« Même les goélands se sont tus »: le premier roman de Jaap Robben, un huis clos captivant
Situant son intrigue sur un îlot perdu en mer du Nord, le roman de l’écrivain néerlandais explore la culpabilité d’un fils pris dans les filets d’une mère étouffante.
L’écrivain néerlandais Jaap Robben (1984) est déjà connu du lectorat francophone pour son remarquable troisième roman, Au crépuscule, plébiscité à juste titre par les fidèles des éditions Gallmeister et lauréat du prix des lecteurs 2025. Son premier roman, Même les goélands se sont tus, vient d’y paraître, également traduit de main de maître par Guillaume Deneufbourg.
© Stephan Vanfleteren
Au crépuscule (Schemerleven, 2022) est un drame réaliste dénonçant, par l’intermédiaire des souvenirs d’une dame âgée, l’hypocrisie et l’inhumanité de la communauté patriarcale catholique à Nimègue, avant l’émancipation progressive des mœurs qui se manifestera à partir de la fin des années 1960. Mais en 1963, le sort des couples adultérins, des filles mères et des nouveaux-nés morts sans avoir été baptisés n’était guère enviable. L’auteur met en récit la tragédie de ces vies brisées et l’opprobre qui frappe exclusivement la « pécheresse » avec beaucoup d’empathie et de profondeur psychologique, tout en démontrant une parfaite maîtrise de la matière romanesque.
Antérieur de huit ans, le premier roman de Jaap Robben (Birk, 2014) appartient au registre de l’imaginaire. La qualité de son écriture a été rapidement reconnue, le livre remportant l’ANV Debutantenprijs (prix du premier roman néerlandais) en 2015. Comme Au crépuscule, Même les goélands se sont tus est raconté à la première personne et se distingue par de vivants dialogues et un style sobre, ménageant de-ci de-là quelques belles descriptions poétiques ; toutefois, la comparaison s’arrête là.
Un huis clos à portée universelle
Le narrateur est cette fois un jeune garçon, Mikael. Avec son père Birk et sa mère Dora, il vit sur un îlot inhospitalier situé quelque part dans la mer du Nord, possiblement dans l’archipel des Féroé, bien que l’endroit exact n’ait guère d’importance. Les rares toponymes sont fictifs car il s’agit d’un huis clos à la portée universelle.
Dans la première partie du roman, Mikael enfant assiste impuissant à la noyade de son père, dont on comprend au fil des pages qu’il a disparu dans les flots agités en voulant récupérer le ballon que son fils avait malencontreusement perdu au bord d’une plage de leur île rocailleuse. La recherche du disparu n’aboutit à rien et le jeune garçon imagine son père devenu lilliputien, réapparaissant dans son environnement quotidien, par exemple sorti comme par enchantement du robinet de la baignoire. Ces scènes cocasses contribuent à dédramatiser le récit et à apaiser quelque peu la culpabilité que ressent le garçonnet.
Après un bref interlude, la troisième partie du roman montre un Mikael adolescent se liant d’amitié avec l’autre habitant masculin de l’îlot, le pêcheur Karl qui l’initie au monde des adultes en l’emmenant au port de la grande île voisine. Bien que Karl serve pendant un temps de père de substitution, l’absence de Birk se fait de plus en plus pesante et la relation à la mère devient obsédante. Dora s’accapare son fils au point de l’appeler du nom de son père, de se débarrasser des affaires de son garçon et d’entretenir avec lui une relation ambiguë, à la limite de l’inceste. Avec le fantôme du père, c’est l’omniprésence de la mère-amante qui achève de faire basculer le huis clos dans une atmosphère de plus en plus oppressante : le narrateur, pris dans une relation œdipienne, a en quelque sorte échangé sa vie contre celle de son père.
Ce huis clos est écrit avec une impressionnante économie de moyens : quelques personnages, un décor minimaliste et une intrigue réduite à sa plus simple expression
Une intrigue secondaire se développe dans la dernière partie, qui ramène le lecteur au titre retenu pour la traduction française : l’îlot hébergeait un cinquième personnage, une vieille dame prénommée Pernille, décédée entre-temps. Comme son père avant lui, Mikael visite sa maison abandonnée et y récupère quelques objets qu’il offre à sa mère. En ruine, la baraque est squattée par une femelle goéland qui y couve un petit. Mikael se met alors à jouer le rôle de protecteur de l’oisillon qu’il nomme Goly. Le petit goéland devient son unique ami jusqu’à ce qu’il soit dévoré par sa mère. Une relation qui rappelle celle de Mikael avec sa mère, abusive jusqu’à la folie.
Pour les amateurs de la littérature néerlandaise contemporaine, les débuts de Jaap Robben ne manqueront pas d’évoquer l’œuvre d’écrivaines ou écrivains reconnus : l’univers glauque de rapports toxiques au sein de la cellule familiale rappelle les romans de Renate Dorrestein – les « vices cachés » de l’idéal traditionnel du foyer conjugal. On songe également au huis clos angoissant dans le décor des mers du Nord d’En mer, de Toine Heijmans, lauréat du prix Médicis étranger en 2013. La variante du roman d’apprentissage qui se fait jour au travers de la relation entre l’adolescent et le marin Karl, marginal relégué sur l’îlot, évoque parfois les romans de Tommy Wieringa dont le Joe Speedboot se déroule également dans un univers imaginaire circonscrit.
Le premier roman de Jaap Robben n’atteint peut-être pas la maîtrise formelle d’Au crépuscule, mais il ne cesse d’interpeller le lecteur. Dérangeant par son atmosphère étouffante, digne d’un thriller, il captive l’attention jusqu’à son paroxysme. Il s’agit d’un huis clos écrit avec une impressionnante économie de moyens : quelques personnages, un décor minimaliste et une intrigue réduite à sa plus simple expression.
Jaap Robben, Même les goélands se sont tus (titre original : Birk), traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Guillaume Deneufbourg, éditions Gallmeister, 2026.





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