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Un roi dans la jungle: les expéditions oubliées de Léopold III en Amérique du Sud

Par Peter Daerden, traduit par Alice Mevis
8 mai 2026 12 min. temps de lecture

La question royale et la chute de Léopold III sont bien connues. Ses étonnantes expéditions en Amérique du Sud le sont beaucoup moins: un lac «découvert» au Venezuela, des rencontres embarrassantes avec d’anciens SS et même une apparition sous la plume de Gabriel García Márquez.

Dans les réserves du musée Art & Histoire, au cœur du parc du Cinquantenaire à Bruxelles, reposent les vestiges d’une aventure archéologique aujourd’hui presque oubliée. En 1956, une expédition majoritairement composée de Belges est partie sur les traces d’une cité mythique des Caraïbes, disparue depuis des siècles. Le grand instigateur de cette mission n’était nul autre que le roi déchu des Belges, Léopold III (1901-1983), qui s’était pris d’affection pour cette région du monde. Mais comment cette histoire a-t-elle commencé?

Des volumes entiers ont été consacrés à Léopold III, presque tous centrés sur la Seconde Guerre mondiale et la question royale. Mais à partir du moment de son abdication, les historiens semblent avoir collectivement posé leur plume. Tout ce que Léopold a entrepris après 1951 est étonnamment peu documenté.

Dans l’ombre de Bolívar

À peine six mois après avoir quitté le trône, Léopold embarque, aux côtés de son épouse Liliane, à destination des Caraïbes. Léopold était alors un jeune quinquagénaire, en quête d’un nouveau cap à donner à son existence. Bien qu’il voyage à titre privé, il est reçu à Aruba par le gouverneur local. Le 25 mars 1952, il poursuit sa route vers Santa Marta, en Colombie. Cette ville côtière poussiéreuse, située au bord de la mer des Caraïbes, devait l’essentiel de sa renommée au fait que Simon Bolívar y avait rendu son dernier soupir. Le «Libérateur», figure majeure de la lutte contre la domination coloniale espagnole, n’avait que quarante-sept ans lorsqu’il est mort, en 1830, dans la propriété voisine de San Pedro Alejandrino.

La dépouille de Bolívar a été par la suite transférée vers Caracas, sa ville natale, au Venezuela. À travers toute l’Amérique hispanique, on ne compte plus les places, statues et bustes érigés en son honneur. Son statut de héros demeure jusqu’à ce jour indiscutable. En 1926, Andrés de Santa Maria, peintre colombien résidant en Belgique, a reçu la commande d’un triptyque. Son tableau de la bataille de Boyacá était si dénué de romantisme guerrier – on pouvait y voir un Bolívar épuisé, le teint blafard sur son cheval – qu’il a suscité des réactions hostiles. Gabriel García Márquez a connu une expérience similaire lorsqu’il a publié en 1989 un roman consacré au héros de l’indépendance. En dépeignant Bolívar comme un homme de chair et de sang, avec ses faiblesses et ses vices dans Le Général dans son labyrinthe, l’écrivain a provoqué l’indignation de plus d’un lecteur colombien.

Le mémorial érigé à Santa Marta, exactement un siècle après la mort du Libérateur, sur les lieux mêmes où il a rendu son dernier souffle, incarne parfaitement cette vénération solennelle, presque pompeuse à l’égard de Bolívar. Alors que je visitais ce complexe aux allures de mausolée, je n’ai pas pu m’empêcher de le comparer à une sorte de sanctuaire communiste: une vaste esplanade rectangulaire, bordée de palmiers et de drapeaux nationaux alignés en deux rangées parallèles, menant à un édifice monumental baptisé «Autel de la Patrie». À l’intérieur se dresse une statue en marbre grandeur nature de Bolívar, drapé dans une toge et arborant le regard austère d’un sénateur romain. L’ensemble dégage bien peu de chaleur humaine –abstraction faite bien sûr de l’écrasant soleil tropical.

La Colombie sortait alors à peine d’une longue période de violences et demeurait accablée par les préjugés. J’avais formé le projet d’écrire un livre sur ce pays qui ne traiterait ni de guérilleros, ni d’enlèvements, ni de cocaïne ou de Pablo Escobar, mais qui en montrerait d’autres facettes. Le mémorial dédié à Bolívar, qui me semblait prometteur, ne m’offrait pourtant que bien peu d’inspiration. Mais tandis que je parcourais d’un regard de plus en plus sceptique une galerie semi-circulaire de plaques commémoratives disposées derrière l’autel, mon œil a soudain capté quelque chose d’étrangement familier. Hasard ou coïncidence?: Léopold III avait arpenté ces lieux le 26 mars 1952, et il avait en outre décidé d’immortaliser son passage! Comment est-ce que je n’ en avais jamais entendu parler? S’agissait-il seulement d’un fait connu? Santa Marta n’était évidemment qu’un coin reculé et peu attrayant d’un pays longtemps coupé du monde extérieur par la guerre et les conflits internes – mais je n’en étais pas moins abasourdi par l’existence oubliée de cette plaque.

À huit mille kilomètres de Bruxelles, Léopold avait apposé sa signature -presque littéralement dans l’ombre de la plus grande figure historique d’Amérique latine. Si peu de temps après son abdication, ce geste apparait comme une affirmation délibérée -une revendication symbolique de sa place dans le monde. Cette empreinte colombienne recelait par ailleurs un parallèle saisissant : Bolívar est mort en 1830, l’année même de la naissance de la Belgique. Malgré son rôle clé dans la libération de l’Amérique du Sud, il a fini par tomber en disgrâce auprès d’une grande partie de son peuple -tout comme Léopold. Bolívar a trahi ses idéaux libéraux et manifesté des ambitions autoritaires et impériales, qui ont fini par précipiter sa chute.

Lago Leopoldo

Le bref séjour de Léopold en Colombie a également été relevé par la presse. Un jeune journaliste caribéen a saisi l’occasion pour publier un billet empreint d’une certaine ironie. L’auteur de ces lignes n’était autre que Gabriel García Márquez, à l’époque encore inconnu du grand public:

Une aimable dame, visiblement fort préoccupée par la hausse du coût de la vie, soupirait hier: «Ah, si seulement cet homme pouvait me léguer son royaume…» Elle faisait bien sûr allusion à l’ex-roi Léopold de Belgique qui, comme chacun sait, a délaissé son palais royal pour aller passer des nuits misérables au milieu des moustiques, des bêtes sauvages, des indigènes et de la malaria de la jungle sud-américaine. Les dames de son genre n’ont évidemment de la monarchie que cette image univoque de richesse et de pouvoir, tout comme l’ex-roi Léopold nourrit sans doute à l’égard de la forêt équatoriale une vision tout aussi partiale et romantique, façonnée par les images que certains cinéastes se plaisent à faire circuler.

En réalité, le point d’orgue du voyage de Léopold ne se situe pas en Colombie, mais bien au Venezuela, plus précisément au cœur de la forêt amazonienne, dans les bassins du Casiquiare et du Haut-Orénoque. À bord de petites embarcations à moteur, navigant sur des rivières sinueuses, Léopold et son équipe de scientifiques se sont frayés un passage au plus profond d’un heart of darkness encore vierge. Des guides autochtones leur ouvraient la voie à coups de machette à travers un enchevêtrement de fougères et de lianes, entre des rochers tapissés de mousse.

Certains sites de cette région n’avaient encore jamais été recensés ou décrits. L’équipe scientifique est même parvenue à cartographier un lac jusqu’alors inconnu. Aujourd’hui encore, il porte le nom de Lago Leopoldo, en l’honneur du membre le plus célèbre de l’expédition.

Ailleurs au Venezuela, Léopold a rendu visite au zoologiste allemand Ernst Schäfer. Celui-ci avait dirigé, dans les années 1930, une expédition scientifique au Tibet (sous les auspices de Heinrich Himmler) et avait accédé au grade de SS-Sturmbannführer durant la Seconde Guerre mondiale. Même si Schäfer avait déjà été acquitté par un tribunal américain, une telle rencontre constituait un choix bien peu judicieux de la part de Léopold, compte tenu de sa propre réputation déjà entachée.

Quoi qu’il en soit, le courant est passé entre les deux hommes : deux ans plus tard, Léopold invitait le scientifique allemand et sa famille en Belgique. Il a hébergé Schäfer au château royal de Villers-sur-Lesse et l’a envoyé ensuite au Congo belge afin de participer à la réalisation d’un documentaire. Paru en 1958 sous le titre Les Seigneurs de la Forêt, le film s’est imposé comme une production prestigieuse, portée dans sa version anglophone par la voix d’Orson Welles. Schäfer semble avoir bénéficié d’une certaine protection (à moins que la presse belge n’ait fait preuve d’autocensure), car seul le journal communiste Le Drapeau Rouge s’est véritablement indigné de cette collaboration.

Sur les traces de Balboa

En février 1954, Léopold s’embarque pour une seconde expédition en Amérique du Sud. Cette fois, son intérêt semble se concentrer sur la figure de Vasco Núñez de Balboa. Cet Espagnol avait fondé Santa María de la Antigua del Darién– la toute première implantation espagnole sur le continent du Nouveau Monde– mais il est surtout passé à la postérité comme l’explorateur qui, en 1513, a été le premier Européen à atteindre l’océan Pacifique. Dans le monde de l’époque, il s’agissait d’un exploit presque aussi retentissant que les découvertes de Christophe Colomb.

La suite de l’histoire de Balboa prend des allures de drame shakespearien. La couronne espagnole envoie un nouveau gouverneur à Santa María. Consumé par la jalousie, le perfide Pedrarias monte un complot contre Balboa. Il le fait arrêter, puis juger pour rébellion. Balboa est décapité, et sa tête exposée au bout d’une pique. Cette tragédie sonne aussi le glas de Santa María: aux yeux de Pedrarias, la colonie incarnait l’héritage de Balboa et devait, pour cette raison même, être rayée de la carte. Il fonde ailleurs une nouvelle ville, qu’il baptise Panama. En un rien de temps, la jungle engloutit quinze années d’activité humaine. Santa María, devenue maudite, n’a jamais été rebâtie et finit par disparaitre de la surface de la terre.

Balboa a longtemps été représenté par l’historiographie comme un rebelle et un «bon» conquistador, par opposition à des figures plus cruelles de la colonisation, telles que Cortés et Pizarro. Stefan Zweig a dédié un texte lyrique au découvreur du Pacifique, et même Pablo Neruda –que l’on ne saurait pourtant soupçonner de sympathie envers les conquérants espagnols – lui a consacré un poème, intitulé ‘Homenaje a Balboa’. La fascination de Léopold à l’égard de cette figure historique s’explique donc sans trop de difficultés. Au risque de verser dans une psychologisation facile: entrevoyait-il dans la trahison qui a coûté la vie à Balboa davantage qu’un simple épisode historique? Ce récit trouvait-il en lui une résonance plus intime?

Pour Léopold, marcher dans les pas de Balboa n’est pas encore suffisant: il veut retrouver le lieu exact où s’était joué le drame royal espagnol

En 1954, Léopold a ainsi voulu –bien qu’en sens inverse, en partant du Panama– refaire la route de Balboa. Il est secondé par José Cruxent, archéologue d’origine catalane qui avait déjà participé à l’expédition au Venezuela. Le 25 avril 1954, sous les roulements de tonnerre et une pluie battante, un groupe de onze personnes entreprend l’ascension d’une colline, identifiée par Cruxent comme l’endroit précis d’où Balboa aurait contemplé l’océan Pacifique pour la première fois. Les Indiens Kuna qui les accompagnent défrichent la végétation à coups de machette, comme pour rendre tangible ce moment historique. Tous semblent mesurer la solennité de l’instant. Quatre drapeaux sont prestement hissés: l’espagnol, le panaméen, le vénézuélien et, bien entendu, le belge. Après quelques discours, on débouche une bouteille de rhum. Sur place, Léopold remet une décoration à Cruxent, un geste qui émeut profondément l’archéologue hispano-vénézuélien.

Pour Léopold, cependant, marcher dans les pas de Balboa n’est pas encore suffisant. Le mystère entourant sa mort continue de le hanter: il veut retrouver le lieu exact où s’était joué le drame royal espagnol. Cette obsession donne lieu, deux ans plus tard, à une nouvelle expédition.

Sensation historique

Santa María devait vraisemblablement se situer quelque part dans le creux formé entre le Panama et la Colombie. D’après les chroniqueurs de l’époque, la colonie avait été pillée et incendiée en 1524, ne laissant derrière elle qu’une bande de terre calcinée. La plupart des bâtiments, construits en bois, avaient disparu dans les flammes. Que pouvait donc espérer y découvrir Léopold en 1956? Nullement découragé, il multiplie les vols de reconnaissance en hélicoptère pour inspecter la région et prête une oreille attentive aux récits des habitants.

Il est accompagné dans son aventure par une équipe d’historiens et d’archéologues belges. Léopold s’est également adjoint les services d’un scientifique autrichien de renom installé en Colombie depuis de longues années. Contrairement à Schäfer, Gerardo Reichel-Dolmatoff semble jouir d’une réputation irréprochable: il avait travaillé pour la Résistance française depuis la Colombie, ce qui lui avait même valu une décoration. Ce n’est que bien après sa mort en 1994 que l’on a découvert que le père de l’anthropologie colombienne avait lui aussi dissimulé un passé trouble d’ancien membre de la SS.

Le 30 janvier 1956, l’expédition tombe inopinément sur des ruines en pierre. Léopold est convaincu d’avoir retrouvé les vestiges originels de Santa María. «Curieuse impression», écrit-il laconiquement dans son journal de bord. L’instant a valeur de sensation historique: après tout, il se tient sur le site de la plus ancienne ville européenne de l’Amérique continentale. Les archéologues de l’équipe se mettent aussitôt au travail et tirent au jour d’autres fragments de constructions en pierre. Mais à peine trois semaines plus tard, les fouilles (auxquelles Léopold ne participe pas directement) sont subitement interrompues. Selon certaines sources, le président colombien Rojas Pinilla en aurait donné l’ordre, redoutant que les Belges ne s’emparent de trésors inestimables. Une telle crainte s’est toutefois révélée largement infondée: d’après le journal Le Soir, le butin se limitait essentiellement à quelques poteries, une dague, une hache, un étrier et quelques clous. Le fait que ces artefacts soient aujourd’hui conservés au fin fond des réserves du parc du Cinquantenaire, loin des regards du public, en dit peut-être long sur leur valeur réelle.

Le 30 janvier 1956, l’expédition tombe inopinément sur des ruines en pierre: Léopold est convaincu d’avoir retrouvé les vestiges originels de Santa María

Le 14 février 1956, Léopold est reçu en audience à Bogotá par le président Gustavo Rojas Pinilla. Le chef d’État colombien -en réalité un dictateur militaire qui sera évincé du pouvoir un an plus tard- le fait patienter pendant une heure et demie, laissant au visiteur tout le loisir de constater l’état de délabrement du palais présidentiel. Leur entretien, qui se déroule dans un bureau orné d’un portrait de Bolívar, est bref mais cordial. Au fil des décennies, Santa María continue de susciter l’intérêt des archéologues, et est finalement localisée avec précision un demi-siècle plus tard. Depuis 2019, le site est classé parc archéologique national et ouvert aux visiteurs.

Jusqu’à un âge avancé, Léopold poursuit ses voyages lointains et aventureux, même s’il ne revient plus dans cette région d’Amérique du Sud. Ses carnets de voyage ont été publiés à titre posthume -amputés de certains passages et laissant en suspens bien des questions. À l’image de tant d’autres épisodes de sa vie mouvementée, les expéditions de Léopold demeurent entourées d’une part de mystère.

Cet article a paru sous une forme légèrement adaptée dans le livre De laatste Buendía. In de voetsporen van Gabriel García Márquez (Le dernier Buendía. Dans les pas de Gabriel García Márquez), publié en 2024 aux éditions Tzara.

Peter Daerden

Peter Daerden

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