L’importance de la Flandre française dans l’œuvre de Yourcenar est indéniable. La Flandre belge y est aussi présente, mais de façon plus discrète. Elle s’y profile comme un spectre: creuset de mémoire qui hante ses récits et sa vision du monde.
Marguerite Yourcenar (1903-1987) n’a cessé de revendiquer un cosmopolitisme, une philosophie de la vie qui résonne avec le nomadisme et qui ne reconnaît comme seule patrie que l’espace des livres, la bibliothèque du monde et les terres de l’art. «Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même: mes premières patries ont été les livres» (1), écrit-elle dans Mémoires d’Hadrien. Une citation qui peut se lire comme l’autoportrait de l’écrivaine.
Marguerite Yourcenar en 1954© Wikimedia Commons
Malgré ce cosmopolitisme, Yourcenar entretenait une relation particulière à la Flandre. Si son attachement à la Flandre française a fait l’objet de nombreuses études, plus rares sont celles qui interrogent son rapport à la Flandre belge. Quelles sont les représentations de la Flandre belge dans son œuvre? Et quelle est sa vision de la culture et de la langue flamandes? En quoi ce regard livre-t-il des clés de lecture de son œuvre?
Sa perception et sa mise en récit, directe ou plus oblique, de la Flandre belge s’intègrent dans une vision du monde. Au nombre des multiples visages et présences du Plat Pays, il y a la Flandre (française et belge) de son enfance, de la famille paternelle, il y a la Flandre de L’Œuvre au Noir, une Flandre fictionnalisée sur fond de recherches historiques, qui forme le creuset de la quête de Zénon, un alchimiste et médecin du XVIe siècle, ou encore la Flandre vue sous l’angle de la peinture flamande, avec Pieter Brueghel, Jérôme Bosch, Peter Paul Rubens et Jan van Eyck en particulier.
Reconnexion tardive
Après une enfance passée entre la Flandre française et Bruxelles, suivie de plusieurs années de pérégrinations entre Paris et diverses villes européennes, Yourcenar quitte l’Europe en 1939 afin de s’installer définitivement aux États-Unis, sur l’île des Monts Déserts (Mount Desert Island dans l’État du Maine). Ce n’est que plusieurs années plus tard, durant les années 1960, à l’occasion de l’écriture de son cycle autobiographique Le Labyrinthe du monde (composé de Souvenirs pieux, Archives du Nord et Quoi ? L’éternité), que l’écrivaine se lancera dans une redécouverte -tardive- de la Flandre
Ce n’est que dans les années 1960, à l’occasion de l’écriture de son cycle autobiographique Le Labyrinthe du monde (composé de Souvenirs pieux, Archives du Nord et Quoi ? L’éternité) que Yourcenar se lance dans une redécouverte de la Flandre et de ses racines flamandes.Son questionnement des origines, sa reconnexion avec les provinces flamandes portent au jour les premières années d’enfance passée au mont Noir, évoquent Bailleul et Lille côté français, ainsi que la côte belge fréquentée durant l’été. Dans Quoi ? L’Éternité, le dernier volume de la trilogie, le regard rétrospectif, généalogique, qu’elle pose sur ses premières années (baignées, jusqu’en 1912, par les paysages flamands, par les plaines du Nord) s’éclaire d’une confidence troublante sur la place intime occupée par la Belgique et la France du Nord. «La vente du Mont-Noir (…) nous éloignait définitivement du Nord et la guerre qui bientôt suivit, élimina pour nous la Belgique comme si elle n’avait jamais existé» (2). Provisoirement refoulée, oubliée, la Flandre belge refait surface avec sa quête généalogique: les souvenirs d’enfance formant le terreau de sa trilogie.
Dans Les Yeux ouverts, au fil de ses entretiens avec Mathieu Galey, elle évoque en ces termes ses origines flamandes du côté paternel des Cleenewerk de Crayencour: «Je n’ai repensé à mes origines flamandes que sur le tard, lors de la rédaction d’Archives du Nord. Oui, en me penchant sur ces ancêtres, j’ai cru reconnaître en moi un peu de ce que j’appelle “la lente fougue flamande”» (3).
Pour Yourcenar, la vente du chateau familial au mont Noir en Flandre française marque une rupture avec les Flandres, tant française que belge. © domaine public / Wikimedia Commons
Les paysages, les cieux, le rapport des paysans à la terre, aux animaux donnent lieu à une célébration de la beauté de la nature qui a pour pendant la déploration de son saccage. Dans Archives du Nord, Marguerite Yourcenar dénonce l’enlaidissement de la côte belge, la construction de stations balnéaires qui défigurent les plages, la mer, qui empiètent sur les écosystèmes.
Ici, comme ailleurs, les paysages portent trace de la guerre que l’humain livre à la nature, témoignent des ravages de la Révolution industrielle, de l’idéologie capitaliste, de l’artificialisation des territoires. L’analyse des rapports de classe se double de la mise en évidence des différences sociologiques et de mentalités qui séparent l’usage de la langue flamande et celui du français dans la Flandre gallicane.
Bruges et au-delà
Dans l’imaginaire de Yourcenar, dans son lien à la Flandre belge, la ville de Bruges occupe une place centrale. Elle est au cœur de L’Oeuvre au Noir et de la trajectoire de Zénon. Dans ce roman paru en 1968, couronné par le prix Fémina, la ville de Bruges du XVIème siècle excède le cadre géographique pour devenir le lieu d’un affrontement entre le Moyen Âge et la Renaissance, entre les traditions et la quête de la vérité. Paysage où sévissent les guerres entre catholicisme et protestantisme, Bruges permet à Yourcenar de mettre en scène l’oppression tout à la fois politique et religieuse subie par le peuple, l’opposition entre un protestantisme flamand iconoclaste et les oppresseurs espagnols mettant en place l’Inquisition.
Florissante cité des arts et du commerce, cette Bruges du XVIe siècle semble déjà annoncer ce qu’elle deviendra par la suite: une poche de résistance face aux ravages de l’industrialisation, du capitalisme et de sa logique du profit. Non pas une ville repliée sur un passé révolu, non pas une «Venise du Nord» réduite au tourisme, mais une cité-joyau portée par les eaux, assise sur la splendeur de l’architecture et de la peinture flamandes.
Dans l’imaginaire de Yourcenar, la ville de Bruges occupe une place centrale. Elle est au cœur du roman L’Oeuvre au Noir et de la trajectoire de son protagoniste, Zénon.© Imitat / Unsplash
Aux côtés de Bruges où, enfant illégitime, Zénon naît, où il revient après un long périple, où il sera pourchassé et condamné par l’Inquisition, Marguerite Yourcenar décrit la campagne brugeoise. Elle s’aventure aussi jusqu’à Louvain, la ville où Zénon se consacre à des études de théologie ou encore Dranoutre, Damme et ses «maisons bourgeoises» (4). Des lieux-dits de la Flandre-Occidentale –la promenade de Zénon dans les dunes, le village de Heyst, … – composent autant de stations de la démarche philosophique et alchimique de Zénon. Les lieux dans lesquels s’inscrit le cheminement initiatique de Zénon se présentent comme les miroirs d’une époque, les creusets des profonds bouleversements scientifiques, religieux, sociaux qui marquent l’avènement de la Renaissance.
Pieter Brueghel l'Ancien, Les Chasseurs dans la neige, 1565© Google Art Project
«Il convient de conclure que l’image de l’oppression du peuple flamand que propose Marguerite Yourcenar dans L’Œuvre au Noir est richement inspirée par la peinture de cette époque; parmi ces tableaux, ceux de Bosch et Breughel constituent la source d’inspiration la plus importante», analyse Natalia Nielipowicz. C’est une véritable communauté d’esprit avec ces peintres qui se révèle dans les écrits de l’autrice: «La vision de Marguerite Yourcenar a beaucoup en commun avec la vision des artistes dont elle s’inspire. Derrière cette convergence se cachent d’un côté une même sensibilité aux problèmes humains et de l’autre des sources d’inspiration communes pour l’écrivain et pour les peintres: la Bible, le même moment historique, les mêmes événements ou personnages réels» (5).
Fondement émotionnel
Biographe de Youcenar, Michèle Goslar rappelle que, lorsque l’écrivaine quittait l’île des Monts Déserts, ses séjours en Belgique avaient pour étape de prédilection la ville de Bruges. «À Bruges, elle visite à nouveau les lieux où passa Zénon, notamment le greffe où il fut emprisonné; elle y retrouve aussi ses amis, les Mertens, qui parcourent avec elle l’habituel circuit dans Bruges, à Damme (par le canal) et jusqu’à la fameuse grange cistercienne de Ter Doest» (6).
Yourcenar: je ne saurais m’imaginer sans la Flandre; elle constitue l’émerveillement de ma vie, le fondement émotionnel, le “pays des grandes émotions”
A l’écrivain et poète Jozef Deleu, fondateur d’Ons Erfdeel, Marguerite Yourcenar exposait ainsi l’importance de son rapport à la Flandre: «Bien que je sois française et que, dès mon enfance, j’aie été familiarisée avec le français, instrument de mon métier d’écrivain, je ne saurais m’imaginer sans la Flandre, sans la contrée où, pour la première fois de mon existence, je fus confrontée à la pureté et à la force des éléments : l’eau, l’air et la terre. La Flandre constitue l’émerveillement de ma vie, le fondement émotionnel, le “pays des grandes émotions”» (7).







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