibiades d’Ilja Leonard Pfeijffer plutôt qu’un livre flamand, lors de l’ouverture de la Foire du livre de Leipzig? La somme de tous ces facteurs ne favorise pas la connaissance des lettres flamandes. Or on le sait: on n’aime que ce qu’on connaît.
«Littérature de Flamand»
Autre chose: des études nationales et internationales, notamment celles de Corina Koolen, montrent que les «auteurs issus de la diversité» obtiennent de meilleurs résultats, bénéficient d’une plus grande attention médiatique et sont plus souvent récompensés lorsqu’ils écrivent sur leur propre identité. Autrement dit: lorsqu’ils se font les porte-parole d’un groupe socialement défavorisé, de sorte que l’on puisse parler d’un problème social plutôt que de la qualité de leur œuvre.
Malheureusement, ces ouvrages se voient souvent étiquetés en tant que «littérature migratoire», «littérature queer», etc., indiquant que leur travail ne relève pas de la littérature avec un grand L, laquelle demeure blanche, hétérosexuelle et masculine. Cette minimisation de leur travail est absurde et injustifiée, mais explique peut-être pourquoi une autrice comme Tülin Erkan est la seule Flamande (à juste titre!) à avoir obtenu la reconnaissance qu’elle mérite et à avoir été sélectionnée pour le prix Boon: parce que la sensibilité sociale actuelle à l’égard de son identité rend visible une jeune femme qui écrit à propos de son double héritage culturel.
Les romans de Lize Spit et Griet Op de Beeck sont pétris de l'identité flamande. Cela pourrait avoir joué un rôle dans leur succès aux Pays-Bas. © Emilie Bonjé
Et c’est là aussi que le bât blesse pour les autrices et auteurs flamands: ils n’écrivent tout simplement pas de «littérature de Flamand» parlant de leur identité flamande. À moins que cela n’ait tout de même joué un rôle dans le bon accueil réservé à des livres tels que Het smelt de Lize Spit (paru en français chez Actes Sud sous le titre Débâcle) ou encore Vele hemels boven de zevende de Griet Op de Beeck (paru chez Héloïse d’Ormesson sous le titre Bien des ciels au-dessus du septième)? Ces romans sont en effet pétris de l’identité flamande. Un Flamand doit-il donc, pour avoir du succès aux Pays-Bas, être très flamand (et donc exotique) dans son langage ou dans ses thèmes ou, au contraire, comme Marieke De Maré, adopter un style plutôt néerlandais? Bien entendu, le but de ces réflexions n’est pas de remettre en cause la qualité intrinsèque des œuvres qui ont rencontré le succès, mais plutôt de comprendre pourquoi certains livres trouvent un écho aux Pays-Bas et d’autres non.
Il est certain que personne dans un jury ne se lève subitement pour demander: «Avons-nous bien accordé suffisamment d’attention aux Flamands, et en particulier aux Flamandes, dans le cadre de l’inclusion?»
Intersectionnalité
Bien sûr, les membres du jury n’ont pas de tableau sur lequel ils cochent des critères d’identité; ils se contentent de lire des livres. Du moins, je l’espère. Et ils ne prennent pas non plus plaisir à discriminer sciemment les Flamands et les femmes, ni à infliger exprès la double peine aux Flamandes. Ce n’est pas ainsi que cela se passe. C’est bien dommage, d’ailleurs. Car le tir serait plus facile à corriger, alors que rien n’est plus difficile à combattre qu’un angle mort, à savoir une discrimination systémique dont on n’a pas conscience.
Les membres du jury sont en effet des êtres humains. Comme tout autre lecteur, ils sont sensibles aux noms connus, au marketing, à l’attention démesurée et à l’admiration dont bénéficient certains auteurs (néerlandais/masculins) ou à la sensibilisation à certaines formes de diversité et de renouvellement du canon. Et de manière générale, les femmes et les Flamands sont absents des battages médiatiques (où la qualité est souvent confondue avec la popularité, car les journaux veulent des lecteurs, et les scènes, du public) et des campagnes de sensibilisation sociétales. Il n’y a pas de correction à cette double sous-représentation, car aucun de ces deux groupes n’est considéré comme structurellement sous-valorisé. En conséquence de quoi les autrices flamandes ne remportent pas de prix.
Rien n’est plus difficile à combattre qu’un angle mort, à savoir une discrimination systémique dont on n’a pas conscience
Ce que je trouverais intéressant de savoir, c’est le nombre de femmes flamandes et néerlandaises à être traduites. Et comment leur travail est apprécié à l’étranger. Il est établi que les femmes sont moins traduites que les hommes, même si la situation s’améliore grâce aux efforts ciblés des fonds littéraires, qui misent aujourd’hui fortement sur les autrices. Ces dernières années, le rapport hommes/femmes est passé de 70/30 à 60/40. Si ces pourcentages sont identiques en Flandre et aux Pays-Bas, cela indique déjà que les femmes flamandes sont à égalité avec leurs collègues néerlandaises.
Le succès des auteurs dans un contexte international dépend naturellement d’autres facteurs: le fonctionnement des Fonds, la réputation littéraire de leur pays d’origine et l’influence de leur notoriété et de leurs ventes dans leur propre pays. Dans le paysage international, en tout cas, un lobbying très actif est mené en faveur des femmes ainsi que de la littérature flamande. Et si nous y obtenons d’aussi bons résultats que les femmes néerlandaises, cela laisse supposer que le fait que nous remportions si peu de prix dans notre zone linguistique n’est pas le fruit du hasard, mais bien un problème d’intersectionnalité.
Oser nommer cette double discrimination est dans ce cas le début d’une solution. Car je refuse de croire que les Flamandes écrivent moins bien que les Néerlandaises, ou que les Néerlandais tout court.












Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.