Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Un peu de compassion pour ceux qui ne maîtrisent pas la grammaire néerlandaise
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Un peu de compassion pour ceux qui ne maîtrisent pas la grammaire néerlandaise

Le linguiste Marten van der Meulen compare les règles de grammaire aux frontières d’un pays: les unes comme les autres sont des conventions sédimentées par l’histoire, arbitraires. De ce fait, il serait approprié de témoigner un peu de compassion à l’endroit des personnes qui ne maîtrisent pas ces règles sur-le-champ.

Ah… La grammaire! On aimerait tellement que les règles en soient aisées, mais on est très loin du compte. Elles sont mal commodes, pétries d’arbitraire, s’appliquent souvent assez peu à la pratique réelle de la langue et sont par-dessus tout inutilement compliquées.

Considérons les règles d’emploi de ce qu’on appelle les conjonctions de subordination comparatives als et dan: «Ik ben zo groot als jij», je suis aussi grand que toi; «ik ben groter dan jij», je suis plus grand que toi. On aimerait savoir facilement laquelle il faut utiliser selon le cas. Que cela a à voir avec l’égalité et la non-égalité, par exemple. Afin de mettre un peu d’ordre dans les règles, il faut différencier entre autres la comparaison excluante (Niemand anders dan ik: personne d’autre que moi) de l’équivalence inégale (Clark is twee keer zo slim als Bruce – ce qu’on traduira en français par «Clark est deux fois plus intelligent que Bruce» (alors qu’en néerlandais zo… als exprime l’idée d’équivalence: aussi… que). Au total, il y a cinq types de comparaison différents, parmi lesquels on peut distinguer arbitrairement deux sous-ensembles fictifs selon qu’on emploie dan ou bien als. De quoi semer une confusion qui conduit presque inévitablement à des erreurs.

Autre exemple. Une faute qui d’emblée fait sauter les gens au plafond et les fait devenir chèvre est meisje die (la jeune fille qui). Il y a là une erreur, qu’on trouve régulièrement dans les listes dressées à grands traits des «Ergste Taalfouten Ever (pires fautes jamais commises)». Car meisje, la jeune fille, est de genre grammatical neutre, qui en néerlandais appelle le pronom relatif dat, pronom relatif neutre —et non pas die qui, lui, est commandé par un antécédent masculin ou féminin. Je ne remets rien de cela en question, mais il faut alors en toute logique considérer que het meisje en haar fiets (la jeune fille et son vélo), où haar indique un possesseur de genre féminin et non neutre, est une faute! Car pour renvoyer à un substantif de genre neutre (ou masculin), on emploie zijn. La formulation correcte est donc het meisje en zijn fiets. Eh oui… Sauf à tomber dans l’arbitraire!

Un dernier exemple: un ensemble bien connu de règles grammaticales traite de l’usage des pronoms relatifs wat et dat (ce que/que). Le linguiste Joop van der Horst distingue six règles qui présentent entre elles des différences subtiles, où l’usage de wat et dat est fonction de ce à quoi on se réfère. Ainsi, l’adjectif substantivé appelle wat (mais: Het vriendelijke wat/dat Jan heeft, soit ce côté sympathique qu’a Jan), quand la proposition principale antéposée appelle dat (mais: Je moet doen wat ze zegt, soit: Tu dois faire ce qu’elle dit). Bon, il faut être diplômé en linguistique, ou peu s’en faut, pour connaître ces notions. Il est plus important de savoir dans quels cas utiliser l’un et l’autre. Quelle est la logique qui sous-tend les règles?

Je pourrais continuer encore longtemps ainsi. Les règles linguistiques causent bien des peines. Pourtant, parmi toutes ces règles compliquées, arbitraires et illogiques, il y en a une qui remporte la palme: omdat/doordat. Sur le papier, la distinction paraît claire. Le bon usage d’omdat et doordat est lié, selon le cas, à la raison et à la cause. Il suffit de connaître la différence entre les deux notions, et «Bob’s your uncle!», comme disent nos cousins d’Angleterre.

La différence est assez facile à expliquer. La raison a à voir avec la volonté humaine. Ik kwam te laat omdat ik te laat wegging van huis (Je suis arrivé en retard parce que/pour la raison que je suis parti de chez moi en retard): c’est une raison parce que j’aurais pu partir plus tôt. Minnal liet Shaan vallen omdat ze hem stom vond (Minnal a laissé tomber Shaan parce qu’elle/pour la raison qu’elle le trouvait stupide). Ici encore, l’acte est prémédité. La cause, en revanche, échappe à l’humain. L’exemple le plus évident d’une cause nous est donné par les phénomènes naturels. De boom brandde af doordat de bliksem was ingeslagen (L’arbre a pris feu sous l’effet de/à cause de la foudre): il s’agit d’une cause indépendante de l’humain et dénuée d’intention malveillante.

Fastoche? Pas tant que ça. Car il n’est pas si évident de savoir ce qui relève de la raison et ce qui relève de la cause. Ni même de compartimenter la langue dans les tiroirs de la logique. Prenons l’exemple suivant, tiré du compendium linguistique Schrijft u ook zulk Nederlands? (Vous aussi écrivez ce néerlandais ?) (1962) de F.C. Dominicus:

Supposons qu’abordant la question du logement nous disions: Tegenwoordig wonen er vaak twee of meer families in één huis, omdat (doordat) er nog steeds niet genoeg woonruimte beschikbaar is. (À l’heure actuelle vivent souvent au minimum deux familles par maison, en raison (à cause) de l’insuffisance durable du nombre de logements disponibles). La cause est le manque de logements, mais un raisonnement se produit en parallèle, qui serait à peu près: s’il le faut vraiment, on se contentera d’une partie de maison, allez au diable! Difficile ici, donc, de savoir si nous avons affaire ou pas à une raison.

Que dire en outre des phrases suivantes? Voyez vous-même s’il faut un omdat ou doordat, et si c’est d’une cause ou d’une raison qu’il s’agit:

In Zuidoost-Azië en het Australische gebied leven hoenderachtige vogels die, doordat/omdat ze grote, krachtige poten hebben, grootpoothoenders worden genoemd.

(L’Asie du Sud-Est et la région de l’Australie abritent des oiseaux de type gallinacé qui, à cause de/en raison de leurs pattes élancées et massives, sont appelés les mégapodes (litt. en néerlandais: poules à grandes pattes.)

Het zou me overigens niet verwonderen als roodharigen als persoonlijkheid rijper werden, doordat/omdat ze namelijk zeer nadrukkelijk iets hebben moeten verwerken.

(Je ne serais du reste pas étonné que les roux développent une personnalité plus affirmée, à cause/en raison du fait qu’ils ont dû expressément fournir quantité d’efforts supplémentaires.)

Vous trouvez cela difficile? Vous n’êtes pas seul. En 1982, le spécialiste des normes linguistiques Jaap de Rooij a présenté ces phrases ainsi qu’un certain nombre d’autres à «dix néerlandicistes formés à l’université». Il en ressortit qu’ils n’étaient d’accord sur aucune de ces phrases. Bien sûr, ce n’étaient pas des exemples simples. Mais tout de même. Si même les spécialistes formés ne peuvent se mettre d’accord sur l’une ou l’autre de ces phrases, comment peut-on attendre des locuteurs lambdas qu’ils démêlent un tant soit peu un tel imbroglio?

Vous trouverez toujours des gens qui s’en tiendront mordicus à l’adage selon lequel «les gens qui commettent des erreurs linguistiques sont stupides, il n’y a qu’à connaître les règles». Seulement, les gens ne comprennent rien à la langue. Les règles de grammaire ne naissent pas de la réalité. Elles offrent un vademecum sommaire pour ordonner le bouillonnement fascinant d’un ensemble complexe. Il s’agit tout au plus d’un appui. Cela me fait penser aux frontières d’un pays. Dans l’absolu, elles n’existent pas, elles sont une convention sédimentée par l’histoire, arbitraire.

Les phénomènes linguistiques sont toujours plus complexes que les règles le laissent entrevoir. Ce sont des règles générales. Simplement, on l’ignore

Nombre de linguistes sont d’avis que les règles grammaticales n’influencent pas l’usage. J’ai ma propre opinion à ce sujet. S’il y a bien un domaine où les règles ont eu une influence énorme sur l’usage, c’est celui de la réflexion sur la langue. Une très large part de la population s’imagine que les règles de grammaire, qu’elles soient respectées ou pas, répondent largement aux différentes questions. Mais ce n’est pas le cas. Les phénomènes linguistiques sont en réalité toujours plus complexes que les règles le laissent entrevoir. Ce sont des règles générales. Simplement, on l’ignore.

Que faire d’une telle prise de conscience? Je dirais que deux options s’offrent à nous. Nous pouvons nous en tenir à nos règles traditionnelles et nous mettre en colère quand d’autres les enfreignent. Compte tenu de la difficulté de la tâche, cela me semble injuste. L’autre extrême consisterait à rendre les règles plus logiques et plus lisibles. Le lien extrêmement fort qui unit langue et identité me semble briser tout élan en faveur de la simplification.

Il y a encore une troisième option. Maintenez les règles telles qu’elles sont, mais témoignez un peu de compréhension à l’égard des personnes qui ne les maîtrisent pas à cent pour cent. Et les appliquent encore moins. Tout cela est un poil plus compliqué qu’il n’y paraît. Faisons preuve avant tout d’un peu de compassion. Une telle généralité invite selon moi à une attitude constructive. Dans la vie –et dans la langue.

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