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histoire

Les gueux n’ont pas dit leur dernier mot

26 juin 2026 11 min. temps de lecture

Derrière le mot « gueux » se profile une mémoire ancienne : celle des insurgés du XVIe siècle dans les dix-sept provinces des Pays-Bas espagnols, dont la révolte aboutira à la scission des Plats Pays. Récemment cette appellation a fait son retour dans le débat public français avec le mouvement de protestation populaire initié par l’écrivain Alexandre Jardin.

« Il règne sur Paris une atmosphère que l’on croyait disparue depuis longtemps. Un parfum de fin de règne… Comme si la République n’était plus le gouvernement du peuple, mais sur le peuple. Cette vision-là nous ne pouvons ni l’accepter, ni la tolérer. Car les #Gueux, s’ils viennent du fond des âges, n’en sont pas moins très vivants. » Ces mots, prononcés en décembre 2025 par l’écrivain Alexandre Jardin, initiateur de l’association les #Gueux, s’inscrivent dans un appel à la mobilisation contre un système énergétique jugé contre-productif et coûteux.

Le ton rappelle celui de l’abjuration de La Haye (Plakkaat van Verlaetinghe, littéralement Placard d’Abandon). Promulgué en 1581 par les États généraux des Pays-Bas espagnols, ce texte constitue la proclamation d’indépendance des dix-sept provinces des Pays-Bas. Les représentants des provinces y annoncent qu’au nom du droit à la révolte des peuples, ils privent le roi d’Espagne, taxé de tyrannie, de ses droits sur leurs dix-sept provinces. Il est d’ailleurs fort possible que le nom les #Gueux soit un clin d’œil aux gueux du XVIe siècle, qui ont joué un rôle majeur dans la lutte contre l’absolutisme dans cette région s’étendant de l’Artois à la Frise et que je nommerai les Plats Pays ou les dix-sept provinces.

Naissance des gueux

Au XVIe siècle, Charles Quint et son fils Philippe II, souverain des Pays-Bas à partir de 1555 et roi d’Espagne dès 1556, appliquent l’impérialisme des Reyes Católicos (des rois catholiques). Celui-ci repose sur l’exploitation de tous les pays de la couronne dans l’intérêt de la mère patrie espagnole et son pilier, l’Église catholique. Là où Charles Quint impose ce système avec un certain discernement, Philippe II manque de tact et reste sourd aux conseils avisés. À partir de 1550, tous les « hérétiques » encourent déjà la peine de mort, mais leur persécution atteint son sommet sous Philippe II.

Sous le règne des deux souverains, la propagation du luthéranisme reste longtemps limitée dans les Plats Pays. Cependant, à partir de 1560, la Réforme s’y étend grâce à l’apparition de courants plus radicaux, tels que l’anabaptisme et le calvinisme. Ce dernier, qui offre une alternative religieuse, sociale et politique totale, prend d’abord pied chez les habitants des Plats Pays réfugiés en Angleterre et en Frise orientale. Avec leur aide, il s’implante ensuite en Flandre et au Hainaut où il prend une tournure populaire, avant de se propager dans les provinces septentrionales.

Selon la légende, les gueux doivent leur nom à un conseiller de Marguerite de Parme, gouvernante des Plats Pays pour Philippe II. En avril 1566, des centaines de nobles de la région, qui se sentent marginalisés par la forte centralisation de l’administration, lui présentent une pétition nommée « Le Compromis des Nobles ». Le texte, lu à haute voix, exprime fermement leur opposition à la répression religieuse. En réaction au désarroi de Marguerite, un de ses conseillers lui aurait dit : « N’ayez pas peur, Madame, ce ne sont que des gueux ». Ce qualificatif est aussitôt transformé en titre de gloire par les participants. Des nobles, souvent calvinistes, se travestissent en gueux et s’attribuent des objets tels que l’aumônière et le manteau de bure. Leurs rencontres sont festives, drôles et provocantes. Bientôt des bourgeois, artisans, laboureurs, marchands et ouvriers les suivent. Ne renvoyant plus à une catégorie sociale précise, le terme « gueux » semble devenir rapidement un synonyme d’insurgé tout court.

Pendant que les signataires du « Compromis des Nobles » attendent la réponse du roi – qui arrivera fin juillet 1566 -, la gouvernante relâche un peu les persécutions. Cela a pour effet de faire revenir de nombreux « gueux » – réfugiés ou bannis – au pays. Les rassemblements de calvinistes sont momentanément tolérés en dehors des villes. Leurs « hagenpreken » (sermons en plein air) sont très populaires en Flandre et au Hainaut. En cet été de 1566 est perceptible une attente fébrile de renouveau spirituel qui n’est pas sans rapport avec les conséquences de la rechute économique faisant suite à une longue période de prospérité. Les tensions attisées par les prédications culmineront finalement dans la Furie iconoclaste : la destruction violente et à grande échelle des biens de l’Église catholique à partir d’août 1566. Prédication et iconoclasme ne restent pas circonscrits aux provinces méridionales et trouvent rapidement leur chemin vers les régions du nord, de Hoek van Holland jusqu’à la Frise.

Quelques rares signataires du « Compromis des Nobles » rejoignent les gueux iconoclastes. La plupart préfèrent cependant aider la gouvernante à rétablir l’ordre car ils ne contestent pas le principe de la souveraineté de Philippe II, mais la perte de leur influence au niveau local et la répression sévère. Parmi les nobles et lettrés devenus gueux, on compte de nombreux humanistes, catholiques et protestants, influencés par les idées d’Erasme. Ils se battent pour la tolérance en matière de religion, tandis que la majorité des gueux calvinistes aspirent à une théocratie calviniste, soit le remplacement de l’Église catholique et la mise à l’écart du roi d’Espagne.

Guillaume d’Orange, figure clé

Au moment où le problème des troubles iconoclastes est quasi réglé, Philippe II envoie le redouté duc d’Albe dans l’ensemble des dix-sept provinces. En août 1567, à peine arrivé avec sa grande armée, il durcit l’inquisition. Albe installe un tribunal spécial et fait arrêter de nombreuses personnes pour leur participation à la Furie iconoclaste, alors que les instigateurs se trouvent déjà à l’étranger. Il fait notamment décapiter pour l’exemple les populaires conseillers du roi les comtes d’Egmont et de Hornes, pourtant catholiques et loyaux. Au même moment, un autre conseiller d’état, Guillaume d’Orange, également stathouder de Hollande et Zélande, s’est déjà exilé dans ses terres familiales dans les principautés germaniques du Saint-Empire afin de sauver sa peau et y préparer la résistance.

Pour ceux qui sont restés au pays, une vraie descente en enfer commence. Le nombre de condamnations, exécutions, tortures, autodafés, dépossessions et mises au ban vont crescendo. Grâce à cette répression, l’ordre semble rétabli jusqu’en 1572. Or les gueux réfugiés à l’étranger préparent une guérilla. En outre, la qualité de vie se dégrade dans les dix-sept provinces : la population est confrontée au chômage, aux mauvaises récoltes, à une inflation et à des taxes en hausse.

La pauvreté des tisserands flamands privés d’emploi contraste avec l’enrichissement de certains commerçants, notamment en Hollande. Bien que peu de gens soient alors antiroyalistes ou calvinistes, la dégradation des conditions de vie couplée au désespoir face à un pouvoir absolu, dont l’Église catholique, puissante et fortunée, était le symbole, créent un climat explosif. La colère provoquée par une nouvelle taxe sur les transactions – dont le duc d’Albe a besoin pour financer la solde et l’entretien de ses garnisons – tant détestées -, suffit alors à unir des groupes sociaux aux intérêts divergents.

Les gueux de mer entrent en scène

À l’étranger depuis 1567, Orange monte une armée et prépare une invasion. Sa première campagne, menée en 1568 et considérée comme le début de la Révolte (1568-1648), tourne court. Le prince d’Orange reste cependant déterminé. Il comprend que pour mener l’insurrection, il a besoin du soutien populaire et de l’énergie des gueux, et a fortiori des calvinistes radicaux parmi eux. Dans cette optique, il met en place une habile stratégie de communication, cherche des alliés parmi les nobles européens et se proclame solidaire des calvinistes. Il n’abandonne toutefois pas son idéal de tolérance religieuse.

Il se rapproche de ses compatriotes réfugiés dans les ports anglais, à La Rochelle et en Frise orientale, qui se font nommer les « gueux de mer ». Des marins de toutes origines se sont joints à eux : des proscrits, des nobles en rupture d’armée, des déserteurs… Selon l’historien Pieter Serrien « ils sont […] de 1569 à 1572 pratiquement les seules forces qui réussissent à maintenir l’insurrection commencée en 1566. Ils y parviennent par des actes de piraterie, des incursions terrestres et des iconoclasmes. » En leur délivrant des lettres de marque, Orange transforme ces pirates en combattants. Il les autorise à mener une guérilla en mer comme dans les terres. Le butin est désormais pour la révolte. À la fin de 1569, la flotte orangiste compte quatre-vingt navires.

En 1572, les gueux de mer prennent un peu par hasard la ville de Den Briel (La Brielle). Ils y détruisent l’intérieur des églises et pillent à tout va avant de se décider de rester sur place afin de libérer les habitants du joug espagnol soi-disant au nom du prince d’Orange. Or ce dernier n’est au courant de rien. Après la prise de Den Briel, Albe renonce à sa taxe, tout en minimisant l’importance de l’événement : « No es nada » (Ce n’est rien) dira-t-il. Une déclaration qui aurait pu être juste si Guillaume d’Orange n’avait pas décidé de lier son destin à celui des gueux. Bien que contrarié par leurs manières, le prince se rend compte qu’il a besoin des gueux comme base militante de la révolte et accepte la situation qui lui offre un nouveau départ. La prise de Den Briel et l’affirmation d’Orange comme tête dirigeante du mouvement ouvrent une nouvelle phase du conflit.

Avec Den Briel comme base, les gueux créent suffisamment de désordre par des troubles – iconoclastes et autres – pour pouvoir s’emparer une à une des villes de la Hollande et de la Zélande. Sans la mission punitive d’Albe commencée en 1567, les tolérants et les jusqu’au-boutistes ne se seraient jamais engagés côte à côte dans une lutte ouverte contre le pouvoir espagnol, sous la direction d’Orange. Ce dernier a-t-il mesuré que la « libération spontanée » de Den Briel signifierait le début de la répression des catholiques des Plats Pays dont 90% se trouvaient dans les provinces du nord ?

Traditionnellement, les habitants des Pays-Bas sont fiers de leurs ancêtres gueux considérés comme libérateurs. Mais cette perception change depuis peu. En témoigne entre autres un article de 2022 commémorant la prise de Den Briel et titré « Les Gueux étaient-ils l’État islamique du XVIe siècle ? ». « La plupart des habitants des Pays-Bas, y compris beaucoup de calvinistes, écrit l’autrice, étaient horrifiés par leur arbitraire, leur grossièreté excessive et leur violence. »

Basculement de la révolte

Les villes demeurées loyales à Philippe II souffrent de la présence des troupes espagnoles, mal payées et mal entretenues. Quand des mutineries se produisent, les soldats s’en prennent aux biens de la population, parfois même ils occupent des villes entières. Pour cette raison, les provinces du sud, où se sont formés des unités de gueux de ville, cherchent à s’approcher des provinces révoltées.  Pendant un temps, les différends religieux semblent empêcher un accord. Mais la mise à sac de la ville d’Anvers en 1576 par les soldats espagnols marque un point de bascule. Rassemblés par ce malheur, les dix-sept signent dans l’année « La Pacification de Gand ». Par ce traité, les provinces forment enfin un front unique malgré les dissensions politiques et religieuses et parviennent à obtenir le renvoi des contingents espagnols.

Toutefois, le problème politico-religieux restant entier, les différends ne tardent pas à reprendre le dessus une fois les soldats partis. Profitant de la brèche, les Espagnols arrivent à reconquérir beaucoup de terrain.  Le 6 janvier 1579, l’Artois, le Hainaut et Lille-Douai-Orchies, s’affirment loyales à Philippe II en concluant l’union d’Arras.

En réaction au succès espagnol, la Hollande, la Zélande, la Flandre, Utrecht, Groningue et les villes de Tourcoing et de Valenciennes se réunissent dans l’union d’Utrecht  en 1579 afin de pouvoir prendre en main leur propre défense militaire. Jusqu’en 1580 d’autres provinces et villes vont les rejoindre.

Pour les nouveaux confédérés aussi, la question religieuse s’avère épineuse. Lors de la rédaction de l’acte de l’union d’Utrecht, la Hollande et la Zélande – seules provinces calvinistes – imposent finalement un article stipulant que chaque province doit abriter soit un catholicisme exclusif soit un calvinisme exclusif. Cette décision conduira au caractère calviniste prononcé des provinces signataires.

En 1581, après la mise au ban de Guillaume d’Orange par le roi Philippe II, l’union d’Utrecht est complétée par l’abjuration de La Haye (ou Placard d’Abandon cité ci-haut). La lutte, ville par ville, continuera pendant quatre-vingts ans.

La fracture des dix-sept provinces

Les activités des gueux proprement dits s’arrêtent avec la chute d’Anvers en 1585, qui scelle la division des dix-sept provinces des Pays-Bas. Les sept provinces du nord obtiennent l’indépendance en 1648 tandis que les provinces du sud resteront espagnoles. Le sud sera catholique malgré ses gueux, tandis que le nord sera (grosso modo) calviniste grâce aux gueux.

Le début de la Révolte des Plats Pays, a posteriori nommée la guerre de Quatre-Vingts Ans, démontre que la politique rigide de Philippe II a fonctionné comme catalyseur dans la transformation des troubles religieux et sociaux en une insurrection structurée. Ainsi l’échec de sa politique autoritaire en matière religieuse a conduit à un conflit armé qui a entraîné la division des Plats Pays selon des critères confessionnels. Dans ce grand territoire où les habitants ne mettaient initialement pas en cause la légitimité du roi, la répression sévère a poussé des groupes sociaux très différents à se lier presque malgré eux. Cet aspect de la révolte des gueux pourrait intéresser les gueux de France du XXIe siècle et leur instigateur, Alexandre Jardin, qui rêve d’un mouvement populaire unifié et dont les publications se radicalisent au fur et à mesure que l’exécutif français se montre anti-démocratique.

Dorien-Kouijzer

Dorien Kouijzer

critique et journaliste culturel

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