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Quand la charité ouvrait les portes du paradis: la Bijloke à Gand

Par Marie Christine Laleman, traduit par Pierre Lambert
13 mars 2026 10 min. temps de lecture La fibre philanthropique

Au Moyen Âge, l’assistance aux pauvres et aux malades était une responsabilité partagée entre les riches familles patriciennes et les communautés religieuses. Le site de la Bijloke à Gand –devenu aujourd’hui un pôle culturel de premier plan–, garde encore la trace tangible de ce passé empreint de dévouement.

À l’heure actuelle, la Bijloke à Gand est un espace voué à l’enseignement, à l’art et à la culture; on y vient pour s’instruire, créer, se ressourcer ou se divertir. Une salle des malades médiévale, divers bâtiments abbatiaux et une architecture hospitalière imposante témoignent d’une tradition de sollicitude envers autrui qui remonte à plusieurs siècles.

Les origines du site sont indissociables de la famille Utenhove, une lignée patricienne de marchands de draps au rayonnement international. Avant même l’an 1200, Fulco et sa sœur Ermentrude Utenhove aménagèrent dans l’une de leurs demeures, près de l’église Saint-Michel, un refuge pour les voyageurs, les malades, les indigents et les sans-abris. En 1204, le pape Innocent III accorda sa protection à cet «hôpital Sainte-Marie».

La prise en charge de ces personnes fut d’abord confiée à des laïcs, hommes et femmes de la ville, avant que des religieuses ne les remplacent en 1219. Ces moniales –sœurs cloîtrées– venaient de l’abbaye cistercienne de Ten Bos, à Lokeren, fondée par les Utenhove sur leurs propres terres. Marguerite, sœur d’Ermentrude, en fut la première abbesse. Bien que l’Ordre de Cîteaux interdît de soigner les malades en dehors de l’enceinte abbatiale, la famille fondatrice parvint à obtenir une dérogation à la règle monastique grâce à l’appui de la comtesse, de l’évêque de Tournai et du pape.

L’engagement de ces familles marchandes était en partie motivé par l’espoir d’un jugement favorable au soir de leur vie et une place de choix dans l’au-delà

Les Utenhove appartenaient au puissant patriciat urbain, désireux d’afficher au grand jour son pouvoir et son opulence. Les hautes demeures de pierre en étaient la traduction architecturale. Vers 1200, ce mode de vie ostentatoire passait aussi par la distribution de dons aux démunis et le soutien à des structures d’accueil pour les malades et les nécessiteux. L’engagement de ces familles marchandes n’était donc pas dénué d’arrière-pensées: elles espéraient ainsi un jugement favorable au soir de leur vie et une place de choix dans l’au-delà.

Les Utenhove n’étaient pas les seuls patriciens fortunés à pratiquer l’assistance aux malades dans une demeure privée. Près de l’église Saint-Nicolas existait à la même époque l’hôpital Wittocx. Lorsque celui-ci partit en fumée en 1227, la famille Utenhove en acquit le terrain, élargissant ainsi son action en faveur des personnes dans le besoin. Gand, alors en plein essor économique, attirait une foule de ruraux en quête d’un emploi dans le textile ou l’artisanat, une migration de masse à laquelle la ville n’était pas préparée.

Dons et domaines: l’exil hors les murs

Vers 1215, l’avenir de l’hôpital Sainte-Marie s’assombrit. L’ordre des Dominicains, tout récemment fondé, avait œuvré au rachat du comte Ferrand de Portugal, époux de la comtesse de Flandre Jeanne, fait prisonnier en 1214 par le roi de France Philippe Auguste à la bataille de Bouvines. En guise de récompense, les Dominicains obtinrent une implantation définitive à Gand; leur choix se porta sur un site en bord de Lys, au sud de l’église Saint-Michel. L’hôpital Sainte-Marie, établi dans le même quartier, fut dès lors contraint de déménager. Des tractations menèrent à un accord en 1228, actant le transfert de l’institution hors les murs, vers les prés de la Bijloke (Bijlokemeersen), sur des terres cédées par les comtes de Flandre.

Dans tout le nord-ouest de l’Europe, le XIIIe siècle vit d’influents fondateurs ériger de nouveaux hôpitaux à l’extérieur des agglomérations. Les demeures privées de riches citadins cédèrent la place à des édifices neufs dotés de grandes salles communes.

Pour garantir les soins au sein du nouvel établissement, une abbaye cistercienne fut fondée à la Bijloke sous le nom de Portus Beatae Mariae (le Havre de la Bienheureuse Vierge Marie). Entre 1234 et 1239, les propriétés foncières furent redistribuées entre l’hôpital et les abbayes de Ten Bos et de la Bijloke. Les rênes restèrent toutefois fermement entre les mains des descendants des Utenhove. Parmi les moniales venues de Ten Bos pour constituer la communauté de la nouvelle abbaye gantoise dès 1229, figurait Élisabeth Utenhove, qui en devint la première abbesse. À sa mort, sa sœur Marie lui succéda.

De nombreux membres de la famille firent des dons ou cédèrent des terres. Ermentrude –tante d’Élisabeth et Marie–  passa ses dernières années à l’abbaye gantoise, où elle s’éteignit. Fulco (ou Fulcro, Volker), chanoine de Saint-Pierre à Lille, fut lui aussi inhumé à la Bijloke; sa sépulture, déplacée à plusieurs reprises, fut exhumée pour la dernière fois par le service d’archéologie de la Ville de Gand en 2007.

Une monumentalité d’exception

Le 14 août 1229 marqua la première célébration liturgique à la Bijloke. Des vestiges en pierre naturelle de l’église du XIIIeᵉ siècle ont été attestés par des recherches archéologiques. Autour du cloître central s’élevaient d’autres bâtiments conventuels, tandis qu’un peu plus à l’écart se dressait l’infirmerie, quartier des malades réservé à la communauté. L’abbaye est aujourd’hui surtout réputée pour les pignons à redents de brique du XIVe siècle, richement ornés, du musée de la ville (STAM), successeur de l’ancien musée archéologique de la Bijloke.

L’aspect des tout premiers bâtiments du site reste mal connu; le bois devait y occuper une large place. En revanche, la monumentale salle des malades, édifiée entre 1251 et 1255, avec sa façade en pierre de taille, s’est remarquablement conservée et sert aujourd’hui de salle de concert. Son espace, haut de dix-huit mètres et large de plus de quinze, est coiffé d’une exceptionnelle charpente en bois, prouesse de l’artisanat médiéval.

Cette monumentalité distingue nettement la Bijloke des autres hôpitaux de son temps. Il est vrai qu’à cette époque, Gand figurait parmi les plus grandes cités d’Europe. Les archives indiquent que la salle comptait quarante lits, mais ces «bacs d’hôpital» accueillaient souvent plusieurs patients simultanément. En période de conflit, de troubles ou d’épidémie, la salle offrait un refuge à des centaines d’âmes. Les soins médicaux n’y étaient pas la priorité absolue: l’objectif premier était d’offrir un toit et une assistance spirituelle à quiconque en avait besoin.

L’extrémité orientale de la grande salle accueillait une tribune surélevée permettant la célébration d’offices religieux, visibles et audibles depuis tous les lits. Quelques années plus tard, une chapelle distincte fut adossée à la salle, avec laquelle elle communiquait directement. Nombreux furent ceux qui vinrent ici vivre leurs derniers instants. Ceux qui ne pouvaient regagner leur paroisse trouvaient leur dernier repos dans le cimetière situé devant le bâtiment. Notons enfin que les soins n’étaient pas l’apanage des seules moniales (sœurs de chœur), mais qu’ils étaient assurés également par des sœurs converses.

Béguines

Lors de la fondation de l’abbaye de la Bijloke, la comtesse Jeanne demanda à l’abbesse de réserver un terrain à des femmes pieuses, sans doute déjà actives au sein de l’hôpital Sainte-Marie, près de l’église Saint-Michel. Cette ébauche de vie béguinale bénéficiait donc, dès l’origine, de l’appui comtal. Ce mouvement connut un tel succès qu’il s’avéra bien vite impossible de maintenir le groupe au sein de la Bijloke. La comtesse Marguerite réquisitionna alors des terres vicomtales dans le Broek –une zone marécageuse le long de la route de Bruges (l’actuelle Brugsepoortstraat)– pour y établir les béguines au sein d’un enclos protégé.

Ce mode d’habitat répondait à une nécessité croissante: assigner à ces femmes indépendantes un lieu de résidence fixe, et par là même contrôlable. En 1242, l’édification d’une chapelle et d’une infirmerie pour les soins de la communauté –cœur de tout béguinage– ainsi que l’octroi de divers privilèges jetèrent les bases du béguinage Sainte-Élisabeth. Par la suite, deux autres béguinages virent le jour à Gand: Notre-Dame-aux-Foins (Ter Hooie) en 1262 et Poortakker, sur la Oude Houtlei, en 1278. Les comtesses de Flandre ne furent donc pas, à proprement parler, les fondatrices des béguinages, mais les protectrices d’un mouvement déjà en marche. Elles prirent activement sous leur aile ces communautés laïques, alors promues comme un nouveau modèle de vie collective pour femmes autonomes.

Le Kraakhuis

Longtemps, la haute halle monumentale demeura l’unique salle des malades de la Bijloke. Au début du XVIe siècle, l’abbesse Maria ’s Kerels (1490-1527) fit construire une seconde salle d’une vingtaine de lits, destinée à ce que l’on appellerait aujourd’hui des malades en phase terminale. Magnifiquement restauré en 2011 pour accueillir une salle de concert, cet édifice de briques a recouvré ses détails d’origine. Il offre ainsi un témoignage unique de l’assistance aux malades au XVIe siècle.

L’histoire hospitalière connut alors un tournant décisif. Le mécénat des anciennes familles patriciennes s’éteignit, contraignant l’institution à recourir à d’autres ressources –notamment foncières–, si bien qu’il ne fut plus possible d’absorber le nombre croissant de nécessiteux. Parallèlement, l’évolution de la science médicale transforma peu à peu les hôpitaux en établissements où l’on soignait les malades et les blessés, tandis que l’hébergement des personnes valides fut progressivement abandonné.

Cette mutation transparaît également dans l’architecture hospitalière. Selon des documents du XVIIe siècle, cette seconde salle fut baptisée Kraakhuis. L’étymologie populaire prête à ce nom diverses interprétations, l’associant tour à tour à krank (malade), kraesen (se rétablir) ou kraken (mourir). Ce bâtiment conserva sa vocation hospitalière jusqu’en 1976.

Périodes de troubles

La seconde moitié du XVIe siècle fut une époque tourmentée, marquée par la Furie iconoclaste et ses répercussions. L’abbaye fut durement éprouvée: son église fut détruite et de nombreux biens furent perdus. Lorsque le calme revint à Gand, la communauté monastique n’avait plus les moyens d’ériger un nouveau sanctuaire. Dans un premier temps, la chapelle de l’hôpital fit donc office de lieu de culte pour la communauté –plusieurs abbesses y furent d’ailleurs inhumées– jusqu’à ce qu’une partie de l’aile orientale du monastère fût convertie en nouvelle église abbatiale.

L'abbaye a été durement éprouvée par la Furie iconoclaste dans la seconde moitié du XVIe siècle et, plus tard, par la Révolution française

La Révolution française marqua une nouvelle ère de bouleversements, grevant lourdement le patrimoine de l’abbaye et de l’hôpital. Après la suppression de l’abbaye et la confiscation de ses biens, ceux-ci furent placés sous la tutelle de la Commission des hospices civils.

Jugeant leur rôle indispensable aux soins des malades, le médecin Pierre Englebert Wauters plaida, dès 1801, pour le retour des moniales et des converses. Grâce aux efforts du chanoine Pierre-Joseph Triest, une communauté religieuse fut rétablie sous la direction d’une prieure. La gestion de l’hôpital resta toutefois aux mains de la Commission, précurseur de l’actuel Centre public d’action sociale (CPAS).

Dans le sillage des premières réformes entreprises sous Joseph II, les hôpitaux continuèrent leur mutation pour devenir des établissements dispensant des soins médicaux spécialisés, prodigués par un personnel qualifié.

Capacité

La fondation de l’université de Gand en 1816, sous le règne de Guillaume Iᵉʳ des Pays-Bas, marqua une étape déterminante pour l’organisation des soins sur le site de la Bijloke. Le Collegium Medicum existant fut rattaché à l’université, tandis que l’hôpital de la Bijloke devenait un lieu de formation pour les étudiants en médecine. Cette synergie entraîna l’édification de nombreux bâtiments dévolus aux laboratoires, à l’enseignement et à la pratique médicale. On les distingue encore aujourd’hui à leur architecture néoclassique et à leurs façades à l’enduit blanc. Un style qui tranche avec l’architecture de brique d’inspiration gothique de l’Hôpital civil, érigé entre 1863 et 1878 selon les plans de l’architecte Adolphe Pauli.

Cette structure pavillonnaire fut l’aboutissement de plusieurs décennies de tractations sur la nécessité de nouvelles salles et de locaux de soins adaptés, face à une capacité d’accueil chroniquement saturée. Le médecin-chef Joseph François Kluyskens (1771-1843) joua un rôle prépondérant dans ces négociations. L’ancienne salle des malades du XIIIe siècle et le Kraakhuis du XVIe siècle furent intégrés à ce vaste complexe hospitalier et demeurèrent en activité; la grande salle, alors compartimentée, conserva d’ailleurs cette fonction jusque dans les années 1980. En marge de l’enseignement universitaire, la formation des sages-femmes ainsi que la maternité furent transférées en 1866 au Bijlokekaai. De nombreux Gantois y virent le jour jusqu’en 1977. Actuellement en cours de restauration, l’ancien Hôpital civile accueille lui aussi des événements musicaux.

À la suite du transfert des soins vers d’autres sites –l’Hôpital universitaire dès 1953, avenue De Pinte, et l’hôpital Jan Palfijn dès 1983, avenue Henri Dunant– les bâtiments furent libérés pour de nouvelles affectations. Au terme de vastes travaux d’assainissement, de restauration et de rénovation, la Bijloke s’est métamorphosée en un campus artistique et culturel de renom.

Marie Christine Laleman

spécialiste de l’archéologie médiévale, ancienne directrice du service d’archéologie municipale de Gand, autrice de plusieurs ouvrages sur l’histoire de Gand

Photo : © Marie Christine Laleman

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